‹ Inscriptions romaines de BordeauxChapitre 134 sur 156 · D-M-L-IV · texte numérisé non relu

D-M-L-IV

Cela lui suggéra la poésie suivante, le seul morceau peut-être dont l'épigraphie ait jamais fourni le motif à un poète latin :

« Il reste (du nom) une lettre, mais qui apparaît entre deux points : ce signe isolé » est la marque du prénom. Puis est gravée la lettre M; je le crois du moins, car » elle n'apparaît pas tout entière, et le sommet a sauté avec l'éclat de la pierre. Per- » sonne ne peut dire qui repose ici : si c'est un Marins, un Marcius ou un Metellus. » Les lettres, aux lignes brisées, gisent comme mutilées ; au milieu de ces signes » confus, tout a péri. Et nous nous étonnons que les hommes meurent, quand les » monuments s'écroulent, et que la mort frappe même les rochers et les noms (6) ! »

Ausone, on le voit, ne se montre pas un trop bon épigraphiste : il a bien reconnu que L est l'abréviation d'un prénom; mais il a oublié que

(!) Cf. Epigrammata, n- 6, 11,30, 31, 32, 33, 3t, 11, 4S, 51, édition Schenkl. Nous avons donné celle du Bacchus de Lucaniacus (p. 30).

{-) Epigrammata, u<" 7, 10, Ï8, 29, 42, i3, 17, 67. Epicedion in patrem : Imagini ipsivs M versus subscripti sunt. Cf. De mensibiis tetrasticha.

(3) VERSVS IN VESTE CONTEXTI, id., n»' 25, 26, 27.

(*) Epitaphia, p. 72 de l'édition Schenkl.

(5) Epitaphia, U" 30-35.

(6) Epitaphia, n° 31 . Cf. les notes de l'édition SoriENKi., p. 79 : De nomine cujusdam Lucii seulpto, portent quelques manuscrits.

le nom qui suit devait être nécessairement un gentilice : il a tort de songer à un cognomen, qui ne pouvait être immédiatement précédé d'un prénom.

Si l'on veut retrouver l'épigraphie du iv" siècle, c'est donc dans l'œuvre d'Ausone qu'on la cherchera, en attendant quelque heureuse découverte. Notons que le goût des inscriptions ne fera dès lors que s'accroître dans la poésie latine, en même temps que diminuera l'amour des longs poèmes. Un tel goût convient aux esprits qui manquent de soulHe, comme l'étaient ceux de ces temps de décadence. On a vu Sidoine Apollinaire faire allusion à l'inscription des thermes de Bourg (p. 168). Venauce Fortunat est avant tout un rédacteur de dédicaces et d'épitaphes, un poète lapidaire ('). La poésie tend à ne plus être qu'une fabrication de tituli.

C'est également Ausone qui nous fera connaître l'aspect et la vie de notre cité à la fin du iv" siècle.

Comment on vécut à Bordeaux depuis la construction de la muraille pendant la première moitié du iv" siècle, c'est ce que nous ignorons entièrement. Les inscriptions font défaut, les textes sont clairsemés. En 314, il nous est dit que l'évêque de Bordeaux, Orientalis, assista au concile d'Arles (^); Ammien Marcellin nous parle, à la date de 355, de la grandeur de Bordeaux (') ; mais il semble bien qu'il fasse allusion à la cité du haut empire. Des pèlerins partirent de Bordeaux en 333 pour se rendre à Jérusalem, et nous avons conservé leur Itinéraire; mais ils ne nous apprennent rien sur notre cité, si ce n'est, chose bien connue, qu'elle était baignée par la Garonne (■*).

En revanche, les œuvres du Bordelais (^) Ausone, dont les plus

(1) Nuus ;ivon.s Iranscril collas qui coiicerneiil nuire région (p. 9, 14, 17, 51, IGC). Cf. encore p. 244, les litvli caroliniîieus.

(') Orientalis episcopus, Flarius diacoiius, de civitate Burdigalensi, Sibmond, Concilia antigua Galliae, I. I, p. 9.

(') Ammien Mahcellin, IB, 11, 13 : Prima protincia est Aquitanica, ampUtudine civitatum admodum ailla: omissis aliis mtillis Bvrdiyala et Anerni eacellunt et Santones et Pictati. Bordeaux était alors une petite ville (cf. I. II, ji. 596). Ammien parait bien s'ùiro servi, pour parler des cités, d'un document antérieur à l'an 300; il se sera borné ii insérer les noms des cités daus les nouvelles divisions administratives; cf. S 6, et Ib, 12.

(») Ivlitiou I'authey et Pinder, page Î61 : Itinerarivm a Burdigala HienisaUm usqiie.... sic: — Civltas Biiidigala, ubi est Jluî:ius Oaronna, per quemfacit mare Occanum aeeessa et recessa per leugas plus minus centum, 100 lieues, l'esl-a-dire 2-22 kilomètres. La m arec se fait seulir aujourd'hui sur 145 kilomelres environ. — Cf. t. II, p. 2 H et p. 217.

(S) Jpse ego Burdigalae genitKS, .\ijsoNius lectori, vers 7; Burdigala est natale solum, Urbcs, vers 135, etc.

DE l'an 300 AU MILIEU DU VIII' SIÈCLE.

importantes se placent entre 367 et 393, nous font merveilleusement connaître le Bordeaux du temps, et si bien, qu'une simple esquisse doit suffire ici.

De ses pièces, la plus célèbre est celle qu'il consacre à sa ville natale. Il la place, évidemment par une patriotique flatterie, parmi les villes célèbres de l'empire, dans son Ordo nohiliiim urhimn. En comparant ce qu'il en dit aux ruines de la muraille, nous allons retrouver, sans trop de peine, la physionomie du Bordeaux du bas empire (*).

« Depuis longtemps je me reproche un silence impie : toi, ma patrie, qu'ont rendue célèbre et Bacchus, et tes fleuves, et tes grands hommes, les moeurs et les talents de tes citoyens, et ton sénat de grands seigneurs, je ne t'ai point chantée parmi les premières cités! comme si, convaincu de la petitesse de la ville, j'hésitais à tenter un éloge qu'elle ne mérite pas! Ce n'est pas le motif de ma réserve; car je n'ai point pour demeure la rive sauvage du Rhin ou le sommet de l'Hémus aux glaces arctiques. C'est Bordeaux qui est le lieu de ma naissance : là, le ciel est clément et doux; le sol, que l'eau féconde, est large dans ses dons; là, le printemps est long, l'hiver attiédi par le soleil nouveau. Sous les coteaux couverts de feuillages coulent des fleuves, dont les eaux tourmentées imitent par leur bouillonnement le reflux de la mer.

» L'enceinle carrée de ses murs élève si haut ses tours altières, que leurs sommets aériens percent les nues. Au dedans, on admire le croisement des rues, l'alignement des maisons, la largeur des places fidèles à leurs noms; puis les portes, qui répondent en droite ligne aux carrefours; et, au milieu de la ville, le lit d'un fleuve né d'une fontaine. Quand le Père Océan le remplit du reflux de ses eaux, on voit la mer entière qui s'avance avec ses flottes.

(•) Ordo nobilivm urbivm, vers 128 et s. Le ms. de Leyde Vossianiis 111 porte en tète delà pièce : BURDI- G:\LA; le ms. de Paris lat. 8500: DE BUBDEGALA. ea; qua fuit autor iste Avsonius; le ms. de Lcyde Vossianus 107 : DE BURDEGALl URBE.

Jmpia jamdtidum condemno silentia, quod te, 0 pairia^ insignem BaccJtoJfvvusqiie vir-isque^ Moribus ingeniisque homimim procerumqiie senaiu. Non inUr primas memorem, quasi conscJïcs nrhis

Exigtiae immerHas dubiiem contingere laudes

Bvrdigala est natale solum, clementia caeli Mitis uti et rigvae larga indulgentia teiTae, Ver longum brumaeque noio cnm sole tepentes Aestifluique amnes, quorum jvg a viteasuU'.r Ferrent aequoreos imitatajiuenta meatus.

Quadrua murorum species, sic tnrribus altis Ardua, ut aerias intrent fastigia «ubes. Distinctas interne vias mirere, domorum Vispositurii et latas nomen serrare plateas, Tum respondentes directa in tompita portas, Per mediumque urbisfontaniflnminis aheunt, Quem Pater Oceanus refluo mm impleverit aestu.

Variantes. — An vers 135, Burdegalia, dans le ms. V. 107; Swdegale, dans le ms. lat. 8500. — Au vers 167 Bmdegalam, V. 107.

Adlabi iotvm spectabis classibus aequor.

Quid rnemorevi Pario coniecturii marmore fontem Euripiferverefretof Quantaunda profundi!

Quantus in amne lumor! Quanta ruit agmine praeceps Marginis ewtenti bis senaper ostia cursu, Innunieros populi non umqttam exhaustus adusus!... Salve, fons ignote ortu, sacer, aime, perennis, Vitrea. glavce, profvnde, sonore, inlirnis, opace. Salve, vrbis génitif, -médico potahilis haustv, Dh-ona Celtarvm H)igna,Jons addiie Divis.... Hic labor extremus célèbres collegerit urbes, Clique capnt mtmeri Roma inclita, sic capite isio Burdigala ancipiti conflrmet rertice sedem. Haec patria est; patrias sed Roma supervenit omnes. Diligo Burdigalam, Romam colo; citis in hac sum. Consul in ambabus : eunae hic, ibi sella curulis.

B Parlerai-je de cette fontaine, recouverte en marbre de Paros, et qui bouillonne comme l'Euripe? Quelle profondeur et quelle abondance (')! Comme elle enfle ses vagues ! Quels larges et rapides torrents elle roule par les douze embouchures ouvertes dans la margelle à son cours longtemps captif! Elle ne s'épuise jamais pour les innombrables besoins du peuple. Tu aurais bien voulu, roi des Mèdes, rencontrer pour ton armée cette fontaine, quand les fleuves desséchés ne répondirent point à ton attente; tu aurais voulu promener ses eaux par les villes étrangères, toi qui ne portais jamais avec toi que l'eau du Choaspès. Salut donc, fontaine à la source mystérieuse, sainte, bienfaisante, intarissable, cristalline, azurée, profonde, murmurante, limpide, ombragée! Salut, génie de la Ville, toi qui nous verses un breuvage salutaire, toi qui, dans la langue des Celtes, signifies « source mise au rang des dieux ». L'Aponus ne donne pas une boisson plus saine; la Fontaine de Nîmes ne présente pas un plus pur cristal; le Timave et ses vagues marines ne roulent pas une eau plus abondante.

» Que ce dernier chant ferme le cycle des villes célèbres! Si Piome brille en tête, que Bordeaux ait cette place et partage avec elle le faîte des honneurs. Ici est ma patrie; mais Rome est au-dessus de toutes les patries. J'aime Bordeaux, je vénère Rome : citoyen dans l'une, consul dans les deux, j'ai ici mon berceau et là ma chaise curule. »

On le voit tout de suite : il n'est question chez Ausone ni de l'amphithéâtre, ni des thermes, ni des Piliers de Tutelle, d'aucun de ces grands monuments du haut empire qui se sont maintenus jusqu'à nos jours. S'il les néglige, ce n'est point parce qu'ils s'élevaient en dehors des remparts, mais parce qu'ils étaient déjà eu ruines, qu'ils appartenaient à un Bordeaux disparu. En face de la ville nouvelle, ils n'étaient que les vestiges d'une cité bien morte. Ausone ne pouvait attrister son riant tableau par une allusion à ces édifices, témoins de tant de désastres et débris d'un beau temps regretté.

Le premier mot d'Ausone est pour la muraille. C'est elle qu'il remarque avant toutes choses : et de fait, cette masse colossale, s' élevant à dix mètres de hauteur, couronnée de tours plus hautes encore, et se dressant au milieu de la marécageuse plaine de Bordeaux, devait, de loin, frapper singulièrement les yeux des voyageurs. Ausone a raison de l'indiquer en première ligne : elle donne la caractéristique de la cité, maintenant « ville carrée », forteresse ou castrum.

Carrée, la muraille l'était à peu près exactement, sauf la très légère déviation qu'elle présente à la hauteur de la rue du Cerf- Volant, déviation que rappelle aujourd'hui encore la direction de cette rue

(') Unia (l:>a9 le ms. île l'arii 8500; umbi-a dans le ms. de LoyJo Vossianvs 111. J'accepte le premier.

DE l'an 300 AU MILIEU DU VII1° SIÈCLE.

BORDEAUX VERS l'aN SOO.

Il en est de ce plan comme de celui de la page 554. Il ne peut donner qu'une idée approximative de la disposition des rues et des places de Bordeaux : nous nous sommes aidé, pour les tracer, des plans du moyen âge et de la description écrite par Ausone. L'emplacement fixé pour chaque monument est en revanche incontestable, et l'étendue donnée à la cité ne peut laisser place au moindre doute (cf. le texte ci-contre; et pour le mur, p. 290).

et de celle du Palais-de-l'Ombrière qui lui fait suite. Dans ce vaste carré de 2,350 mètres de circuit, du nord au sud, de l'est à l'ouest, il n'y a aucun rentrant, aucune saillie, aucun angle, sauf ceux des quatre coins : cela devait ajouter encore au caractère sombre et imposant de l'édifice. Il est à remarquer que ce carré n'est point parallèle à la ligne de la Garonne ; il forme avec elle un angle assez

notable : sans doute, les Romains ont tenu avant tout à ce qu'il fût exactement orienté de l'est à l'ouest, ce qui est bien la direction du rempart.

Ausone prononce, à propos de sa ville, le mot de petite, exigua ; son petit- fils. Paulin de Pella, l'appellera, au contraire, « spacieuse », spatiosa (p. 597). Un circuit de 2,350 mètres, ce n'est certes pas celui d'une g-rande ville, surtout quand ou songe à Rome, à Alexandrie, à Constantinople : Trêves, la grande ville des Gaules du Nord, Arles, la Rome de la Gaule méridionale, étaient sing-ulièrement plus développées. Par rapport aux cités de second ordre, Bordeaux était parmi les plus favorisées : à peine inférieur à Poitiers et à Sens, il rivalisait avec Bourges et était deux fois plus grand que Périgueux ou que Saintes (p. 291). Mais, enfin, il était bien déchu de son rang d'autrefois, et Ausone a, en somme, grandement raison contre son petit-fils.

Il parle des tours qui « entrent dans les nuages » ; la hauteur nous en est inconnue; on en sait le nombre, qui est de 46, y compris les quatre tours d'angles. La forme en était, à l'extérieur, complètement arrondie; l'aspect, massif et sans grâce; la tour que l'on voit aujourd'hui rue Chaumet, quoique toute moderne, est située sur l'emplacement d'une tour du iv^ siècle, dont elle a conservé la forme et les dimensions. Les tours romaines de Dax et de Bayonne peuvent aussi, en dépit du mortier qui les recouvre, nous donner une idée exacte de celles de Bordeaux (cf. notre planche IX, p. 309).

