VASES A SYMBOLES
868-873 Nous croyons que les poteries dont nous allons parler ici ont servi à la célébration du culte chrétien. Chacun de ces vases présente, accumulés sur un petit espace, tous les sj'inboles de la foi chrétienne primitive : le cerf poursuivi par lecliien, c'est-à-dire, je suppose, l'àme fu^-ant les dangers du mal ; — le serpent, symbole de la prudence ; — le soleil, les étoiles, symboles de l'éternité; — les flximes de paon, signe de la résurrection; — la colomle, qui rappelle le Saint-Esprit; — V ancre, gage d'espérance; — l'agneau et le poisson, signes mystiques du Sauveur; — la palme réservée au croyant; — enfin la croi-x, le monogramme du Christ avec a et to, le même chiffre en forme de roue à rayons. Nulle part, à ma connaissance, on n'a rencontré, réunis en un si grand nombre sur un même objet, les symboles du christianisme : aucun ne manque sur nos poteries, les plus fréquents et les plus récents, comme la croix, les plus anciens, comme l'ancre, les plus rares, comme le cerf, le soleil ou les étoiles; peut-être même, si on avait pour les étudier quelques points de comparaison, j trouverait-on de nouveaux symboles chrétiens. La réunion de tous ces signes de la foi sur un même vase nous paraît indiquer qu'il a servi à un pieux usage. Ces poteries étaient, je suppose, les patellae destinées aux repas sacrés, aux agapes.
Quant aux inscriptions qu'elles portent, je suis assez embarrassé pour la plupart (n°^ 869-872), que je ne puis résoudre ni en formules ni en noms propres : toutefois j'inclinerais à y voir des noms d'homme ou de femme, comme sur une poterie (n" 868) marquée un grand nombre de fois au nom d'FusfacTiiiis. Ces noms seraient sans doute ceux du possesseur du vase et non pas du fabricant, car ils sont répétés plusieurs fois, et, du reste, nous retrouvons des noms différents sur des poteries qui proviennent évidemment de la même fabrique et des mêmes moules. Ne peut-on croire que chaque convive avait, dans ces agapes, un vase qui lui était réservé?
Ce qui vient jusqu'à un certain point confirmer cette hypothe.se,
c'est, comme l'a fait justement remarquer M. Girault, l'endroit où ces 868-873 poteries ont été découvertes. Toutes proviennent des fouiUes faites sur le parcours de la rue Sainte -Hélène, le long- de l'église Saint- André ('), c'est-à-dire à l'endroit oii ont dû se trouver une des premières basiliques et un des plus anciens cimetières chrétiens de Bordeaux: c'est là que les chrétiens devaient se réunir pour célébrer leurs agapes, et les débris architecturaux rencontrés en même temps que ces poteries sont peut-être ceux du local oii ils se rassemblaient {^).
M. Girault a donné de ces poteries une description très exacte, très minutieuse et très précise dont nous n'avons qu'à transcrire l'essentiel:
Matière. — « Ces poteries noires ont généralement une assez grande épaisseur, variant de 6 à 12 millimètres. Formées d'une argile gris-clair cendré, bleuâtre, verdâtre, quelquefois jaunâtre, rappelant les couleurs de la pierre lithographique, plus rarement g-ris foncé ou noir d'ardoise, d'une pâte fine serrée, bien homogène avec quelques paillettes de mica, elles ont une grande sonorité et présentent une cassure rectiligne à arêtes vives. Quelquefois, cependant, la terre moins cuite a sa surface altérée par le séjour dans le sol...
» Toutes ces poteries sont revêtues d'un vernis noir lustré plus ou moins, qui est parfois assez translucide pour laisser apercevoir la couleur de la terre et lui donner alors une nuance noir gris comme bronzé et quelquefois marbré (je suppose par l'altération subie dans le sol); mais l'aspect généra] est plutôt noir (^).
» Ce vernis a dû être posé au pinceau en une ou deux fois, comme l'indique une répartition inégale laissant des taches là oii il est plus épais et où il a coulé ; il a été attaqué sur quelques pièces peu cuites ».
