‹ Inscriptions romaines de BordeauxChapitre 97 sur 156 · AUTEL · texte numérisé non relu

AUTEL

d'après le n° io.

\}) Cr. Saglio, au mot Aedicula, dans le Dictionnaire des AiitiquiUs.

110), majorem consecutus erat, qmm ut haberet piilvinar, simulacrum, fastighim, faminem'? Les deux termes de tem^lxim et àa fastigium

edioule:

d'aprùs lo u" ■16.

sont inséparables et la présence d'un fronton est si nécessaire à nos chapelles funéraires que, lorsqu'il n'a pu être sculpté en relief, ou l'a tracé à la pointe ou au ciseau au sommet du bloc de pierre (cf. n"' 212, 231, 335, etc.).

EDICUI.E CinCULAIRE:

d'après lo H" 218.

EDICULE HEXAGONALE:

d'après le n" 2,ï2.

Certains tombeaux sont en forme de temples ronds (n°^ 21S, 280) ou liexag-onaux (n°' 222, 252), mais toujours avec frontons oufastigia.

La place de l'inscription varie à l'infini sur ces sortes de monuments, tantôt sur le bandeau du fronton ou sur la ligne du cintre, le plus souvent sur le dé, assez fréquemment à la base, une fois même (n° 174) sur les chapiteaux et les tambours des colonnes qui flanquent généralement les angles de ces édicules. D'ordinaire, le fronton et surtout les acrotères sont réservés aux formules initiales D. M., D.M. ET MEJi. Le dé cst maiutcs fois occupé par la seule épitaphe : mais la règle est qu'il renferme le portrait en pied ou en buste du défunt.

Le mort est là, en effet, encadré comme dans une niche sous le fronton de l'édicule, tout comme la statue de Jupiter dans le temple du Capitole, ou les bustes de Cybèle et des dieux Lares dans les tabernacles domestiques. Et ce n'est pas là une vaine comparaison : les défunts dont on figurait l'image étaient, rappelons-nous, comptés parmi les dieux : Le(o datos Divos licibento (Cicéron, De legibus, 2, 22) : ce sont les Dit Parentes, et ce que nous appelons les portraits des morts ne sont en réalité que des statues de dieux, de même que le monument lui-môme n'est qu'une édicule sacrée, le temple du défunt. Une épitaphe do Eome parle des « chapelles qui renferment les statues » d'une morte (Wilmanns, 240), aecUculae i)i ç[uihus simulacm Claudiae: ce sont des chapelles semblables que nous avons à Bordeaux, en pleine Gaule. Ne semble-t-il donc pas que le culte des morts chez nos ancêtres rappelle étrangement ce qu'il était à l'origine de toutes les cités du monde gréco-romain?

2" LA LANGUE

La latinité.

On s'aperçoit bien vite, en lisant nos inscriptions, que la langue dans laquelle elles ont été écrites, n'est pas la pure langue latine, le parler de Cicéron ou de Quintilien. Que l'on prenne le plus ancien de nos monuments, qui est contemporain d'Auguste et antérieur à l'ère chrétienne (n" 4), ou que l'on étudie les derniers textes du haut empire, les épitaphes gravées au temps des empereurs gaulois (cf. n° 61), on remarque toujours des formes bizarres ou un style étrange, une rédaction ou une ortliographe qui ne rappellent que d'assez loin la latinité classique. On pense alors que la ville et la province où ces inscriptions ont été gravées, étaient à l'extrémité occidentale du monde romain, qu'elles appartenaient à cette Gaule dont la langue et les traditions passent pour avoir été si vivaces et si tenaces, et on est vite tenté d'attribuer ces anomalies à l'inexpérience des Gaulois de Bordeaux en fait de langage littéraire ; on peut même y voir le résultat de l'action exercée sur le latin par l'idiome indigène, par le gaulois, et essayer de retrouver sur nos épitaphes les vestiges d'une influence celtique. Jusqu'à quel point la grammaire et le style de nos inscriptions trahissent-ils l'origine ou la langue de ceux qui les ont ou rédigées ou gravées?