Le rempart était percé de trois portes sur chacun des petits côtés, de quatre sur chacun des grands. Le hasard nous a conservé un dessin de l'une de ces portes, démolie seulement en 180 i (t. I, p. 60 i) : on l'appelait « Porte-Basse », et elle méritait bien ce nom, n'étant haute que de 4 mètres 50 et large que de 3 ('). Ces 14 portes, étroites, basses, s'ouvrant dans un mur profond, ressemblaient à des poternes plutôt qu'à des entrées de ville : elles cadraient entièrement avec l'aspect et la nature du reste du monument.

J'imagine que deux de ces portes, comme celles du rempart de (irenoble, prirent les noms des deux empereurs sous qui le mur s'éleva, Jupiter-Dioclétien et Hercule-Maximien. Peut-être le nom de celle

(•) Cr. DaouYN, Bordiatm vers H50, p. 48; Devienne, Hist., t I (réimpr.), p. xxii, l'appelle «une espoi-o da trim pratiqué daas la muraille ■. Nous doanuns le dessin de la Porte-Basse a la lia do ce i-liapilre II (p. 631).

DE l'an 300 AU MILIEU DU VIII" SIECLE. 597

qu'on appela au moyen âge Porte-Dijeaux est-il un souvenir de ^orta Jovis ou àQ2^orta Jovia (p. 296, n. 5) (').

La porte par laquelle la Devèze sortait de la ville faisait exception : elle était assez large, assez haute pour donner passage aux navires qui, portés par le flux ou le reflux, allaient ou venaient sous le rempart. Nous voyons, en effet, par Ausone que le principal port de Bordeaux était, à l'intérieur du rempart, celui que formait l'estuaire de la Devèze, fontani Jïuminis alveus. On pourrait croire que, pour laisser passer ce chenal, on avait interrompu la ligne de la muraille ; mais nous savons par ailleurs qu'il n'en était point ainsi : les vaisseaux passaient sous le mur, à l'aide d'une porte qu'on appelait porta Navigera, « la porte des bateaux ». C'est par là que Paulin de Pella arriva à Bordeaux en l'an 379 (^) :

«Enfin, après avoir terminé mes longs voyages, j'arrivai dans la patrie de mes ancêtres, et, amené aux toits de mes aïeux, je vins à Bordeaux : ici la belle Garonne fait pénétrer dans les remparts les ondes de la mer Océane ramenées par le flot, et cela, grâce à la Porte Navigére, qui, fermant les murailles, en serre maintenant encore le port spacieux dans la ville spacieuse. »

Cette porte destinée aux navires et le port intérieur de Bordeaux sont ce qu'il y a de plus curieux, la construction la plus originale dans la ville de l'an 300. On voit par là que les princes de ce temps ont songé par-dessus tout à la défense militaire de la cité. Ils n'ont pas voulu couper le rempart pour donner accès aux vaisseaux ; ils ont enfermé le port dans l'enceinte même des murs. Le cas échéant, sans doute, on fermait « la porte des bateaux » par des chaînes, et la ville était alors toute close, à l'abri, avec son port, sa rivière et ses navires.

La construction de ce port fut soigneusement entreprise vers le même temps que le rempart. Même en admettant que la Devèze eût été déjà creusée et encaissée avant l'an 300 (p. 562), l'œuvre fut reprise avec une attention infinie, lorsque les dangers de la vie nouvelle obligèrent Bordeaux à se contenter d'un port intérieur. Le mur principal de ce bassin, qui reposait sur d'énormes pilotis et qui fut construit à

(') Cf., sur ces porles, Devienne, Histoire, 1. 1 (réimpression), p. sxu et s. (5) Tandmi autem exacto longarumflne viarum,

Majorum i» patriam, tectisque adtectits aritis

Burdigalam reni, cujus speciosa Oanimna

Uoenil/iis Oceani refluas maris inrehit undas,

Narigeram per portam, Qvae portvm spatiosvm

Nvnc etiam mûris spatiosa incluait in wàe.

Paulis de Pella, Euchansticos, vers li et suivants, éd. Brandes.

l'aide de gros blocs, est du même temps et du même procédé que la muraille environnante (*).

M. de Meusignac prolonge ce port depuis l'église Saint-Pierre jusqu'à la hauteur de la rue des Piliers-de-Tutelle. Je ne pense pas qu'il ait dépassé, à droite et à gauche, les rues du Cancera et du Parlement. Il aurait eu environ 100 mètres de large et 250 mètres de long, pénétrant jusqu'au centre de la cité, per médium urlis, comme dit Ausone.

Le même Ausone fait remarquer que les portes de la cité se correspondent l'une à l'autre. Il en va ainsi, en effet, de celles qu'on a constatées dans le mur romain. Cela prouve bien que les rues se coupaient à angle droit. C'est, aujourd'hui encore, la disposition de celles qui se trouvent dans le carré romain, entre les cours de l'Intendance et d'Alsace-et-Lorraine, et qui ont succédé aux voies établies en l'an 300. Il faut en excepter celles qui suivent la direction du port. Il est donc entièrement certain qu'à cette époque, non seulement une muraille fut construite, mais, au milieu d'elle, toute une nouvelle ville, avec ses rues, ses places et son port. Tout se tient si étroitement dans le Bordeaux du bas empire, qu'on se sent en présence d'une cité construite en une seule fois, tirée au cordeau, tracée en un instant, d'après un plan géométrique et uniforme. La ville de l'an 300 a bien été bâtie à la manière d'un camp ou d'uue colonie. Ce que confirme encore le poète, lorsqu'il nous fait admirer l'alignement des maisons et le croisement des rues. Bordeaux était dès lors ce qu'il est demeuré jusqu'à nos jours, une ville symétrique et régulière, sans surprises pour le regard avide de pittoresque.

Ausone parle de grandes places; il faut voir là sans doute quelque exagération : il n'y a dans la ville carrée que trois places qui paraissent anciennes, places qui portent aujourd'hui les noms de Saint-Projet, du Parlement-Saint-Pierre et de Pey-Berland (celle-ci bien plus restreinte autrefois). Ce n'étaient pas de vastes espaces, à comparer aux spleudides esplanades du Bordeaux contemporain.

S'il nous dit que les places étaient grandes, il avoue l'étroitesse des rues : il se plaint qu'on y étouffait, et il est permis de croire qu'il avait infiniment raison (-).

(•) De Mensignac, Société archéologique, VI, p. 98 ei 1C6. (î) Voyez les vers cilés pa^e 300 el Uuduils page COS.

DE l'an 300 AU MILIEU DU VIII" SIÈCLE. 599

Des monuments qui l'ornaient, les vestiges mêmes ont disparu. Ce sol, qui est le plus ancien et qui fut le plus constamment habité, s'est trop souvent renouvelé pour avoir conservé la trace de ces édifices bâtis à la hâte pour la cité reconstruite (p. 281). Aussi bien ne pouvait-il y avoir dans cette ville régulière, sombre et comme étrang'lée, aucun édifice d'importance, rien de comparable aux temples ou aux palais de l'antique Bordeaux. Ausone ne parle que d'une fontaine de marbre à douze embouchures. Cela est peu pour une ville qui, au temps d'une splendeur encore récente, avait possédé de si magnifiques châteaux d'eau.

Mais cette fontaine lui fournit la matière d'un poétique développement : c'est par là que s'échappe la Divona, « source divine, génie de la Ville », dont l'origine était inconnue et qui seule alimentait d'une eau intarissable la ville reconnaissante.

Je n'hésite pas à regarder cette Divona, si chère encore à Bordeaux et toujours si mystérieuse, comme la Devèze, la Divicia du moyen âge. La rivière qui a vraiment fondé notre cité (p. 522) méritait d'être appelée le Génie de Bordeaux, comme Nemaimis était celui de la colonie nîmoise. Au milieu de la ville, ses eaux étaient captées, je pense, dans un bassin de marbre, d'oti elles s'échappaient pour se répandre dans les profondeurs du port intérieur ('). Sans doute, la Devèze a bien changé aujourd'hui; elle n'a plus la clarté de verre de l'ancienne Divone; son nom n'est plus sacré et sa source ne passe plus pour inconnue. Mais tant de choses ont changé depuis Ausone, qu'il n'y a pas à s'étonner si les modernes ont transformé la rivière divine en un égout souterrain.

En somme, dans cette longue description, le poète ne parle que des remparts, du port et de la Devèze; les murs qui enserrent Bordeaux, la source qui l'alimente, voilà, quand on fait abstraction de tout ce qui est développement poétique, voilà ce qui importait surtout dans la ville du IV'' siècle. On voit comme les choses ont changé depuis le temps de Tétricus. Eu moins de trois générations d'hommes, Bordeaux est devenu entièrement méconnaissable. Ce n'est plus la ville aux grands temples, aux nombreuses statues, aux lieux de plaisir. Il n'a désormais, en fait

(1) Il n'y a OQtro Divona et Divicia que la différence du suffise; mais les noms géographiques à deux suffixes ue ?ont point r;ires en Gaule. — Déjà au temps de Vinet (Comm., s. 210 D), on regardait comme l'ancienne Divona la Font d'Audège,/i3«i Odeia (aqua ad livandas vestes et perficieuda coria). Rabanis {Hist., p. 73) a repris cette opinion avec assez peu de Ijonheur. — Cf. sur la question, Sansas, Le Progrés, t. III, p. 161 et 265.

de monuments, que l'essentiel. Je le répète : nous sommes en plein moyen âge.

A ce tableau il faut ajouter les églises, qui s'élèvent déjà sans doute à l'intérieur de la cité. Ausone ne nous apprend rien sur elles; mais l'épigraphie nous vient en aide, à son défaut.

Les églises élevées à Bordeaux sous le bas empire et sous la domination des barbares peuvent se répartir en deux groupes : les églises « urbaines », construites à l'intérieur de l'enceinte murale, et les églises « suburbaines », élevées en dehors des remparts. Les premières, quoiqu'elles ne soient pas les plus célèbres, paraissent généralement plus anciennes; mais il est pourtant difficile de dire, même par à peu près, la date à laquelle elles furent construites.

La première de toutes doit être Saint-André, adossée à l'angle sud-ouest des murs romains : le cimetière qui l'entourait a livré le plus ancien tombeau chrétien de Bordeaux (p. 34) et des inscriptions du v« siècle (n"'' 860 et 861). Près de l'église, on a trouvé en grand nombre des poteries chrétiennes du vi® et du vii« siècle (p. 59); peutêtre est-ce en cet endroit de la ville que se tenaient les agapes des premiers fidèles (p. 57). Je n'hésite pas à regarder Saint-André, ou du moins la basilique élevée à cet endroit après l'an 300, comme la Cathédrale primitive de Bordeaux, YEcclesia Burdcgalcnsis des monnaies mérovingiennes (p. 82). Les prétentions élevées à ce titre par Saint- Seurin ne peuvent se soutenir un seul instant (p. 93).

Des autres basiliques urbaines, nous ne connaissons que le Saiut- Pierre dont parle Grégoire de Tours. Ce ne peut être l'église connue actuellement sous ce nom; elle se trouve située à la fois sur l'emplacement du mur de l'an 300 et du port intérieur. On a songé, avec assez de vraisemblance, à Saint-Rémi (p. 39, n. 1). Sous l'autel s'ouvrait une sorte de crypte peu profonde et peu haute, mais renfermant elle-même un autel et des reliques de saints (').

D'autres basiliques devaient exister au centre de la cité. Toutes les anciennes églises comprises dans cette enceinte, et qui sont parallèles aux remparts et orientées, comme eux, de l'est à l'ouest, peuvent avoir

(') GnÉGoiHR i)K Toi'Rs, 6il. Kruscii, In gloria martyrum, 33 : Aptid Burdegaliiisim autcm tirbem anus quaedam... beau Pétri apostoU basiUcam ingressa est. Hujus enim altaris posita in altum pulpita locatvm habelur, cujus pars inferior in modum criptae ostio clauditur, habcns nihilominus et ipsa cum sanetorum pignoribus altare itium.

DE l'an 300 AU MILIEU DU VIII® SIECLE. 601

Tine origine romaine ou mérovingienne; ce sont, outre les deux que nous venons de nommer, Saint-Siméon, Saint-Maixent, Saint-Projet, Saint-Christoly, Notre-Dame de Puy-Paulin, Saint-Paul et Notre-Dame de la Place (en face l'abside de la Cathédrale) ('). Ces dix sanctuaires sont sans doute les basiliques primitives de Bordeaux.

En dehors des murs, d'autres églises s'élevèrent au iv« et au Y* siècle, ce qui prouve que la sécurité commençait à renaître et que Bordeaux s'aventurait au delà de ses remparts sans crainte des barbares. La plus ancienne des basiliques suburbaines est celle de Saint-Étienne : le vocable est, comme on sait, celui des plus vieilles chapelles du christianisme. Au vii« siècle, nous trouvons des monnaies au nom de Saint- Etienne de Bordeaux (n" 926), la seule basilique avec notre Cathédrale qui présente cette particularité. Cela prouve l'importance de l'église aux temps mérovingiens. Peut-être était-elle alors la plus riche et la plus célèbre de la cité, comme, je pense, la plus antique après Saint-André. Puis venait Saint-Seurin, qui doit dater du milieu du v« siècle (cf. p. 19 et p. 626). Autour de ces deux basiliques, consacrées l'une au plus ancien martyr du christianisme, l'autre au plus vénérable évêque de Bordeaux, se forma la fameuse nécropole de Saint-Seurin, déjà célèbre au vi'' siècle, si on en juge par la quantité de tombes qu'elle a renfermées (p. 19 et s.). Elle devait conserver jusqu'au xiii® siècle son éclatante renommée. Non loin de là, l'évêque Léonce II éleva, au vi^ siècle, une basilique à saint Martin (^). Etienne, Martin, Seurin étaient, à des titres divers, les bienheureux les plus illustres pour un chrétien de Bordeaux. Avec ses trois basiliques et sa nécropole sainte, ce quartier était dès lors le quartier religieux par excellence, ce qu'il est demeuré jusqu'à nos jours.

Il devait y avoir un cimetière chrétien à Saint-Michel (p. 39, n. I), un autre à Sainte-Croix (p. 39) : ce dernier a livré une inscription du vu" siècle (n° 862). Grégoire de Tours nous fait connaître, un siècle plus tôt, un couvent d'hommes, mais nous ne pouvons rien supposer de certain ni sur son nom ni sur sa situation (^), quoique l'emplacement de Sainte-Croix paraisse lui convenir assez. Ce fut là que devait s'élever la grande abbaye bordelaise du moyen âge, et il est admissible

i*) Voyez le livre et le plan de Dhouyn, Bordeaux ters 1450. (') Cf. n° 817 et Grégoire de Tours, De virtutiius s. Martini, 3, 50.