Forme. — « La forme est ronde, un fond plat sur lequel s'élève un bord curviligne méidat de 30 à G5 millimètres de hauteur, ,v-v^
incliné de 15 à 30 millimètres de la base ;i f /
l'extérieur, les diamètres variant de 17 à 30 y /
centimètres au moins pour les assiettes et r— -~ =.-^ /
les plats ». ~ — ~~~ ■ '
Ornements. — Les ornements se trouvent à l'intérieur et dans le fond de ces poterie.s et sont disposés en trois zones concentriques :
1° Le centre du fond est occupé par un ou quelquefois plusieurs médaillons circulaires dont les nombreuses variétés peuvent se ramener à deux types: 1" la colombe avec le chrisme, les étoiles et la palme (on ne trouve ce motif que sur un seul vase); — 2° le cerf et le chien, avec la palme, les étoiles, le soleil (représenté avec ou sans rayons sous
(>) D'autres poteries semblables, mais sans inscriplion, ont été trouvées rue Ravez, rue Saint-Sernin, rue Esprit-tles-Lois et à Lùupiac-de-Cadillac. J'eu ai vu d'autres, sans inscription également, dans différents musées de l'Ouest.
(S) ' L'emplacement de la rue Sainte-Hélène n'est pas, en effet, très éloigné de celui où dut exister l'antique église Saint-André; on a trouvé dans les fouilles des murs do fondations en petit appareil avec ran»s de briques, faisant partie de salles longues, des fragments d'architecture pouvant se rapporter à un monument du iv« au v« siècle, ainsi que plusieurs chapiteaux très remarquables ayant des rapports avec nos poteries ■ (Gibault; cf. pi. IX, fig. 13). — Cf. ici, p. 33.
(S) » Notre collègue M. Ch. Braquehaye donnerait à celle couleur le nom de noir corné ou aspect couleur de corue » .
iNSCR., T. II. 8
INSCRIPTIONS KOMAIXES DE HORDEAUX.
8G8-873 la forme d'un disque à point central, comme le soleil des hiéroglyphes ég.vptiens 0), la croix, le chrisme (par exemple sous la forme de roue à six rayons terminés par des disques ponctués). — Voici des variétés de ces deux types de médaillons :
2" Une zone circulaire, qui entoure les médaillons, est composée d'ornements trian- |j:ulaires dont la base regarde le centre du vase. Ces ornements présentent comme types: 1" la plume de paon, dont la base, chose remarquable, est en forme d'ancre ou ancrée à la manière des croix des revers des monnaies mérovingiennes (cf. notre pi. III) : c'est le plus fréquent; — 2° la palme de forme triangulaire; — S'' la branche d'olivier ou de figuier; — 4° le cartouche portant simplement un nom propre; — 5" la feuille surchargée de poissons ou d'agneaux. Nous donnons ici un exemplaire de ces cinq types, qui rappellent d'assez près les figures ornementales des poteries dites « franques ».
Au milieu ou a la base de ces ornements, des ronds, des étoiles, des figures circulaires,
ou des signes ressemblant à des becs d'oiseau: une ligne de rosaces sépare parfois cette zone d'ornements du médaillon central.
3''iUne seconde zone circulaire, 'a la circonférence même du fond du vase, offre des ornements sans importance, points, écailles, stries ou hachures.
MARQUES CHKETIENNES.
« Les feuilles, les rosaces, le médaillon sont faits par application d'une empreinte 868-873 gravée en creux comme serait un coin servant à frapper des médailles, sur un cachet donnant de légers reliefs; ce sont de véritables empreintes sigillaires. Ces reliefs épargnés dans les fonds n'en dépassent pas la surface générale».
Ces empreintes sont d'ailleurs très peu nettes, très peu distinctes et souvent même, comme on peut le voir par les dessins de la page 58, il n'y a qu'une partie du sceau qui ait pu être reproduite, probablement parce qu'on l'a appliqué trop tard, lorsque la pâte de la poterie était déjà à moitié sèche.
Le fragment ci-contre indique la manière dont ces ornements sont disposés.
Eeste à indiquer l'âge de ces poteries. Les symboles comme l'ancre, le poisson, le chrisme sous forme de roue à six rayons, sont d'antiques symboles et rappellent l'âg-e primitif de l'église : mais la forme des lettres, la forme et la présence de la croix nous placent dans la période mérovingienne; M. Girault a du reste fait remarquer les analogies frappantes qu'offi-e l'ornementation de nos poteries avec celle des monuments architecturaux mérovingiens. Mais nous ne pouvons croire, comme lui, qu'elles soient du iv^ ou du v« siècle. Elles appartiennent plus probablement au vi" siècle, peut-être même au vii« siècle. Certains détails, comme la plume de paon ancrée ou la croisette, rappellent le type des monnaies bordelaises du vu® siècle (cf. plus loin, IV« p., IV).
11 en est un peu des ornements de ces poteries du Sud-Ouest comme de ceux des sarcophages contemporains de la même région (p. 26) : les artistes chrétiens chargés de les exécuter ont conservé jusqu'au vi^ siècle, comme types de décoration, les symboles et les signes de la foi primitive, qui se sont ainsi perpétués chez nous au delà du temps où ils disparaissent à Rome ou dans la Gaule du sud-est.