La langue dans laquelle elles ont été écrites est toujours le latin. — Je n'ai pas ù m'occuper des trois inscriptions grecques de Bordeaux (u"" 198, 270 et 797; cf. n°^ 821, 833 et 835), si ce n'est pour dire que la seule importante, le distique de Lticïlla (n°270), est d'un style parfaitement pur et élégant, et ne fait point tache dans le recueil des Epigrammata de Kaibcl à côté des plus jolies poésies funéraires de l'Attique ou de l'Asie Mineure.

D'un idiome autre que les deux grandes langues classiques, par exemple de l'aquitain ou du celtique, il a été jusqu'ici impossible de retrouver le moindre vestige net et certain. Ou a bien reconnu (cf. n^SSO)

LA LANGUE. 471

sur un bloc de la muraille romaine, « une marque d'appareil composé » de quelques caractères ayant plus d'analogie avec les lettres celtibé- » riennes qu'avec celles en usage chez les Romains ». Mais c'est là un bien faible indice, et de bien peu de chose.

Nous en dirons de même de quelques signes étranges rencontrés çà et là sur des' poteries, et qui peuvent provenir d'alphabets celtibériens ou même gaulois, anciennement usités dans le sud-ouest de la Gaule (cf. n»^ 400, 501, 502, 586, 587, 588, 821). Il paraît bien, en effet, que les Gaulois d'entre Alpes et Pyrénées ont eu un embryon d'alphabet indigène : il devait être inspiré du grec, comme tant d'alphabets similaires du nord et du centre de l'Italie. Une seule de ces lettres s'est conservée jusque dans la période impériale : c'est le D barré, D, imitation, je pense, du 0 grec : il sert à noter, dans les inscriptions en langue latine et sur les noms propres celtiques, un son intermédiaire entre S et D (1), quelque chose comme le th anglais ou le 0 grec (cf. 1. 1, p. 277). Le seul exemple qu'en offre ce recueil (n° 520), est une marque de potier, qui n'est peut-être pas de ce pays.

Le gaulois n'a pas laissé ici, en effet, de trace plus visible que l'aquitain. Il faut en rabattre des illusions de Jouannet et de Sansas, qui voyaient du celtique un peu partout sur nos inscriptions, et encore plus des rêveries de Belloguet, grâce auxquelles le defuncta d'une de nos épitaphes est devenu le dithlachtacJi, « enfant sans mère », de l'irlandais (-). Bordeaux n'a absolument livré aucun texte qu'on puisse rapprocher des inscriptions celtiques de laNarbonnaise, du centre et de l'est de la Gaule. Même sur nos épitaphes les plus informes et les plus mal gravées, je ne trouve pas un mot ou un nom qui par son aspect appartienne tout entier à l'idiome de nos pères. Il y a bien la mystérieuse inscription de l'étrange association des copotores (n" 84): les noms qui s'y trouvent, avec leur terminaison bizarre, IWik, UUrch', Duetil, peuvent être, à la rigueur, des noms gaulois auxquels on aurait conservé la forme indigène : on aurait évité à dessein de leur donner les suffixes et les désinences casuelles qu'on empruntait d'ordinaire au latin en transcrivant en cette langue les noms d'origine celtique ; 2'iUiJi. serait-il pour Tihlicus, Ulircli pour Aulercilus, Duetil pour Douetillusl

(1) Cf. contra, d'Arbois de .Iub\in\'ii.le, Éhtdes gmmmaticaUs sm- les langues cdtimes 1381), na'e 31" ûl s.

(2) Cf. pases 366 et 211.

472 INRCUIPTIONS nOMAINES D K liORDEAUX.

Mais il ne faut pas faire trop bon accueil à cette liypothèse : car il s'agit ici d'une confrérie plus ou moins secrète et ces noms semblent bien être, avant tout, des noms de guerre.