(') Historia Francorum, 4, 34, éd. Arndt : Q,uid etiam apud dtiendam monasterium eo lempore actum sit, pandam. Le titre du chapitre porte : De Burdigalense monaclw (p. 141).

iNSCR., T. n. 70

que le lieu ait conservé une ancienne destination. Il y avait également au temps des derniers Mérovingiens un monastère de femmes, qui paraît avoir été peuplé et célèbre, et il ne serait pas impossible qu'il fallût le placer à Sainte-Eulalie ('). Cependant, somme toute, cette région du sud de Bordeaux ne devait avoir de la vogue et jouer un rôle dans notre histoire religieuse qu'au moyen âge carolingien ou féodal. Jusqu'à la lin du viii'' siècle, c'est le quartier de Saint-Seurin qui est, à Bordeaux, le foyer de la religion populaire, de la foi et des miracles, comme Saint- André est le centre du culte oflBciel.

Mais ce Bordeaux chrétien, Ausone, tout imbu des lettres païennes et des souvenirs de Rome, ne nous le fait point connaître, bien qu'il ait assisté sans doute à sa formation. Lisons ses œuvres : la vie nous paraîtra encore toute romaine dans notre cité, et les choses qui rappellent le passé sont les seules qui intéressent le poète.

Il nous montre Bordeaux gouverné toujours par son sénat ou sa curie (*), que formaient les plus illustres habitants de la cité, ■procerum senains (^). Son père le médecin en avait fait partie, en même temps que de celui de Bazas, sa ville natale. Mais, s'il participait à l'honneur, il était exemptde toutes les charges qui incombaient aux sénateurs municipaux; depuis Constantin, une loi conférait aux médecins cette immunité aussi bien qu'elle leur permettait cet honneur (''). A la tête du gouvernement de la cité se trouvaient des magistrats qu'Ausone nomme consuls (p. 594) : c'est là, sans doute, une expression poétique. Nous aimerions savoir quel était le titre des héritiers de l'ancien préteur des Bituriges ; peut-être se nommaient-ils encore diiumviri (p. 542). Ausone a été un de ceux-là.

(') Lorsque sainte Eiilalie app.irul àWaniiiL; {ver,s6i8?). le futur fomlatour de l'abbayo de Fécamp, elle lui dit; Completum avtem iemplum sanctis tirginibus commendaiis quilivs Childemarcham Biirdegalensem rirginem, ibique multantm virginum mdtrem iuelytam abbattssajn praepaiiere airaàis. Vita s. Waningi, dans les Acta Sanctonim Ordinis s. BeneUicti. 1. II, |i. 973; Bollandistes, jauvier, t. I, p. 592 (tin ilu vu» siècle). — Voyez encore Vj/aian/-/! HVanrffpisrti (Suniiis, t. IV. p. 320; Bull:niclisles. juillet, t. V, p. 277) : E,at tune tempore Imilieii ilii vir siècle] apvd Burdegalim irrbem rirgo Christi Hildcmarcha, ciijusdam monasterii sanetimonitlivm sanetissima gvbern itrix : ad qu:im qtiidiim pir Dei, nominc Sindardus, mm propter utilitatem strvorvm Dei in illas partes mitterctur, causa hospitii deciinare solitus crat.

(-1 .^usuno [lit de son parent Pumpouiiis Masiinus nu'il fut pleuré par le sénat de Bordeaux: Sensit acerbum saucia pro casum evn'a Burdigalae iParentalia, 17). Nous lisons encore dans la pièce sur .Vtlusius l.ne.nius Talisius (id., 10): Qui proceres releremque rolet ceUbrare senatvm, claraque aà (xortu sttmmata Burdigalae. Cf. la noie 4, — l'omponius eu fut, dit Ausone, laprimor.

(') Ordo urbium noMium, cf. p. 593.

(*) Auso.NE, Epictiioninpatrem: Curia me duplex et uterque senatus habebat,

Numéris exsortem, nomineparticipem.

C'est le commenl.airo de la loi de :t2l. Code Théodosien, 13, 3, 1.

DE l'an 300 AU MILIEU DU VIII® SIECLE. 603

Depuis que l'ancienne province d'Aquitaine avait été dédoublée (peut-être dès le règne de Dioclétien), Bordeaux fit partie, avec Agen, Angoulême, Périgueux, Saintes et Poitiers, de la Seconde Aquitaine; il dut à sa prospérité et à sa grandeur du ni' siècle le privilège d'être choisi comme métropole de la nouvelle province (i).

Ce n'était plus d'ailleurs, si l'on doit du moins se fier à l'impression qui l'essort des poésies d'Ausone, la cité luxueuse et commerçante des trois premiers siècles. Rien, dans les écrits du iv' ou du v® siècle, ne nous permet de penser que le commerce ait continué à faire la richesse de Bordeaux et à lui donner sa physionomie. Aucun des détails que nous trouvons n'est vraiment caractéristique. Paulin de Noie se sert bien quelque part de l'expression de nitens Bwdigala, « Bordeaux le brillant », qu'il emprunte à la Mosella de son maître (^). Mais ne s'agit-il pas de l'éclat des cultures et de la fertilité du sol? Théon envoie à Ausone des oranges, et Paulin, de la saumure de Barcelone. Ausone nous montre « les flottes » pénétrant dans la Devèze (p. 593). Ailleurs, nous voyons la Garonne sillonnée soit par les navires de plaisance qui transportent les grands seigneurs d'une villa à l'autre, soit par les gabares ou les barques des trafiquants riverains (p. 207 et s.), qui vont approvisionner les villages et les campagnes de denrées, de sel et de blé. Dans une autre de ses pièces, il parle du bruit et de la foule, qui rendent si désagréables les rues étroites de Bordeaux :

« Au milieu des cohues populaires, des rixes hideuses de carrefours, le dégoût nous prend à voir bouillonner ainsi dans les rues étroites les flots de la multitude, et les places, envahies par la foule, en perdre leur nom. Un tourbillon de bruits confus ébranle les échos : « Arrête ! frappe ! tire ! donne ! gare ! » Ici un porc fangeux qui se sauve, là un chien enragé qui s'élance pour mordre, ou des bœufs qu'on a mal attachés au chariot. C'est en vain qu'on se réfugie dans le réduit le plus enfoncé du logis : les cris percent la muraille ('). »

Mais tout cela ne nous apprend pas grand'chose. Qu'il y eût au iv^ siècle un grand mouvement de bateaux sur la Garonne, cela est

{>) Notitia Oalliaitim, ^3 : Inprocincia Aquitanica Secunda chitates numéro VI: Metropolis civitas Bui-digalensium. C'est la leçoa du ms. de Corbie {Bibliothèque nationale, lalin 12097, vi» siècle) ; cf. Longnon, Atlas Mstorique de la France, 1" livr., iexie, p. 15 et 16. — Ou lit Bordigalentinm dans uq ms. du vii« siècle (Colojjçue, n° 212) ; Bordogalensium, Bordegalensium dans d'autres moins importants. Voyez les éditions de GoÉRAUu, etc., citées ici p. IIS.

(') Ausone, Mosella, 18; Cultmnque nitentis Burdigalae; Paulin à Ausone, lettre 1, v. 2'ifl.

<?i Lettre à Paulus, Epistolae, 10 ; cf. noire p. 30lj.

(i04 INSCRIPTIONS ROMAINKS DE BORDEAUX.

certain : la grande aristocratie avait déserté .la ville pour vivre à la campag-ne (p. 306 et s.), et les voies fluviales étaient alors préférées, comme plus sûres, aux chemins de terre (p. 207 et s.). Que les rues de la ville fussent encombrées par la foule, rien n'est plus naturel, quoiqu'il soit bien visible qu'Ausone, en se lamentant ainsi, songe moins à décrire Bordeaux qu'à imiter Horace. Eien ne prouve donc que notre cité soit redevenue, après la transformation de l'an 300, une métropole commerciale, cette grande ville de négoce et de transit qu'elle était avant l'invasion barbare. Tout au plus pouvons -nous dire qu'elle était centre d'un actif cabotage fluvial et l'entrepôt de la région.

Il paraît bien que le caractère de l'existence a complètement changé, comme l'aspect de la cité. Une chose domine toutes les autres dans ce Bordeaux du iv' siècle qu'Ausone a si volontiers clianté : c'est son auditorium, avec ses professeurs de grec et de latin, avec ses rhéteurs et ses grammairiens. 3Iorihis ingeniisque Jiominuvi, « par les mœurs et le talent de ses citoyens, » voilà par quoi Bordeaux est surtout célèbre. Il tient à cet égard une des premières places dans le monde romain . son école est parmi les plus glorieuses de l'empire. Un de ses maîtres, Ausone, sera choisi pour être le précepteur des souverains. Autrefois, le nom de Bordeaux éveillait l'idée de luxe et de commerce ; à cette heure, il éveille avant toutes choses l'idée d'école et de renom littéraire. Ou dirait qu'en s'enfermaut dans ses murailles, notre ville a voulu rompre avec son passé. De commerçante, la vie est devenue surtout littéraire. Il s'est passé ici un phénomène semblable à celui que l'on constate à Marseille, au temps de l'ère chrétienne : déchue de son rang de métropole maritime, la cité grecque s'adonnera tout entière, sous les empereurs, au culte des lettres et aux travaux .scientifiques (*).

Toutefois, grâce à la présence de nombreux étudiants, Bordeaux devait conserver encore quelque chose de son animation d'autrefois. Je présume que de tous les points de la Gaule, on s'y rendait pour s'instruire aux leçons de maîtres renommés. Minervius, le plus célèbre des collègues d' Ausone (-), forma ici même mille avocats, deux mille

(«) Nous n'avons pas à faire ici l'iiisloire de l'école de Rordoaux. C'est un livre enlier qu'elle demanderait.

(') Primus Btiriigalae cohimen dicere, Minervi, Al-sone, Profcssorex, 2. — Il avait euseiiinii à Itouio : Minerrivs Burdegalensis rhetor, Romae flonnUssime docet, s. Jérôme, Chronique, année 338(MlG^E, t. XKVll. col. 6«7).

DE l'an 300 AU MILIEU DU VIII® SIECLE. 605

sénateurs, et parmi eux de hauts fonctionnaires et des premiers magistrats de Rome. Tout ce monde-là n'était point à coup sûr originaire de Bordeaux. Plusieurs d'entre les maîtres dont Ausone consacre le souvenir, étaient étrangers à notre ville : la famille d'Attius Patera venait de Bayeux; Citarius était un Syracusain; Staphylius venait d'Auch; Acilius Glabrion se prétendait issu d'une antique souche troyenne, et semble bien en tout cas descendre d'une des grandes maisons de Rome. La famille même du poète est un exemple de la vogue dont jouissait Bordeaux dans le monde gaulois auprès des hommes instruits de ce temps : ils finissaient souvent par s'y établir comme dans une patrie longtemps souhaitée. Ses grands-parents maternels étaient originaires, l'un, du pays des Éduens, l'autre de Dax. Son père naquit à Bazas, oii il fut médecin et sénateur : il partagea sa vie entre Bazas et Bordeaux. Ausone est né ici et il devait consacrer à sa cité natale la meilleure partie de son existence ; toutes les séductions du monde lui furent oËfertes : c'est de Bordeaux qu'il voulut faire sa retraite suprême et le nid de sa vieillesse.

Pépinière d'avocats, de rhéteurs, de grammairiens, et, comme on peut le voir par Ausone et sa famille, de magistrats supérieurs et de puissants fonctionnaires impériaux, Bordeaux tenait donc, au iv' siècle, une grande place dans le monde romain, et la métropole commerciale du temps du haut empire s'était transformée en un foyer de haute culture.

Aussi, des trois influences auxquelles la ville fut soumise durant trois siècles, il est à peine besoin de dire qu'elle ne subit plus alors, au moins d'une façon sérieuse, que celles de Rome et de la Grèce. Les poésies d'Ausone ne nous donnent jour, il est vrai, que sur les plus hautes classes de la société, et aucune inscription ne permet de les contrôler. Mais, cette réserve faite, il semble bien que le monde celtique n'existera bientôt qu'à l'état de souvenir. Il n'y a plus de g'aulois ici que le sang qui coule dans les veines, le caractère des âmes et la physionomie des figures, c'est-à-dire surtout ce qui échappe à la recherche de l'historien. Si le poète Ausone prononce le nom des Bituriges Vivisques, c'est par ce pieux amour pour le passé qui nous charme souvent dans ses œuvres, par un arrière-goût d'archaïsme. On voit bien que les traditions gauloises commencent à se perdre dans un obscur lointain. Parmi les nombreux Bordelais qu'il nous fait connaître,

il y en a infiniment peu qui portent des noms d'origine celtique : Attusius, Talisius, Argicius, Paiera, Sucuro, et encore n'y a-t-il que ces deux derniers dont la physionomie soit franchement gauloise. Sucuro était d'ailleurs fils d'aiïranchi. Le nom à'Ausonius a été revendiqué pour l'onomastique des Celtes ('), mais il a au premier abord une physionomie singulièrement italienne, et notre poète, qui s'y connaissait, l'appelait nomen Italum, nomen Latiwni (-). Je crois bien qu'il savait le celtique (cf. p. 594). Son père devait le parler couramment. Mais la famille d'Ausone était une famille de médecins, et, comme nous le verrons tout à l'heure, la médecine gallo-romaine a eu un faible pour les derniers vestiges du vieux druidisme (p. 607).

Ausone nous parle des druides et de Beleuus à propos de son collègue Attius Patera: « Il était de la race des druides de Bayeux ». Le père d'Attius avait été gardien, là-bas sans doute, du temple de Belenus. Le culte de ce dieu avait dicté le choix des noms de cette famille : Patera, c'est l'appellation que l'on donne « aux prêtres des mystères d'Apollon »; le père d'Attius, son frère et sou fils tiraient leur nom des souvenirs du même culte : ils se nommaient, les deux premiers, PTioebicius, le dernier. Beljjhidius. On voit que la religion du vieux dieu gaulois du soleil, Belenus, s'était étrangement transformée; comme celle de Mercure, comme celle des divinités celtiques dont nous avons parlé pour les premiers siècles (p. 575), elle s'était si bien hellénisée que ses prêtres tiraient en partie leurs noms des souvenirs de l'Apollon classique, et qu'on pouvait appeler des serviteurs de ce dieu celtique A;pollinares mystici {^).