Nous donnons ici les inscriptions qui se lisent sur ces vases : elles sont en relief très peu saillant. Les lettres ont été gravées sur le moule en creux et quelquefois de gauche à droite, si bien qu'elles apparaissent sur l'empreinte en relief et parfois dans le sens rétrograde. Il est impossible de donner le sens exact de ces inscriptions, sauf de celle où on lit aisément le nom ■çvo'^vq EustacMm : mais il semble que les autres inscriptions soient également, non pas des formules, mais des noms de personne, ou bien d'origine barbare et gothique, ou bien dissimulés volon-
00 INSCItlI'TIONS ROMAINES DE HORDEAUX.
868-873 tairemeut à l'aide d'interversions de lettres, ou bien défigurés par l'ignorance du graveur, comme cela arrive si fréquemment sur les monnaies mérovingiennes (').
D'après l'orig-iaal (collection de Puifferrat) [cf. le dessin p. 58].
Descr. —Hauteur des lettres: 0,008 et 0,007. — L'inscription est sur un cartouche en forme de feuille aux bords dentelés. — Ornement de la zone intermédiaire. — L'inscription devait être répétée douze fois, ces douze lig-nes devant former, sur le fond du vase, autant de rayons autour du médaillon central (cf. p. 58).
Ces cinq inscriptions se lisent sur le même vase, mais proviennent de l'impression successive du même moule.
Bibl. — GiR.\ULT, Sociale archéologique, t. III, p. 38, et pi. VII, n" 7.
Eusta.c[hius].
On peut rapprocher cette poterie, à inscription répétée plusieurs fois, d'une pâte de verre publiée par Perret et trouvée dans les Catacombes de Rome, présentant plusieurs fois le nom du propriétaire de l'objet, encadré dans un pied humain {Les Catacombes de Rome, t. IV, pi. XXIII, n" 21).
OHsaav;
(anguis)
C\{, (cerviis)
(anguis)
D'après les originaux (collection do Puifferrat) [cf. le dessin p. 58].
(•) M. Le Rlant me fait l'honneur de rn'écrire au sujet de ces inscriptions (11 avril 1887) : « Mon impression a été que, pour moi ilu moins, il n'y avait rien à en tirer, et que les lettres avaient étâ placées au hasard par quelque potier ignorant, nous représentant à peu prés les inscriptions iruIécliilTrables de cortaiiios agrafes burgondos, et dO(iuel(|ues monnaies impériales frappées eu Gaule. •
Var. — VEREIHO chez Girault. 80λ
Descr. — Hauteur des lettres: 0,003. — Dans un médaillon central. — Ces deux inscriptions me paraissent l'empreinte du même moule. Bibl. — Girault, Société archéologique, t. III, p. 39, et pi. VII, n" 10.
[A]rvereiho (??) r
agPMgHA^I
(canis \ latrans)
if
{cerviis) ij( \s.
/ sol \ ,\>
\radiatiisl '^
D'après l'origrinal (collection de Puifferrat) [cf. le dessina la pag-e 58]. Var. — Il n'y a de certain, dans la seconde ligne de l'inscription, que la lettre E. — Girault lit « A. E. H. Z. J. ? ».
Descr. — Hauteur des lettres: 0,003. — Dans un médaillon central. Bibl. — Girault, Soc. arch., t. III, p. 39, et pi. VII, n" 1.
Sepmehac ( — ) neana ( ) (???)
On ne peut rien tirer de ces noms : les lettres ont dû être interverties à dessein ou par ignorance. Faut-il lire spes meha au début? Rapprocher cette inscription de celle de la bague en ivoire (n" S65).
Q„^ (canis)
., (cervus) qf
D'après l'origiaal (collection Combes).
Descr. — Hauteur des lettres: 0,005 et 0,004. — Médaillon central.
. ..ebnas{o\x c)ery (ou l)ia ( ehna Servia??).
A \r.|E|ii^
(cerviis)
D après l'original (collection de Puififerrat). Descr. — Lettres de 0,003 ù 0,004. — Médaillon central.
C'est peut-être l'empreinte du même moule qui a donné le médaillon précédeut. En tout cas c'est une variété de la même légende.
Bibl. — GlRAULT, Soc. arch.j t. III, pi. VII, n» 4; cf. p. 39.
D'après l'original (collection de Puifferrat) [cf. le dessin page 58]. Descr. — Hauteur du chrisme : 0,01. — Médaillon central, plusieurs fois imprimé sur le même vase : mais il ne nous reste le fragment que d'une empreinte. Bibl. — GlRAULT, Soc. arch., t. III, p. 39, et pi. VI, n° 3.