Un point sur lequel la tradition celtique me paraît avoir fortement persisté jusqu'au temps d'Ausone, c'est le culte des fontaines, si cher à la race gauloise, si populaire chez nos premiers ancêtres. Au milieu des innombrables divinités de son panthéon tout gréco- romain, le poète a fait une belle place à la « fontaine Divone, le génie de Bor- » deaux », dit-il, « mise au rang" des dieux, comme l'indique son nom en » langue gauloise » (p. 594). On adorait donc encore ici la déesse de la source: elle seule était demeurée éternellement jeune, et Ausone, dont la foi est si foncièrement grecque et romaine, se souvient à propos

(•) Zeuss, Qrammatica celUca, p. 731.

(') Lettre ;i l'robus, vers 77; Mosella, vers W3.

I?) Ausone, Pro/eiiores, 3 et 11.

DE l'an 300 AU MILIEU DU VIII^ SIÈCLE. 607

d'elle des vieilles traditions de sa race et de la langue de ses aïeux. Cette religion des fontaines, la plus ancienne peut-être de la Gaule, sera donc peut-être aussi la plus tenace (cf. p. 575).

Il y a, dans les œuvres de la dernière génération de l'empire, un autre vestige, au moins singulier, de l'ancien monde gaulois. On le trouve dans ce précieux recueil de recettes et de remèdes que nous a laissé l'Aquitain (i)Marcellus l'empirique, et qui fut composé dans les premières années du v« siècle. L'auteur nous donne assez souvent, lorsqu'il parle de plantes officinales, leur nom en langue gauloise, à côté du nom latin ou grec (-). Mais ne concluons pas que la haute médecine avait encore conservé le vocabulaire celtique : Marcellus avertit ses lecteurs dans sa préface, non seulement qu'il leur fera connaître les remèdes dus aux grands savants d'autrefois et de son temps, mais même qu'il empruntera les recettes les plus simples et les plus vulgaires aux gens des campagnes et du bas peuple {^). C'est de ceux-là, j'imagine, qu'il tient ses noms gaulois, peut-être de quelques-uns de ces sorciers de villages ou de ces rebouteurs de faubourgs qui furent le dernier avatar et les représentants abâtardis de l'ancien druidisme.

Tout le reste, cliez Ausone et ses contemporains, est emprunté à l'antique mythologie, à l'érudition ou aux thèmes classiques du monde gréco-latin. Il est superflu d'insister là-dessus : toutes ces œuvres n'ont subi aucune influence gauloise et la civilisation du temps d'Auguste y règne encore en souveraine.

Toutefois, il y a une nuance à indiquer, il y a quelques faits importants à signaler et qui complètent ce que nous avons dit sur le rôle de l'hellénisme à Bordeaux durant les trois premiers siècles (p. 579 et s.). Ausone, plus que son maître Virgile, plus qu'aucun des poètes latins dont il se réclame, est véritablement hanté par les souvenirs grecs. L'Anthologie lui est aussi familière que l'Enéide ; il émaille ses lettres de mots grecs, d'hémistiches, de vers entiers empruntés à la langue de l'Attique. La plupart de ses petits poèmes ont des titres grecs. Il vit autant avec la tradition des héros de la guerre troyenne qu'avec celle

(•) On a voulu (Teuffel, Histoire de la littérature romaine, % i46) qu'il fût Bordelais, en s'appuyant sur ce qu'il appelle Ausone son concitoyen : mais il s'agit d'Ausone le père, qui était de Bazas : Cives ac majores nostri Silmrius, Evtropius, atgiie Attsonins (éd. de 1536, Cornarius', et d'ailleurs le mot cives n'implique pas la même origine municipale.

(') Il y en a une douzaine, cf. Brl'net, Académie, 1854, p. lU et s.

(') Etiam ai agrestibus et pleàeis remédia fomenta for luita atqtte simplicia didici.

du siècle d'Auguste. C'est l'Iliade, c'est Ménaudre qu'il recommande à son petit-fils, avant Virgile, Horace et Térence. Il compte volontiers par olympiades, alors môme qu'il s'agit de l'âge de ses parents, et il parle couramment de « plnlippes d'or >^. Dans son enfance, à ce qu'il avoue, il se montra rebelle à l'étude du grec; le grec reprit plus tard sa revanche sur Ausone, et l'on peut dire que sa muse et son esprit sont encore plus dociles aux traditions de l'Hellade qu'à l'adoration de Virgile.

Aussi bien ne faut-il pas voir chez lui une exception due à sa parfaite éducation littéraire. La langue grecque, on croit le deviner à travers ses œuvres, était au moins aussi familière que la langue latine aux riches familles de ce temps. Il y avait à l'école de Bordeaux des maîtres chargés spécialement d'enseigner le grec, et ce n'était pas dans les hautes classes que cet enseignement était confiné : on l'imposait à de tout jeunes enfants, aussitôt et peut-être plus tôt que le latin.

Le petit-fils d'Ausone, Paulin de Pella, qui commença son éducation à Bordeaux vers 381, raconte qu'on lui fit apprendre tout d'abord le grec (*) :

(I La durée de mon premier lustre est à peine écoulée, qu'on me force d'apprendre la doctrine de Socrate, les récits guerriers d'Homère et de m'instruire, par la lecture, des voyages d'Ulysse. Bientôt aussi on m'ordonne de passer aux livres de Virgile; à peine encore si je commençais à comprendre la langue latine, accoutumé que j'étais au langage de mes serviteurs grecs, auxquels la longue habitude de nos jeux communs m'avait attaché. Ce qui fit, je le confesse, un plus rude travail pour moi cnfiint, de l'étude de ces livres écrits dans une langue inconnue. »

Le père d'Ausone, qui ne fut jamais professeur ni poète, parlait plus couramment la langue de l'Attique que celle de Rome. Le culte des choses helléniques est poussé fort loin dans sa famille : la quantité de noms grecs que nous rencontrons chez les parents ou les alliés d'Ausone est considérable ; ils abondent aussi chez les professeurs de Bordeaux. Il semble bien que, depuis la fin du m"^ siècle, la proportion des noms d'origine hellénique, déjà si grande sous le haut empire, n'a fait qu'augmenter (p. 579) : à cet égard et à bien d'autres, l'influence grecque a gagné tout le terrain qu'a perdu l'influence celtique.

On vient d'ailleurs de le voir à propos de la religion : le culte est de

(') Emharislicos, vers "2 et s.

DE l'an 300 AU MILIEU DU VIII'= SIECLE. 609

moins en moins romain, de plus en plus hellénisé. Ce qui échappe aux dieux gaulois ne va pas à Rome, mais passe directement à la mythologie grecque. Aussi bien n'est-ce pas dans l'hellénisme que s'est incarné le monde païen avant de mourir? N'est-ce pas au nom de l'hellénisme que son dernier empereur, Julien, engagea la lutte contre la foi chrétienne? Le génie du peuple romain ne put bien combattre qu'en prenant pour bouclier la religion des divinités et des lettres grecques. « A nous », disait Julien aux chrétiens, « à nous l'éloquence et les arts de la Grèce : » à vous l'ignorance et la rusticité.» L'œuvre d'Ausone est un commentaire à ces paroles, et elle complète admirablement ce que nous avons pu dire sur l'influence grecque aux premiers siècles. Cette influence est allée sans cesse grandissante, à côté de celle de Rome, depuis l'ère chrétienne jusqu'au v« siècle, et en définitive c'est dans l'hellénisme que se réfugie, au sein de l'aristocratie bordelaise comme à la cour de Julien, la dernière tradition païenne. On dirait que, pour lutter plus dignement ou pour mourir plus noblement, l'antiquité a voulu revêtir ce qu'elle avait produit de plus pur et de plus brillant : elle s'est enveloppée du manteau de la philosophie grecque, elle s'est parée de l'auréole des poètes helléniques.

Nous ne parlons, bien entendu, que des classes supérieures, les seules que nous fait connaître Ausone. Dans le bas peuple, je crois, au contraire, que l'action de Rome même a été plus forte, plus pénétrante, et qu'elle a continué l'œuvre dont nous avons étudié plus haut les origines (p. 569 et s.), aifaiblissaut peu à peu le prestige des déesses des fontaines et des sorciers druidiques. Malheureusement, textes et inscriptions nous manquent pour suivre les progrès de l'influence latine sur la plèbe urbaine de Bordeaux. On peut deviner seulement qu'elle allait recevoir l'appui d'un important allié, grâce auquel elle devait définitivement triompher des souvenirs celtiques et de l'hellénisme, la religion chrétienne.

L'épigraphie est singulièrement utile pour étudier le problème, si complexe et encore si mystérieux, des origines du christianisme à Bordeaux et dans le Sud-Ouest. Disons tout d'abord qu'il n'y a pas à s'occuper un seul instant de la légende, pieuse mais mensongère, qui fait venir à Bordeaux un disciple du Christ, Martial. Cette légende est

INSCK., T. II. 77

{)10 INSClilPTIOXS ROMAINES DE BORDEAUX.

l'œuvre des écrivains du moyeu âge, surtout de ceux du xi° siècle. A cette époque, on répandit sous le nom d'Aurélien une vie de saint Martial, qui racontait tout au long son apostolat dans les Gaules. Ou fit plus : il circula une épître écrite par le saint aux Bordelais (cf. p. 243). Ce ne sont là que des fraudes : elles ne sont pas absolument inutiles et méprisables, car elles nous font connaître l'état d'esprit des générations du XI" siècle, toute pleines du désir de rattacher la France chrétienne aux amis du Christ. Mais elles ne nous apprennent rien sur les origines du christianisme; elles n'ont fait que défigurer l'histoire par des inventions tenaces, aussi touchantes qu'invraisemblables. Il n'y a pas plus à se demander si Martial est venu à Bordeaux au premier .siècle qu'à rechercher si Énée est débarqué sur les bords du Latium. On l'a d'ailleurs finement remarqué : « De môme qu'un très grand » nombre de villes de l'antiquité regardaient comme leur fondateur » quelque héros échappé à la guerre de Troie, de même beaucoup » d'églises de la Gaule rattachent leur origine à quelque personnage » du Nouveau Testament ('). »

En réalité, voici le peu que nous savons de précis sur les premiers temps du christianisme à Bordeaux (cf. p. 6 et s.).

Il n'y a pas. durant les trois derniers siècles, une trace absolument certaine de la présence d'un chrétien à Bordeaux. Il y a seulement quelques indices, dont le plus ancien est de la fin du second siècle. Deux épitaphes, Tune de ce temps (n° 92), l'autre du milieu du iii° siècle (n» 61), peuvent être à la rigueur regardées comme celles de chrétiens : encore la chose est-elle plus que douteuse. Certaines marques, tracées sur quelques poteries qu'on a découvertes dans les ruines des maisons romaines de la fin du iii^ siècle, paraissent des indices de christianisme : mais elles sont peu nombreuses, elles peuvent ne pas remonter avant le temps de Constance Chlore (t. I, p. 58]), et il n'y a pas certitude absolue qu'elles soient dues à des chrétiens. Enfin, sur un tombeau extrait de la muraille de l'an 300 (n" 68), ou constate que les lettres D. M. ont été martelées à dessein, et l'on peut voir en cette dégradation la main d'un chrétien. Tout cela est extrêmement subtil, et. d'ailleurs, ne nous fait jamais entrevoir que des choses du m® siècle. On devine donc qu'il y a eu, entre l'an 200 et l'an 300, des chrétiens à

(') rFi3TEB, Étvdes mr la régne iJe Robert le Pieute, p. 340.

DE l'an 300 AU MILIEU DU VIII^ SIECLE. ' 611

Bordeaux : on le devine, mais il n'y a pas à cet égard la moindre certitude, une seule preuve formelle.

Le christianisme fit son apparition, j'imagine, seulement à la seconde heure de la conversion des Gaules, dans la première moitié du iii° siècle. Il ne vint pas ici des églises primitives, et toutes grecques, de Lyon, d'Autuu, de Vienne ou de Marseille. Ce ne sont pas les Asiatiques et les Syriens établis en si grand nombre à Bordeaux, qui l'ont fait connaître. L'évangéhsation y a été latine. Remarquons que des deux inscriptions citées plus haut, l'une est l'épitaphe d'une Trévire, l'autre appartient peut-être à une famille romaine (cf. p. 568). La première apparition de chrétiens dans notre ville se rattacherait donc au grand courant de christianisme latin qui commença à se répandre dans les Gaules au iii« siècle.

Le premier texte concluant et définitif sur l'existence à Bordeaux d'une église chrétienne se trouve dans les Actes du concile d'Arles : nous y voyons parmi les évêques qui ont assisté à cette assemblée, Orientalis, évêque de Bordeaux (p. 592). Le concile est de 314 : c'est le premier évêque de notre ville, on doit même dire, c'est le premier chrétien dont des documents authentiques fassent mention.

Il est même vraisemblable qu'Orientalis a été le premier évêque de Bordeaux, celui qui a fondé ou tout au moins inauguré son siège épiscopal. L'évêque Léonce II (p. 16), qui gouverna notre ville entre 548 et 564, fut, dit Fortunat, le treizième évêque de Bordeaux (*). On ne peut guère supposer plus de vingt ans comme moyenne d'épiscopat. Douze épiscopats avant celui de Léonce nous conduisent au commencement du ive siècle, au temps d'Orientalis. 11 semblerait donc que l'église de Bordeaux fut organisée sous Constance Chlore ou sous Constantin.

Son histoire au iv^ siècle nous échappe à peu près entièrement, et cependant, c'est sans contredit la période la plus intéressante de ses destinées : c'est le moment de la grande lutte entre le paganisme et la foi de l'évangile, et du triomphe de cette dernière à Bordeaux. A la fin du IV® siècle, les racines poussées par le christianisme sont désormais profondes, et l'arbre a singulièrement grandi. Nous apprenons par Sulpice Sévère que l'évêque Delfinus put sauver sa ville de la contagion des Priscillianistes qui corrompait l'Aquitaine : en 385, Bordeaux est choisi pour être le lieu de réunion du synode dirigé contre l'hé-

(1) Venanoe Fobtunat, Carmiaa, I , IS, 39 : Terthis a decimo haie nrbi antistes haiei-is.

612 INSCRIPTIOXS KOMAIXES DE BORDEAUX.

résic ('). La foi était assez ardente et passionnée pour amener de sanglantes émeutes. La priscilliauiste Urbica fut lapidée un jour à Bordeaux par une foule en délire (*). Le christianisme avait dès lors intimement pénétré la populace urbaine. Il est vrai qu'elle fut, je crois, atteinte et gagnée la première. A trois siècles de distance, le christianisme suivait à Bordeaux la même voie qu'en Orient. L'aristocratie ne devait venir que plus tard à la religion nouvelle. Mais elle y vint enfin dans le dernier quart du siècle, et alors le Christ triompha pour toujours de l'hellénisme. Ausone a dû voir cette lutte et peut-être assister à ce triomphe. Tout entier à la culture des lettres, il a négligé de nous parler de ce grand combat religieux. Il y prit une si petite part que nous ne pouvons savoir s'il a été réellement chrétien. Assurément, au cas où il l'a été, ce ne fut jamais qu'en sa qualité de personnage officiel et du bout de ses lèvres habituées aux douceurs grecques. Sa vraie religion, c'est le culte, plus littéraire que religieux, des dieux et des arts de l'Orient : c'est l'hellénisme de l'empereur Julien. Parmi ses ascendants, dans son entourage de professeurs et de lettrés, il ne paraît pas y avoir de chrétiens : il appelle bien sa tante Aemilia Hilaria « vierge dévouée », virgo devota; il vante l'éternelle virginité de son autre tante, Cataphronia, mais il no nous dit pas que cette virginité ait été consacrée à un dieu, ni surtout au dieu des chrétiens. Il nous insinue même que d'autres motifs ont inspiré cet amour de la chasteté. Cataphronia, dans sa longue vie de vieille fille, économisa sans relâche son bien pour le laisser à son neveu ; si Hilaria refusa de se marier, c'est qu'elle avait trop étudié la médecine et qu'elle en avait conçu un profond dégoût pour les penchants du sexe féminin. Quand Ausone se risque à parler du Dieu qu'il adore et que connaissent les siens, il ne se sert jamais que de ces termes vagues et solennels qui caractérisent au iv" siècle ce qu'on appelait « l'amour de la Divinité » ('). Il a pu assister souvent aux fêtes de Pâques : mais la conscience des hommes d'esprit de ce temps

(') SiJLpicE SiîvÈRE, Chronica, 2, 47 (éd. Halm) : A Burdegala per Delfinum repulsi ; 19 : Omnes omnino, qws labes illa involuerat, deitiri ad synoâiim Bwdigalensem jubet fifaxitmis imperalor).

(-1 l'nusPKn iiAoïirAiNK. Chronique, :innéu 3Sii (IIigne, I. Ll, i-.ul. 580) ; Bunlegalaf quardam Pi-iscWiani disripiila nomine Vrbica, oh impietatis pertinaciam per seditioneni rnlgi lapidibus exlincla est.

(3j Voyez sur cutio ipiesliuii uteniulleiinMU ilisi-uloo tlii chrislianisino iI'Ausuoo. pour no parler qui' des iherclieurs conlemporains, Speck, Quaesiiones Ausonianae (Breslau, 18741, qui e&t hiyslilo au du istiauisiiic. (p. 21), Mebtens, Qtiaestiones Avsomanae (Leipzig, 1880), qui rombal Spei-k (p. .'; oi s.). KvEnAX. De Atisonii operUntR (I8S5, i'arist, qui esl pour un ohristiani.^mo niitii^é par Ui culte îles lellres (l'f., p. 101 de re iloruier livre, la lettre île DEZEiMEnis sur la question, lettre qui me paraît poser le prulilèmo sous sou jour véritable).

DE i/aN 300 AU MILIEU DU VIII'^ SIECLE. 613

était assez large et assez libérale pour leur laisser entrevoir le même Dieu dans les cérémonies de tous les cultes.

Et cependant, c'est bien, je le répète, à la fin du iv® siècle que se place la transformation de Bordeaux en ville chrétienne. Sous l'influence de ce prodigieux saint Martin, qui fut vraiment le saint Paul de la Gaule et le fondateur du christianisme dans nos pays, la religion nouvelle fit en quelques années plus de progrès qu'eu trois siècles. Les conversions se multiplièrent à l'infini, surtout en haut lieu, et la plèbe rurale se laissa peu à peu englober par la nouvelle religion de ses maîtres. A la fin de sa vie, Ausone assista douloureusement à celle d'un des hommes qui lui étaient le plus chers, de son compatriote et élève Paulin ('), le futur évêque de Noie. Ce fut, je crois, cette conversion qui décida des destinées chrétiennes de Bordeaux. Paulin était parmi les hommes les plus l'iches, les plus instruits de la cité : il était le plus brillant appui de l'helléuisme et de l'empire romain. Il passa tout entier à l'ennemi, avec sa gloire, ses vertus et ses richesses. De toutes les désertions de la fin du IV' siècle, ce fut une des plus célèbres et des plus retentissantes. Plus que nulle autre, elle dut avoir une longue et profonde influence à Bordeaux. On peut croire que, dans cette fin du iv^ siècle, le christianisme enveloppa et pénétra toute notre cité, comme un irrésistible tourbillon.

L'année 400 marqua, en eflFet, un changement fondamental dans l'histoire de nos monuments comme dans celle de nos destinées. Ausone est mort depuis quelques années, sans doute vers 395, et avec lui l'hellénisme a perdu son dernier et plus illustre représentant. Sa génération est la dernière de l'aristocratie qui ait sincèrement aimé le paganisme. Celle qui suit est bien convertie et ouvre l'histoire de la Gaule chrétienne. L'homme qui devait succéder à son rôle et hériter de sa gloire, Paulin, devenait le défenseur le plus brillant de la religion chrétienne. Les enfants d'Ausone furent sans doute des adeptes de la foi nouvelle. Son petit-fils Paulin, né à Pella en 376, fut élevé, dès sa tendre enfance, dans l'amour du Christ (^), et ses parents songèrent un instant à le consacrer au culte de Dieu. Désormais le christianisme était

(•) Meropius Pontius Anicius Pauliaus, né vers 353, aquitain, ot peut-être bordelais, bien qu'on uc connaisse au juste le lieu de sa naissance, et qu'il appelle Hebromagus (ici, p. 141) sa patrie {Epist, II, MiGNE) ; cf. sur lui , surtout Buse, S. Paulin et son siècle, Irad. Dancoisne, 1858, in-S".

(') Paulin de Pella, Eiicharisticos, vers 9S-'.6.

bien le maître, et la religion du passé n'était plus conservée que par des paysans et quelques lettrés tenaces. A partir de l'an 400, après une lacune d'un siècle, les inscriptions et les monuments réapparaissent sur notre sol : tous portent la marque indéniable de la foi chrétienne. L'inscription de Sainte-Croix-du-Mont avec son monogramme (n° 946), le tombeau de Saint-André avec son symbole du paradis (p. 34), commencent la série des ruines chrétiennes et en même temps permettent de reprendre l'histoire de notre archéologie, interrompue pendant le quatrième siècle tout entier.

Ainsi, après l'an 400, tout est chrétien à Bordeaux, et la croix ou le clirisme donneront désormais au moindre fragment une empreinte religieuse. Avant l'an 300, tout y est franchement païen. Entre ces deux dates, Bordeaux s'est transformé, et les œuvres d'Ausone nous permettent à peine, çà et là, de marquer la transition entre les deux mondes, la fin de l'antiquité gréco-romaine et les débuts de l'archéologie chrétienne. Maintenant l'existence de notre cité va changer une fois encore de caractère. Après les invasions du m" siècle, de commerçante, la vie est devenue littéraire: l'école a remplacé le négoce. Après celles du v^ siècle, elle devient toute chrétienne : l'école va s'effacer devant l'église. On dirait qu'à la suite de chaque nouveau malheur, les générations font un pas de plus dans la retraite et le recueillement.

La singulière poésie écrite par le petit-fils d'Ausone, Paulin de Pella, sous le titre d' « Actions de grâces », nous permet de connaître les vicissitudes de Bordeaux durant la seconde période des invasions. Paulin raconte sa vie dans des vers assurément fort mauvais ; on sent que, comme à son bisaïeul, le père d'Ausone. le latin lui était bien moins famiher que la langue grecque; c'était un homme d'un petit esprit, et d'un caractère moins grand encore. Mais ces six cents vers sont un document de premier ordre, d'une rare sincérité et d'une précision absolue : et je ne crois pas qu'il y ait un contemporain qui nous ait fait entrer plus avant dans la vie intime des témoins et des victimes de la nouvelle invasion (').

L'invasion de 407 ne pénétra pas dans Bordeaux. Elle ruina la

Sucharisticos, éilUioii CnANnES

DE l'an 300 AU MILIEU DU VIII° SIECLE. 615

campagne autour de la cité. La ville elle-même, défendue par ses hautes murailles, résista à l'ennemi. Le torrent se répandit au pied du rempart, il ne le renversa pas ('). A cet égard, l'invasion de 407 fut infiniment moins dangereuse que celle de 276 ; les villes survécurent pour la plupart au désastre, tandis qu'elles avaient toutes succombé au m" siècle. Elles recueillirent alors les bénéfices des admirables mesures de défense prises par Aurélien et ses successeurs. Si Bordeaux, quelques années plus tard, devait, malgré sa muraille, être la proie des barbares, ce fut l'effet d'un simple hasard.

En 414, les Wisigoths songeaient à faire la paix avec l'empire. On ne sait comment, Bordeaux leur ouvrit alors ses portes, non pas comme à des ennemis tout-puissants, mais comme à des hôtes et à des alliés. Avant de quitter la ville, ils la livrèrent au pillage, peut-être malgré les ordres d'Ataulphe, leur roi. Paulin avoue lui-même qu'il a désiré l'alliance avec les Goths, pacem Liothico.m; il se plaint amèrement d'avoir été aussi maltraité que les autres par les barbares. Voici d'ailleurs la longue confession qu'il fait à ce propos : elle nous montre bien quel était l'état d'esprit de certains grands seigneurs de ce temps, presque favorables à l'établissement des barbares, presque désireux de les avoir près d'eux comme soldats et comme protecteurs i^).

« Mon esprit s'abandonnait au charme de l'habitude du repos, des loisirs familiers du logis, du bien-être particulier de cette demeure, remplie, hélas! de trop grandes et de trop flatteuses délices : car elle était comblée de tous les biens, malgré la dureté des temps, et, seule, elle fut dispensée alors de loger un Goth. Ce qui pour moi ne tarda pas à produire un résultat funeste : car nul n'étant plus là pour s'arroger le droit de la défendre, elle fut abandonnée au pillage et livrée à la foule au moment du départ. Or, je sais que quelques Goths, par grande humanité, prirent à cœur de veiller à la défense de leurs hôtes

>> Je m'attachai, je l'avoue, à l'espoir de rester en paix avec les Goths ; et celte paix, consentie et désirée par les Goths eux-mêmes, fut obtenue peu de temps après par d'autres qui l'achetèrent à prix d'or, et qui n'eurent point à s'en repentir, car il en est plusieurs en notre république que nous voyons aujourd'hui dans un état florissant, grâce à la faveur des Goths. Et cependant beaucoup avaient enduré auparavant toutes les misères dont j'eus une si grande part, moi qui survis aujourd'hui à la ruine de tous mes biens et de ma patrie. En effet, le roi Atiulfe ayant donné

(1) Pai'lin, Evcharisticos, vers 233 et s. ; saint Jérôme, Eplstolae, 11 (ou 123) : Aquitaniae... praetei- paucas wies populata svntcuncta (Migne, l. XXII, col. 1058). (S) Vers 2S3 et suivants.

l'ordre aux Goths de sortir de cette ville, où ils avaient été reçus eu amis, ils nous traitèrent, selon les lois de la g^uerre, en peuple conquis, et après avoir cruellement désolé la ville, ils laLrùlèrent. Je m'y trouvais : ils me dépouillèrent de tous mes biens, ainsi que ma mère forcée de subir mon sort ; et ils crurent nous faire une grâce pouvant nous retenir captifs, que de nous permettre, sans aucun châtiment, de quitter la ville avec toutes les compagnes et les servantes qui avaient suivi notre fortune. »

Il est possible que les Goths n'aient pas été seuls coupables du sac de Bordeaux. Peut-être ont-ils été aidés, dans leur œuvre de destruction, par la populace urbaine et par les esclaves révoltés. Paulin de Pella uous dit, un peu plus loin, qu'il fut assiégé par les barbares dans Bazas, mais qu'il les redoutait moins que les ennemis du dedans, toujours prêts à égorger les membres de la noblesse (cf. p. 173) :

« Chassé du foyer de mes pères et de ma maison en cendres, je me trouvai bientôt assiégé par l'ennemi dans une ville voisine, à Bazas, patrie de mes ancêtres; et là, plus terribles que l'ennemi qui entourait la ville, les esclaves soulevés, mêlés à quelques jeunes gens de condition libre, égarés par la rage, s'étaient armés spécialement pour le massacre de la noblesse; mais tu détournas, Dieu juste, le danger qui menaçait des tètes innocentes, et tu apaisas la sédition par la mort de quelques coupables. »

Il dut, à ce moment, y avoir dans le moude romain, à la faveur de l'invasion, de véritables luttes sociales, de nombreuses conspirations dirigées par la plèbe contre l'aristocratie foncière ou par les esclaves contre leurs maitres ('). L'empire était trop faible pour protéger les siens, et on comprend que des grands seigneurs, comme Paulin, aient appelé sans remords et accepté sans regret la domination des barbares.

Ce fut eu 418 que les Wisigoths s'établirent définitivement dans la Seconde Aquitaine, au nom et par la volonté de l'empire romain, sous la suzeraineté duquel la province demeura cependant toujours placée.

L'aristocratie romaine de Bordeaux ne paraît point s'être tenue à l'écart du gouvernement des Goths. Paulin de Pella nous montre .ses fils mêlés à toutes les intrigues qui entourent les rois barbares :

« Mes fils s'éloignèrent de moi, non pas en même temps et pour suivre une carrière semblable; mais ils brûlaient d'un égal amour de l'indépendance, et ils

(•) \ la Qii du v« sifcle, le riclie avocil liurdelais Larapridius sera tué par ses esc-laves, Sidoink, Epislulat, 8, 11. Voyez les vers U'Orieniius, Commonitorium, i, 173 : Multis causajuit mertis ctriea pieititio.

I)E l'an 300 AU MILIEU DU VII1« SIECLE. 617

espéraient pouvoir la rencontrer plutôt à Bordeaux, malgré la compagnie des Goths qui habitent ces murs (^j. »

Paulin préféra demeurer à Marseille, où il avait des biens ; mais il regretta souvent Bordeaux, malgré les barbares qui l'occupaient; et maintes fois il résolut de s'y rendre (-). A la fin de sa vie, vers 459 {^), il lui arriva un singulier bonheur :

« Tu me suscitas, ô Dieu, un acquéreur inconnu du milieu des Gotlis : désirant acheter un petit champ qui m'avait appartenu, il m'en transmit volontiers le prix. »

On le voit, les Wisigotlis ne se conduisirent point tout de suite à Bordeaux en maîtres absolus : ils évitèrent longtemps toute iniquité, toute tracasserie. De même qu'ils laissaient les grands seigneurs galloromains se mêler du gouvernement et prendre part à la vie de la cour, de même ils respectaient les lois et les biens, et savaient payer même aux absents le prix des terres dont ils désiraient la possession.

Grâce aux œuvres de Sidoine Apollinaire, qui vint à Bordeaux en 476, nous voyons quel a été le sort de la cité au milieu du v^ siècle.

L'établissement des barbares n'a rien changé tout d'abord à son existence. Les grands seigneurs gaulois sont toujours les vrais souverains du pays. Ils continuent à négliger la ville, comme ils le faisaient déjà au iv'= siècle; ils se plaisent à vivre dans leurs somptueuses villas de Bourg ou de Langon (p. 306), et ils y vivent comme si le nom de Rome était encore à jamais tout-puissant. Au milieu de leurs domaines, avec leurs statues, leurs greniers, leurs bibliothèques, leurs tours, leurs remparts, leurs églises, ils sont les rois de la contrée, au moins autant que les soldats barbares cantonnés dans les villes. A Bordeaux même, on continue à enseigner dans l'école comme du temps d'Ausone ; elle a toujours ses poètes, ses orateurs et ses maîtres. Sidoine parle souvent de l'une de ses gloires d'alors, Lampridius, qui fut un lettré d'un grand mérite, mais de plus d'esprit que de talent (•*). Les Wisigoths n'ont pas interrompu la vie littéraire et n'ont point troublé les grands dans leurs richesses et leur tranquillité. Il n'y a rien

Cl Burdigalae, Oothico quan^uam consorte colono.

(S) Vers 543 : Varia multum ratione vacillons, Btirdigalam rerocare gi-adum conducere dvxi.

|3) Urandes, p. 276.

(*' Epistulae, 3, 9; 8, 11 ; 9. 13 : Lampridius, decîamans gemini fonderjt svb stili coram discipiilis Bnrdegalen. siùus (éd. des Monumenta Oermaniae, qui imprime Burdig-, quoique e se Irouve dans lous les rass.). Cf. Carmina, 'J, versSU. Sur les autres écrivains ou amateurs bordeJais de ce lemps, Ruslicus iSidoine, Ep., 2, 11; 8, 111, PauliQus (Fadsxus, Ep., U et 15; Avit, Epist. ad Bundoàadum), voyez le 1. II de l'Histoire lilteyaire dela France.

de changé en apparence, il n'y a, semble-t-il, qu'une garnison barbare de plus.

La paix ne fut point éternelle entre les Romains et leurs nouveaux maîtres, que leur qualité d'ariens rendait d'ailleurs suspects à l'aristocratie catholique. L'épigraphie laisse deviner que certains rois wisigoths songèrent à se débarrasser de la suzeraineté de Rome et de l'alliance latine. Jusqu'en 451, les épitaphes sont datées des consuls de l'empire: sous Turismond, roi de 451 à 453, le nom du chef barbare apparaît sur les tombeaux. On voit que ce prince songe à se poser en maître (p. 37). Les dates consulaires réapparaissent à sa mort, sous Théodoric (453-466), « la colonne et le salut de la race romaine », dit Sidoine. C'est sous lui que Paulin de Pella touche le prix de son champ. Mais avec Euric (466-484) et Alaric, le nom de Rome devint odieux aux Wisigoths, et la lutte commence entre eux et les traditions latines représentées par la noblesse.

Euric, qui fut d'ailleurs un grand roi, et comme un Charlemagne anticipé, reprit et poursuivit activement la politique anti-romaine inaugurée un instant par Turismond. Il voulut grouper autour de lui toutes les nations germaines et former une sorte d'empire barbare. Euric semble avoir aimé le séjour de Bordeaux. Sidoine Apollinaire, qui l'y visita vers 476 (*), nous a décrit la cour de ce souverain, dont la présence devait donner un singulier aspect à la ville d'Ausone et de Tétricus. On y voyait le Sicambre à la tête rasée, l'Hérule venu des bords de l'Océan, le Saxon aux yeux d'azur, le Burgonde suppliant, l'Ostrogoth et le Romain lui-même, qui demandaient « l'appui de la » Garonne pour le Tibre aiFaibli ». Notre ville a pu ressembler un instant à une capitale du monde barbare. La politique des derniers rois wisigoths lui a valu un regain de vie et de grandeur : il faudra attendre de longs siècles avant qu'elle fasse de nouveau bonne figure dans le monde politique.

En même temps, Euric persécutait systématiquement, sinon brutalement, la religion chrétienne, qui s'identifiait à ses yeux avec les souvenirs et les mœurs de Rome. La ville de Bordeaux demeura longtemps sans évêque, et s'il faut écouter Sidoine, que je crois un peu coupable d'exagération, les églises abandonnées tombaient en ruines.

(<) Lknain de ïii.i.EMDNT, Otloacrt, rtvL XI.

DE l'an 300 AU MILIEU DU Vllie SIECLE. 619

Ce n'était dans la Gaule du Sud-Ouest que fidèles en pleurs, clergé dispersé, évêques en exil ('). Bordeaux vit souvent à la cour d'Euric oit d'Alaric les prélats de l'Aquitaine ou de la Provence, exilés, inquiets, éloignés de leur siège par la volonté du roi barbare. Sidoine Apollinaire, évêque des Arverues, vint ici en 476. En 505, Kuricius, évêque de Limoges, s'y rencontra avec le célèbre prélat d'Arles, Césaire(^). Aussi bien la persécution des Wisigoths a-t-elle été plus tenace que violente.^ Sidoine jouit de la plus grande liberté; il loge où il veut, chez Eusticus ou chez l'évêque ; il cause en toute sécurité de poésie et de rhétorique avec Lampridius (^); il invite ses amis à de plantureux repas (*). Ruricius y paraît plus malade que malheureux, et Césaire opère sans danger des miracles aux yeux d'une foule enthousiaste.

Pour être à peu près courtoise, cette lutte n'en devait pas moins devenir fatale aux Wisigoths. Ils étaient condamnés à demeurer les plus faibles; les g-rands et la plèbe, fidèle à ses évêques, furent contre eux.

L'aristocratie appela les Francs à défaut de l'empire, et la victoire de Clovis à Vouillé put être célébrée par elle comme son propre triomphe.

Cependant, il ne semble pas que Bordeaux ait gagné à ce changement de maîtres. Il n'y eut ici, sous la domination franque, aucun renouveau de vie politique, ou littéraire, ou matérielle. La décadence, au contraire, continue partout, s'accélère même, irrémédiable et invincible. Nous connaissons assez bien le Bordeaux du vi^ siècle, par Grégoire de Tours et par les monuments. On voit vite que l'existence brillante et vivante d'autrefois, qui a survécu même à la chute de l'empire et à l'arrivée des Goths, est finie à jamais. Il n'est plus fait mention de poètes ou d'orateurs ; il semble bien que l'école n'existe plus. Ce qui reste des habitudes et des hommes du passé, ce sont encore quelques trafiquants, negotiatores .• Grégoire nous en fait con-

(i| Burâegala, Petrogorii, eW., multoqice jam major miments ciuitahim summis sacerdotilvs ipsorum morte truncatus, Epistulae, 7, 5. Cl', p. 17 1.

(2) Runir.ii Epistnlae, 33, apud Uonumenta Sermaniae, t. VII : Quam fessum me Bnrdcgalae tideritis, litc. Sur l'exil Ue Cesaire, ici, p. 620, □. 7.

(3) Qmim primum Burdegalam vent, etc., Epislulae, 8, 9; cf. 8, 10.

I') Epistulae, 8, 12 : Attrahere Burdegalam, écrit-ii a ïrigelius de Bjzas, non potesiates, non amicitiae, non opimata nivariis ostrea queant? Cf. p. 210,

620 iNscuiPTinxs romaixes de bordeaux.

naître deux(i). Je peuse que c'était une colonie d'Orientaux, de Juifs et de Syriens, qui détenait dès lors le commerce et le trafic. Grégoire nous parle d'un négociant syrien de Bordeaux, nommé Eufron, homme si riche que l'évèquc Bertran eut envie de ses biens et le fit tonsurer pour s'en emparer. Eufron possédait des reliques de saint Serge (^). C'est au vi^ siècle que les Juifs apparaissent à Bordeaux, à la fois dans les textes et dans les inscriptions ('). On fouillait encore au vi" siècle les carrières des Pyrénées pour en extraire le marbre destiné aux sarcophages (p. 23). Dans le siècle suivant, nous voyons qu'on se rendait à Bordeaux pour acheter du poisson (*). Une vie de saint nous montre qu'un navire embarquait à Bordeaux de l'huile à destination de Jumièges(^). Il se faisait encore ici un commerce de transit, car cette huile provenait sans doute de la Provence ou de l'Espagne (®).

Cependant, même malgré ces derniei's vestiges d'activité commerciale, malgré la richesse des Syriens et l'habileté des Juifs, la vie matérielle paraît, à Bordeaux, être tombée parfois aussi bas que possible. Il n'y a plus d'invasion sans doute: mais d'autres malheurs frappent la cité. Vers 505, un grand embrasement faillit détruire la ville, qui, dit la légende, ne fut épargnée que par la miraculeuse intervention de Césaire d'Arles, alors exilé à Bordeaux C). En 580, elle fut consumée « par un incendie envoyé du ciel : tout s'enflamma » subitement, demeures, greniers et provisions, et le feu, qu'aucune » flamme étrangère n'avait allumé, semblait provenir d'une volonté » divine » (**). La même année, elle fut si fortement secouée par un

vl) Riifron, cilô plus bas (n. 2), et un aulre, Historia, 8, 31: AUvs quoque Anatholius Burdegulensis puer, cum esset fatmdus aijusdnm neguciatoris, olc. Ce négociaul iivnit ilaas sa demeure une • crypte» f ri cléganle, due • aux anciens >, et qui renfermait une cellule en pierres île laille: Erataiitem ibi cripla ai antiquis transrobiUim eleganfque opère exposita, in cvjus angvh erat rellula pan-a de quadralis lapidibus clama.

(') 7, 31 : Proditur ai episcopo Berthramno Evfron negvciator per inimiciUam, qida inritmn aliquando eum letunderat, inhians Jacultatem ejus.

(3) Ni]lre n" 039 et (ini'c.oiuE de Tours, De rirtiitiàus s. Martini. 3, KO.

1») Teslament île licrtran, evèquo (lu Mans (615) ; Domvm tero infra muros cirUatis Bwdegalensis, ipsam dotntim cmn cimenr.itia [1] seti adpentitia sua a-iditione dulr.issimo ncpotf nostro Sigecliehno jvbemvs perrenire. Et hocjiibcmns, ut, omni tempore ritae illonim. \qvando] misii a domnis et renerabilibvs sanctac Eccksiae Coenomanicac, rel basilirae sancii Petit et Pauli, pro pisdbiis ad negotiandum ibidem venerint, semper in domo fila reccptactilvm habeant, I'abdessus, i. I, p. 207.

(5) Vita s. Filiberti (vers r,8i) ; Cum dies declinaret ad resperam, nunlius de portii maris advenif qui et adessr narim mm oleo niintiaril, qiiae ab Bwdeualensi vrbe reniens dircrta seiTO Domini ab amicis, qtiadraginta modios ipsius drferehat liqvoris, dans les Acta Sanctorvm Ordinis s. Benedicti, 1. II, p. SU.

(«) AusiiNE, Bpistiilae. 21, nous apprend que Paulin lui envoyait il'Kspagne de l'iuiile et de la saumure de Barcelone. Cf. p. 62;i, n. 2.

(') In Bwdegalenscm civitatem est quasi in exsilio relegatns. Sed, nt in eo Deigratia non lateref, casu aecidit, nt nocte qtiadam eiritas saevojtagraret incendio, etc. Acta Sanctonim, aoûl, t. VI, p. C8.

(«) Historia Franeonim, 5, :13 : Vims Biirdegaknsis incendio divinitvs ortvni emissi, etc. (-i> dans un soûl ms.). Cf. sur les iui-endies des lors fréquents à Bordeaux, ici, pagn 625, note 5 et page 620, note 3.

DE l'an 300 AU MILIEU DU AHII® SIECLE. 621

tremblement de terre, que les murailles faillirent s'écrouler et qu'une indicible épouvante s'empara de la population tout entière (^). Deux ans après, de nouvelles flammes apparurent dans le ciel de Bordeaux; les loups entrèrent dans la ville et y dévorèrent des chiens {^). Ces deux années de 580 et de 582 ont dû rester tristement célèbres dans l'esprit affaibli des générations de ce temps.

Ce que nous savons de la situation politique de Bordeaux se réduit à fort peu de chose. Il formait toujours, avec son territoire, une « cité », civitas (^). L'administration municipale était aux mains d'un magistrat appelé « défenseur », defensor; la charge avait été imaginée par les empereurs du bas empire; les Wisigoths et les Francs l'avaient conservée. Venance Fortunat nous fuit connaître le nom d'un défenseur de la ville au vi^ siècle, Galactorius, qui était originaire de Bordeaux (''). Au-dessus du défenseur, se trouvait le comte de la cité, représentant civil et militaire du roi des Francs : héritier des pouvoirs de l'ancien gouverneur, il est, comme ce dernier, appelé «■]\\g&»,j^ldea;(^). Le défenseur était nommé par la cité, le comte par le prince. Nous savons le nom de deux comtes de Bordeaux au vi« siècle, Garacharius, qui prit part en 585 à la tentative de l'aventurier Gondovald if), et ce Galactorius qui semble lui avoir succédé et qui avait été défenseur de sa ville natale Q). On voit que les rois francs ne répugnaient pas à prendre comme comtes d'une cité des hommes originaires de la cité même et anciens magistrats municipaux. Ils ne donnaient pas nécessairement la charge à des nobles de leur race. Le comte de Bordeaux dépendait d'un duc, et on peut croire d'après Fortunat que ce duc eut le gouvernement de toute la région comprise entre la Garonne et les Pyrénées (*) : Bordeaux aurait donc été, dès la dynastie mérovingienne, détaché de l'Aquitaine et rattaché à la Novempopulanie , qui ne

(') Historia Francorum, 5, 33 : Ipso anno graniter urbs Burdegaknsis {BiirdigaUnsem dans un ms.) a terrae motv, concussa est, moeniaqtte cMtatis in discrimine eversionis extiterunt, atQiie omîtes populm metu mortis ealen-itus est, etc.

(2) 6,21 : Infra muras vero Bnrdegalensis (Burdicalensis dans un ms.) ojtpidi ingressi lupi canes defomvenmt, negwaquam Tiomines metuentes; per caelum ignis discvrrere visvs.

(3) (;f., passim, le» texies de Grégoire. On se disait rivis Burdegalensis, Historia, 9, 6. Les diplômes donnent toujours les expressions de territorium pour le territoire, et de «'p/tos pour la ville, Pardessus, 1. 1, p 19D, 203, 207 ; t. II, p. 175. Cf. , ici, p. 123 et s.

(«) Vex.ince FoaT0-\-\T, 10, 19 : Ad Oalaetorium comitem. — Burdegalensis eras, et, cum defensor, amator. (5) Id. : Judicio régis raluisti crescerejvdex.

(8) Grégoibe, 8, 6 (an 585) : Garacharius comis Burdigalensis (e dans trois manuscrits). Cf. p. 623, u. 1. Cl FoHTtjxAT, 10, 19 et 7, 25. Il avait reça la charge du roi Gontran, 7, 25, vers 11 et 12. (8) li., 10, 19 : Arma diicis, qui tiii restât apex, ut patriae fines sapiens tmaris et uries..., Caniater ut timeat, Vasco vagus arma pavescat, etc.

tardera pas d'ailleurs à s'appeler la Gascog-ue ('). C'est le seul changement que les barbares auraient fait subir à l'organisation politique que les Eomains leur avaient ici léguée et qu'ils sembleut avoir le plus souvent acceptée même sans bénéfice d'inventaire. L'apparition dans les villes d'un comte représentant l'autorité royale paraît, au premier abord, une innovation des rois barbares ; mais le même fait ne s'estil pas produit, au vi^ siècle, dans les villes de l'Italie byzantine? N'ont-elles pas, comme les cités franques, leur comte ou leur tribun impérial?

Nous connaissons assez bien les événements politiques dont Bordeaux fut le théâtre lors des premières luttes des Mérovingiens. Mais ils n'offrent pas un grand intérêt, même de curiosité. Clovis y passa l'hiver de 507 à 508 (^). En 511, la ville fit partie du royaume de Childebert{^), et devait, par suite, revenir eu 558 à Clotaire. En 561, il fut compris dans la part de Charibert(^). Charibert et Childebert étaient tous deux des rois de Paris; le sort de Bordeaux semble donc avoir été lié à la possession de cette dernière ville. Il vint ensuite aux mains de Chilpéric, qui le donna en dot à Galswinthe (^). Puis il passa à sa sœur Brunehaut {^), la femme de .Sigebert. Il fut occupé un instant par Clovis, fils de Chilpéric : Sigulf, général de Sigebert, l'en chassa (574) ('). En 575, il se soumit de nouveau à Chilpéric, après la mort de Sigebert (**). En 584, après celle de Chilpéric, Gontranmitla main sur Bordeaux(8). Mais, dans le courant de l'hiver de 584 à 585, la ville lui fut enlevée par

(i) L'anonyme de Havenne (vii« siècle) place Bordeaux eu Gascogne: il est vrai qu'il étend ce noni a l'anclonne \ciuiiaine et qu'il appelle la Sovempopulanie Spanoguaseonia : Ouasconia, ptae aiantiquis Aquitania diceba1vr...,in qua Guasconia pliirimas fuisse ciritates legiims..., id est Buturicas, Arirt■,■nis...,Burdicalon..^ lt(M jvxla ipsam Gvasconiam poniiur patria quae nominatur Spanoguaseonia, i, iO, 6d. I'inder et Parthey,

(*) 2 37 ■ Chlodovechus ttro apud Burdigalensi urle hiemem agens IBurdeg- dans trois rass.).

(3) Hypothèse de Longnon, p. 5i4, d'après 5, 36 : Heraclivs Burdigaltnsis presl/iUr, qui quondam legatus Childeberti seniorisfuerat. , , ., . , ... , . , u ,

(»)4 26 (en 563): Les évëques de la province do Clianbert, ayant a leur tcte Léonce de Bor<lc:iux (cl p 'l6) nommunt évoque de Saintes Hera'-.lium tune Burdigalensis ie daas trois mss.) urHs presii/tcrum : l'affaire fut cassée par Charibert, qui condamna Léonce à mille sous d'or. Charibert mourut a Bl.iye

' (3) Traité d'\ndelot. de587, 9, 20: De eititatibus tero,lioe est Burdegala, Lemorecas, Cadurcns, Bemrno et Begorra qmeOailesHnda. germana domme Brunichilde,... ccrtum est adquisisse. quas etiam... domna Bruni, childis nosrHur adquisisse, ita eonrenit, ut... eiritales superius nominatas domnus Ountchramnus, dum advint, possedeat, ita ut quandoquidem postfju» t,-ansitum in dominalione domnae Brvnichilde heredvmque svonan... rerertanlur.

(«) Noie précédente. ,. ,, j

(') 4, 47 : Cum apud Burdigalensim cititaUm, nullum pntrsut inquiétante, resederet, Siguljus quidam a parle Sj/giièrthi se super eum oijeciticKaq mss. onl Burdtg-, c|ue léditeur Aiinut aurait pu prélcrcr).

(8) C'est vraisemblable sinon cerlilié par des textes; cf. 5, 13; 5, 19; 5. SO.

(9) Cf. 7, 12. Grégoire de Tours parle en ce temps-là, G, 35, d'un préfet (prae/ectusl, nommé Mummulus cl originaire do Bordeaux : ad Burdigalensim urbcm, in qua ortusfuerat, etc. {-eg- dans un ms.).

DE l'an 300 AU MILIEU DU VIlT SIECLE. " 623

l'aventurier Gondovald, qui y fut fort bien accueilli par l'évêque Bertran et le comte Garacharius (*). Goudovald chassé, Bordeaux revint à Gontran; le traité d'Andelot (587) lui en confirma la possession, à condition qu'après sa mort la ville ferait retour à Brunehaut {^). En trois quarts de siècle, elle avait changé au moins quinze fois de maître. Si on ajoute à ces vicissitudes et à ces siège,? continuels les incendies et les tremblements de terre, on devine à quel état de misère Bordeaux pouvait être réduit vers la fin du vi" siècle {^).

Mais, malgré tout, il y a dans la vie de Bordeaux, en ce temps-là, quelque chose d'étrangement intéressant, presque de grandiose, et qui lui donne une physionomie singulièrement expressive et vivante. Le vi« siècle est, dans l'histoire de notre cité, le siècle religieux par excellence.

Pour le connaître, l'archéologie nous aidera au moins autant que Grégoire de Tours et que Fortunat.

Les inscriptions ont dû être infiniment rares, à Bordeaux, au vi= siècle : nous n'en possédons aucune qui soit de cette période, alors que nous en trouvons de datées du siècle qui précède et de celui qui suit. Toutefois, il ne faut de ce fait rien conclure en défaveur de ce temps ; la mode des épitaphes a pu passer alors à Bordeaux, et l'on préféra pendant longtemps les tombeaux anonymes (cf. p. 23, n. 1). Le vi° siècle n'en demeure pas moins, à ce qu'il me semble, le plus richement représenté dans l'archéologie chrétienne de notre cité; c'est à lui, au moins autant qu'au suivant, que se rapportent la plupart des sarcophages en marbre de la nécropole de Saint-Seurin. Nous le voyons par eux, il y avait encore ici une école de sculpteurs religieux. Bien que se tenant à l'écart du mouvement artistique de la Provence et de l'Italie, ils ne sont point sans mérite et savent modeler l'ornement avec un certain

(•) 7, 31 : Erat tune temporis Sundovaldvs in urbe Bmdegalensi (i dans un ms.) a Berthramno episcopo vaUe dilectus.— l, 3i : Buntchramnus rex misit Utteras ad ffundovaldum... in quiàus erat scripttim ut... ipse remotior apud Buriegalinsem ufbem hyterna deducerit {-ig- dans un ms.)- — 8, 2 : Berthramnus Burdegalensis episcopus valde régi infensus eratpro susceptione Oundovaldi y-ig- dans le même ms.). — 8,6 ; Garacharius comis Burdigaknsis atque Bladastis... in lasilica sancti Martini confugium fecerant, pro eo qtwd Gvnâovaldo conjuncti fuissent(-eg- dans trois mss.).

(») 9, 20; cf. p. 622, n. o. En 389, Gontran fait la guerre contre les Goths mm Burdegalensibus [-ig- dans un

(3) Sur la prétendue campagne de Béllsaire dans le Bordelais, cf. Devienne, Histoire, t. II, p. 315 (2» éd.).

goût (p. 26). Ils sacritieut trop au symbolisme dans le choix et la disposition des détails, mais enfin ils conservent les antiques traditions des écoles païennes, et c'est encore grâce à la religion qu'il est possible de parler ici de l'art du vi^ siècle. Elle a eu le mérite de faire vivre la sculpture à Bordeaux plus longtemps que la poésie, que la rhétorique et que le haut enseignement.

C'est également à cette époque que se placent presque tous les menus objets empreints du signe de la croix ou des symboles chrétiens (p. 51 et s.), et notamment les bizarres poteries de la rue Sainte-Hélène (p. 57 et s.). On a pu juger combien ces poteries sont intéressantes : elles nous présentent le plus complet assemblage de symboles chrétiens que l'on puisse imaginer, et beaucoup sont parmi les signes les plus anciens de la foi. Il en est donc de l'art chrétien comme de l'art païen. Il a toujours gardé dans le Sud-Ouest quelque chose de primitif et d'archaïque.

Enfin, le vi" siècle nous a livré un des joyaux de notre archéologie, la bague de la juive Aster (n° 939). On voit, par ce spécimen, que l'art industriel, que l'orfèvrerie étaient assez bien représentés, et que la barbarie n'était pas aussi profonde que les textes de Grégoire nous l'ont fait craindre un instant. Au milieu de la misère envahissante, on savait encore se servir du burin et manier le ciseau, graver l'or et sculpter le marbre. Les arts plastiques se défendaient mieux que les lettres du découragement et de la décadence. Notons que même les objets destinés aux juifs portent un symbole religieux : la foi marquait les moindres choses à son empreinte dans ce siècle qui vivait avant tout de croyances et de crédulité.

La religion attire de nouveau dans les villes les grands seigneurs. Depuis le bas empire, ils aimaient à vivre dans leurs domaines et à s'y faire enterrer. Ils y vivent toujours : mais ils ne veulent plus y rester après la mort. Maintenant, on tient à être associé « au sépulcre des saints », et les tombes des pieux évêques ou des bienheureux qui reposent aux portes des cités deviennent le centre d'immenses nécropoles; le cimetière de Saint-Seurin se transforme en une ville sainte et bénie, qui grandit chaque jour en face des remparts de Bordeaux (p. 307). Ce qui préoccupe uniquement les générations de ce temps, c'est la religion, ses hommes et ses choses, et les grands événements qui agitent Bordeaux sont bien moins la tentative de Gondovald ou la

DE l'a\ 300 AU MILIEU DU VIII® SIECLE. 625

guerre de Clovis que les apparitions des saints et les miracles des basiliques. L'Évangile applique sa marque et impose son cachet à l'histoire comme aux monuments de la cité. C'est le temps par excellence des prodiges et des mystères surnaturels, et le christianisme apostolique lui-même ne vit pas un pareil débordement des imaginations et une telle exaltation des cœurs.

Entre tous les faiseurs de miracles, se distinguait saint Martin : l'homme qui avait donné l'Aquitaine au Christ devait la remplir durant des siècles du bruit continu de ses merveilleux exploits, que la mort même n'avait pu interrompre. A Bordeaux, il guérit le prêtre Lupus et punit la malignité d'un juif (i). Un habitant de la Cantabrie vient dans notre ville pour le remercier d'une inespérée guérison(2). Des voleurs avaient pillé sa grande basilique de Tours : réfugiés à Bordeaux pour y jouir en paix des produits de leur vol, ils s'y virent poursuivis par la colère du saint jusque dans leur auberge, oii ils périrent misérablement ('). A Marsas, l'apôtre des Gaules mit fin à une épizootie (•*). Son nom prononcé par une foule en larmes suffit un jour ici pour arrêter nn incendie : la multitude songea à Martin et « éteignit par ses pleurs j> ce qu'elle n'avait pu dompter par les eaux» (^). Par l'action bienfaisante qu'il exerçait sur l'esprit des hommes puérils et convaincus de ce temps, comme par la décisive influence qu'il avait eue sur les destinées de la foi dans notre région (p. 613), Martin méritait bien la basilique que lui éleva l'évêque Léonce sur le sommet du Mont-Judaïque (u° 847) : son temple devait dominer la cité dont il partageait véritablement l'empire avec saint Seurin.

Les autres saints n'apparaissent que de loin en loin dans l'histoire légendaire de ce temps. Saint Etienne se montre à une vieille femme dans l'église de Saint-Pierre de Bordeaux (6). Saint Césaire sauve la ville d'un de ces incendies qui la menaçaient alors sans cesse ('). De merveilleuses choses se racontaient sur deux prêtres enterrés à Bouillac (^).

(l) DevirtutiUis s. Martini, 3, 50 (vers 582 ?).

(') Ibid., 4, 40. Il vinl par mer de Cantabrie à Bordeaux : Burctigala nrle adpvUi sunt, e^ressvsqve hinc de navi, ad basilicani sancti accedens, eti". (en S92). (3) Historia, 6, 10 : Hi, perpeiraio scekre, ad Buidegalensim civitatem ren entes, etc. (e:i SSI ). (») De virtittibus s. Martini, 3, 33 : In Burdegalensi autem regione, etc. (vers o8-2?). Ct. p. 160.

(5) 4, 47 (en 593?) : Praesenti quoque tempore apvd Bmdegalensim iirèem, etc.

(6) Grégoire de Tours, Liter in gloria martyrum, 33 : Apud Burdegalensim autem nrhem, etc. (au temps de révèqueBertranl.Cf. p. 600, n 1.

C) En SOS; cf. page 620, note 7.

(8) /« gloria con/essorum, 46 ; cf. p. 114.

Saint Romain sauve Grégoire de Tours de la tempête qui l'assaille dans les eaux de Blaye 0). Dans un monastère bordelais, la pluie épargne les provisions de blé que les moines n'avaient pu à temps mettre à l'abri {^). Lors du grand incendie de 580, la maison du Syrien Eufron, qui possédait des reliques de saint Serge, ne fut point touchée par les flammes ('). En 587, des signes mystérieux et ineffaçables furent soudainement gravés sur la vaisselle des particuliers (*).

Le diable lui-même revendique sa part dans les prodiges qui étonnent Bordeaux, et tient à jouer son rôle en ce temps de miracles : en 585 il fait démolir « par sa milice » les murailles d'une cellule, quoique fort anciennes et en bonnes pierres de taille (*).

Enfin, comme nous l'avons dit, une place à part doit être faite, à côté de saint Martin, à saint Seurin de Bordeaux. Le bieuheureux se manifeste constamment à son peuple et, grâce à lui, la ville est à l'abri des malheurs. C'est du moins ce qu'affirme Grégoire de Tours, qui nous a conservé l'histoire du saint évêque. Son curieux récit est (on l'oublie souvent) le seul document que nous possédions sur le plus vénéré des évêques de notre église primitive (") :

« La ville de Bordeaux possède aussi de vénérables patrons qui se manifestent souvent par des prodiges. Elle adore par-dessus tout saint Séverin, évêque, dans une église il'un faubourg. Séverin, comme le rapporte le récit fidèle des clercs bordelais, vint d'Orient dans la cité. Pendant qu'il marchait, le Seigneur apparut une nuit à l'évêque Amand, qui gouvernait alors Bordeaux, et lui dit : « Lève-toi et va au- » devant de mon serviteur Séverin et honore -le, comme la sainte Ecriture nous » ordonne d'honorer l'ami de la Divinité. » L'évêque Amand se leva, prit son bâton, et alla au-devant de l'inconnu, dont il ne savait que ce que Dieu lui avait révélé. Et voici saint Séverin venant comme à sa rencontre. Ils s'approchèrent l'un de l'autre, se saluèrent de leur nom, s'embrassèrent et se donnèrent le baiser de paix; puis, discourant ensemble, ils entrèrent dans la Cathédrale au son des psaumes. Séverin devint dans la suite si cher à l'évêque Amand, qu'il lui céda son siège, et se regardait comme son cadet. Quelques années après mourut le bienheureux Séverin. Quand il fut enterré, Amand reprit sa place ; il n'est pas douteux qu'il ne la

(l| In gloria confessorum, iS. Cf. p. 162.

(2) Historia. 4, 34 (en 571). Cf. p. 601. n. 3.

pi 7, 31 : Nam mm tempore gmdam Burâegalensù (i dans un ms.) civitas maximo flagraretw ifuendio haec domus circvmdata flammis nuUatcnvs est adusta.

(♦) 9, 5 ; Hoc prodigrum usque Burdegalensem terminum peraccessit.

(S) Adjuvante, vt credo. diaboUcae partis miUcia (Historia. 8, 34 ; cf. p. 620, n. 1 . — Mi racle fnil par Ep:irrliias au si' siècle : Alium quoque ritafvnctum apud Burdegalensesprecibus suis excitatit. Vita s. Bparchii. apui SuHius, IV, p. 28; HullanJisli's, ji-.illol, l. I, p. 11-2.

{^) In gloria confessorum, ii; Habet et DurdegaUnsis urbis patronos renerabiles. elc. Ut ipsortim Burdegalensium dericonim Jldelis relalio pro/ert, elc. Vum ecclesiam Surdegalentivm Amandus episcopus regerel, etc.

DE l'aX 300 AU MILIEU DU VIII^ SIECLE. 627

recouvra à cause de l'obéissance qu'il avait montrée au saint de Dieu. Cela révéla au peuple la sainteté de Séverin ; il le prit comme patron, et, si la ville est en proie à la peste ou à un ennemi, ou à quelque sédition, la multitude accourt à la basilique du saint, s'impose des jeûnes, célèbre des veilles, se livre à de dévotes oraisons, et bientôt la ville est sauvée du malheur. — Nous avons appris, après avoir écrit ces lignes, que le prêtre Fortunat a rédigé une vie du saint. »

J'ai peine à croire qu'Amandiis, l'ami de Paulin de Noie, ait volontairement cédé sa place à un mystérieux personnage venu de l'Orient, quand bien même une ■vision divine l'eût recommandé à son amour. Mais il ne serait pas impossible qu'il ait dû abdiquer devant une émeute faite par la foule enthousiaste en faveur d'un prêtre étranger dont elle se serait brusquement éprise. Le v^ et le vi^ siècles virent souvent de ces pieuses séditions et de ces mystérieux engouements : dans un élan de folie religieuse, le populaire de Bordeaux a pu faire son évêque d'un voyageur inconnu.

Comme on le voit, la religion, avec ses pratiques, ses ferveurs, ses enthousiasmes naïfs et puissants, est la vraie maîtresse au vi« siècle. Si tel était l'état d'esprit de ces temps, on devine quelle place l'épiscopat devait tenir dans notre ville. Le chef de la cité, ce n'est véritablement ni le roi ni le comte : c'est l'évêque. A peine si nous connaissons le nom de deux comtes de Bordeaux; nous possédons ceux de neuf évêques du v® et du vi" siècle (').

(') Évêques de Bordeaux du iv au vii' siècle :

Eq 314 ORIENTALIS Cf. pa^e 592, note 2.

En 381-39S DELFINCS Cf. page 611; L.:\i-aE,Saerosancta concilia, I.II,

p. 1009; Paulin de Noi.k, Epistolae, 10. U: Carmina, 76; Ambroise. Epistolae, 87, 2.

Ver3404(a). Succède auprécédent. AilANDUS Cr.pagc626; G^tLaoïa^, Bistoria, 2, 13; I'al-

LIN, Epistolae, % 9. li, 15. 19. 20. 36 ïMigne) ; SAINT Jérôme, Epistolae, 53, ad Am. (id.j.

Succède au précédent SEVERINUS Cf. page 627.

Id. id AMANDUS. de nouveau. Cf. page 627.

En 476 G.\LLICINUS Sidoine, Episiulae, 8, 1 1 .

En 506-511 CYPRIANUS Sirmond, Concilia Qalliae, l. I,p. 173 et 183.

Avant Léonce II : date incertaine. A-\IELIUS G ^ notre t. II, p. 166.

En 541 LEONTIUS I Cf. notre t. II, p. 13.

En549-563. LKONTIDS II Cf. notre t. Il, p. 16 et p. 6:S.

En 577; mort en 585 BERTRANNUS GniiGoiBE de Tours, 5. 18. 47.49; 7. 31; 8,2.

7. 20. 22; 9, 33; U gloria martynim, 33, Sirmond, 1. 1, p. 385. Cf. p. 020 et 6-23.

Depuis 585; en S90 GCNDEGE5ILUS Grégûuce, 8. 22; 9, 41. 43; 10. 15. IS.

En 662 JOH.\NNES Pardessus, I. II, p. 129 (cf. p. 147 et 630 .

Sur les places différentes assignées à Amélius, Cyprien et Léonce l"', cf. les ouvrages cites L II, p. 15, et

en particulier l'excellente réimpression de Lopes, due à l'abbé Callen.

Cal Gallia christiana, t. II, p. 76?

G28 INSCRIPTIONS ROMAIXES DE liORDEAUX.

De tous ces personnages, le plus célèbre par la sainteté fut Seurin; mais Léonce II fut le plus puissant, celui dont la vie et le rôle marquent de la faron la plus éclatante la grandeur de l'épiscopat du vi« siècle. Ce n'était pas un inconnu comme Seurin, et sa piété n'avait pas été la cause de son élévation. Il appartenait à l'aristocratie gallo-romaine de l'Aquitaine ; il en était un des représentants les plus illustres et les plus riches. Dans l'histoire à double face de l'épiscopat primitif, Seurin fut le héros de l'exaltation populaire, Léonce, le champion de l'aristocratie mondaine et politique. Évêque de 548 à 564, il fut l'arbitre des rois, le bienfaiteur de l'Église, la gloire de Bordeaux. Venance Fortunat l'a chanté comme le plus considéré des prélats de la Gaule. Avant toutes choses, c'était un grand bâtisseur d'églises : Saint- Martin de Bordeaux, Saint-Denis de Piles, bien d'autres encore furent son œuvre. Il possédait d'immenses villas, à Baurech, à Preignac, à Besson. Par sa naissance qui le rattachait aux plus vieilles familles, par l'autorité que lui donnait son titre, par ses richesses inépuisables, Léonce était comme un roi de Bordeaux, et la foi dont il était le représentant, la religion dont il était le chef, si puissantes et si vives alors, achevaient de compléter son prestige et de le placer bien au-dessus de tous les pouvoirs de la terre (').

Ainsi, au milieu de ce vi^ siècle, qui paraît si triste et si vide au premier abord, la rehgion et l'épiscopat connurent à Bordeaux les plus beaux jours qui leur furent peut-être départis jamais : la vie chrétienne fut à son apogée, comme le montrent à la fois les récits de Grégoire de Tours, les poésies de Fortunat et les marbres de nos tombeaux.

Tout va nous manquer à la fois au vu" siècle et dans ceux qui suivront. La dernière inscription antérieure au xi" siècle est de 642 (n''862). Les monuments deviennent de plus en plus rares; je ne crois pas qu'il y ait un sarcophage de Saint-Seurin postérieur à l'an 700. Le nom de Bordeaux n'apparaît plus que de loin en loin dans de sèches chroniques ou dans d'insipides vies de saints ; nous ne possédons plus ces longs récits ou ces descriptions détaillées que donnent Grégoire ou Fortunat.

(•)Cr., ici, nos p^sos Ifi et a., 0, 51, 139, U'>, 14ô, 166 et ii3, roeuvre enlièro de Vexanck Fostunat el Cvi- DKRAN, Saint Léonce, 1878.

DE l'an 300 AU MILIEU DU VIII« SIECLE. 629

Une seule catégorie de ruines ne s'interrompt à peu près jamais aans cette triste et longue série d'années : ce sont les monnaies de Bordeaux. Ce genre de monuments n'était point encore représenté ici : il est le plus tard venu dans l'histoire de notre archéologie. Les premières monnaies bordelaises sont du vii« siècle : elles apparaissent au moment précis où les inscriptions et les testes commencent à manquer (p. 69 et s.). Il est vrai qu'elles ne s'arrêteront plus, sauf sous les premiers Carolingiens, et que la série en va rejoindre, à travers la nuit du IX® et du x° siècle, la renaissance archéologique du xi". Mais elles ne suffisent pas à combler cette immense lacune historique qui commence à Clotaire II et qui finit à Guillaume V d'Aquitaine. Il faut l'avouer, elles ne nous apprennent pas grand'chose, malg-ré leur nombre et leur valeur. Elles nous montrent que les rois mérovingiens ont constamment frappé monnaie ici, qu'ils étaient représentés à Bordeaux par des officiers monnayeurs, aux noms tantôt germains, tantôt gallo-romains. Nous voyons que l'on battait monnaie, vers le milieu du vu® siècle, sous la rubrique de l'église cathédrale de Bordeaux et de la basilique de Saint-Etienne. Mais rien de cela n'enrichit l'histoire de notre cité d'un fait vraiment important. Les pièces carolingiennes (p. 71) sont moins utiles encore et la seule qui nous apprenne quelque chose de nouveau, la monnaie bordelaise au nom de l'empereur Lothaire, nous place en présence d'un problème historique qui paraît insoluble. Les seuls monuments que le vii° siècle nous a laissés ne font donc rien connaître sur la vie de Bordeaux dans la seconde période de la domination mérovingienne.

Si nous passons aux documents, nous avons plus encore le droit de nous plaindre. Des vies de saints de la fin du siècle, le testament de Bertran, évêque du Mans, qui est de l'an 615, nous donnent sur Bordeaux quelques maigres renseignements (*). L'inepte géographe que nous appelons l'Anonyme de Ravenne, cite son nom {^). Voilà un bilan bien misérable.

Citons cependant le concile dit de Bordeaux, qui s'est en réalité tenu (en 662) dans un casirum des bords de la Garonne, sans doute à Langoiran (p. 147). De la teneur de ce document on doit conclure que l'on

(') Ici, paga 602, note 1 ; page 620, notes 4 et 3. (») Ici, page 622, note 1.

reconnaissait encore ici la suzeraineté des Mérovingiens, quoique indifférents aux choses du Midi : ce que confirme la date royale gravée, eu 642, sur le marbre de Sainte-Croix (p. 44). On peut penser que la famille de Clovis est demeurée, jusqu'aux dernières années de sa vie, la maîtresse nominale de l'Aquitaine, même au temps oii Eudes, Hunald et Waïfre y exerçaient l'autorité effective (*).

Mais il faut se résigner à ne rien afiîrmer de précis sur le vu" siècle, sauf que la barbarie est définitivement revenue sur notre sol. Si le silence des textes ne suffisait pas pour la constater, on n'a qu'à interroger les seuls témoins que nous possédions de ce temps, les derniers produits du monnayage mérovingien, les pièces des environs de l'an 700 (p. 70 et n°* 908 et s., 917 et s.). Il est impossible de rien voir de plus dépourvu d'élégance et de style, de plus opposé à l'art même le plus élémentaire : à la vue de ces amalgames de lignes incohérentes, on songe involontairement aux premières monnaies gauloises et l'on peut bien dire que l'art est alors complètement retombé dans l'enfance.

On le voit, en ce qui concerne les destinées politiques et morales de Bordeaux depuis 600 jusqu'à 700, notre ignorance est aussi grande qu'elle peut l'être. Elle durera longtemps encore, et, jusqu'au lendemain de l'an mil, il faudra accepter de ne rien apprendre. Son histoire est alors comme une longue nuit, qu'éclairent, çà et là, seulement, des récits d'incendies ou de désastres. Les Sarrasins s'empareront de Bordeaux en 732; Charles Martel prendra la ville eu 735 (-). Du rôle qu'elle joua dans la lutte entre les princes carolingiens et aquitains, nous ne savons absolument rien. Aussi bien les villes comptaient si peu au viii^ siècle! Abandonnées des grands et des rois, elles avaient bien moins d'importance que les villas et les châteaux, séjours aimés et forteresses préférées de la dynastie nouvelle. Sous Charlemagne et Louis le Pieux, elle a dû jouir de quelques années de repos, marquées pour elle par des donations aux églises : la religion seule était forte et vivace. Bordeaux aurait pu se croire, avec le grand empereur si épris des idées et de l'organisation latines, revenue aux temps déjà lointains de Rome, si, fidèle aux habitudes de sa race, il ne lui avait donné une rivale dans

(•) Je De crois pas trop à l'aullienlicilé de lu charte d'Hiiiiakl relative a Gauriac (ici, p. 160). Sur la prélouilue lorubodeWaifre a Bordeaux, cf. Devienne, 2" éd., t. II. p. 316; Venuti, p. 79 et s.; B.\eHiiiN, réimpr.. I. II, p. 194 et s.

(») Fredeoarii cont, S 108 et 109 (cf. ici, p. 163) ; Annales de Muis.sac, a. 13i, etc.

DE l'an 300 AU MILIEU DU VIII" SIECLE.

sa villa de Casseuil, véritable métropole de l'Aquitaine carolingienne, (p. 180 et 212). Mais ce répit dans l'efFondrement fut de courte durée. Bientôt ce furent les Normands qui le brûlèrent, en 848, et alors Bordeaux connut l'apogée du malheur. Nous attendrons plus d'un siècle pour retrouver son nom dans les annales.

Mais enfin, au xi% presque brusquement, on verra tout renaître ici : de nouvelles églises s'élèveront, les documents écrits vont se multiplier, et après quatre siècles de silence absolu, l'épigraphie reprendra sa place dans l'histoire de notre cité (p. 4). Au milieu des ruines du monde romain, le monde moderne se forme alors rapidement, et au sein de la France, la patrie nouvelle, Bordeaux commence une seconde vie.

^^^-^-''^i^^^ts-^^ ^■*'«^»-,.,.„^>1L ^ ^ -J^^

LA PORTE-BASSE (Cf. t. I, p. 604, et t. n, p. 596.)

SECOND SXJFFI^EIMENT

(Cf. le premier Supplément, t. I, page G05 cl s.)

Page 1