Quelques-uns, parmi les noms à radical celtique que présentent nos inscriptions, ont -os pour désinence casuelle : Brcnnos, Divixtos. On est convenu de regarder cette finale comme la forme d'une ancienne déclinaison de la langue gauloise, correspondant aux formes similaires de la seconde déclinaison en grec et dans le latin primitif; c'est fort possible, mais il est permis de se demander si Brennos ou Divixtos ne sont pas aussi des réminiscences du grec ou plutôt de ce latin archaïque dont la province conserva toujours l'usage, et ce doute est d'autant plus autorisé que les noms propres avaient, dans l'antiquité (*) comme de nos jours, une tendance à conserver plus longtemps et plus fidèlement leur aspect primitif. De même, la désinence féminine -c, que nous rencontrons sur certains noms bien gaulois d'origine, Lagisse, Luccre, peut être regardée comme celtique, quoique on ne doive pas écarter entièrement l'hypothèse d'un vestige de la déclinaison grecque (*). Ailleurs, le nom propre Auriht(m) (t. I, p. 337) semble avoir gardé exactement le thème -hi(us) ou -hi(os), qui indique la filiation dans les noms gaulois des inscriptions celtiques, et qui, dans les épitaphes plus latinisées, est transcrit d'ordinaire sous les formes -genus ou -gnatus ('). Il en va de même du nom Iccnus (n° 579), « fils d'Icus », quoique déjà la substitution du c au k donne au mot un aspect moins gaulois ou moins archaïque.

Enfin, la moitié environ des noms propres qui se remarquent sur nos inscriptions sont formés à l'aide de radicaux celtiques, qui les font reconnaître au premier abord pour des noms véritablement indigènes : c'est là le véritable et sohde apport de l'épigraphie des pays gaulois à la connaissance des langues celtiques. A ces radicaux sont joints d'ordinaire, outre les désinences casuelles du latin, des suffixes et plus rarement des préfixes, qu'on est convenu de regarder également comme em])runtés à la vieille langue gauloise.

Il n'est cependant pas impossible qu'il y eût, à ce sujet, quelques

(') CoRsSF.N, Uelei- Ausfpiache. VokalismtK und Betonung dir laUinischen Spraehe, i' éd. (1868, Leipzig), t. I, p. Gli. (•) Cf. plus loin, Flexion.

(», Cr. le Inlin Oneiiis, ilu radical gen-, sigiiiflaiil • (lescendaiit •, Cobssen, t. I, p. 70.

LA LAXGUE. 473

réserves à faire : nous sommes en présence, ne l'oublions pas, de noms sans doute d'origine celtique, mais transcrits en lettres latines dans une inscription latine, avec des désinences latines, et, par conséquent, aussi latinisés qu'il était possible de l'être ; pour la notation orthographique de ces noms, il a donc fallu se conformer constamment aux habitudes de la langue latine, et cela est vrai surtout lorsqu'il s'est agi des suffixes. Ce que nous avons sous les yeux, ce n'est pas le suffixe gaulois primitif, qui le croira ? mais le vestige et comme le témoin de ce suffixe. Il a été transformé, arrangé, remanié dans la transcription; il a fallu qu'il ne détonnât point avec le caractère de la langue latine, et le plus souvent, on l'a assimilé, identifié avec un suffixe à peu près semblable emprunté à cette langue, de même qu'on a identifié, dans la transcription des personnages mythologiques, Taranus à Jupiter ou Diane à Sirona. Dans les noms à! Lidercillus ou d'Andelipa, le suffixe -ilîîis ou le préfixe ande- sont bien d'origine gauloise, mais habillés à la romaine, le premier suivant le àimmutiî -ilhis, le second sans doute sur le modèle du vieux latin mdîi- ou endo- (').

Mais, quoi qu'il en soit de la manière dont ces noms propres se sont formés, les flexions auxquelles ils sont soumis sont entièrement latines, et ils n'ont pas plus modifié la latinité de nos inscriptions que la présence des noms d'Ambiorix et de Vercingétorix n'a pu modifier la langue des Commentaires.

Ce n'est pas à dire, assurément, que les auteurs de nos inscriptions aient écrit, parlé ou compris le latin comme des hommes de Rome ou de Carthage, et qu'il fût leur langue habituelle et courante. Nous trouvons sur nos monuments, au contraire, de nombreux indices qui tendent à prouver que le latin, même populaire, n'était pas absolument familier à ceux qui les ont gravés. Je parle des lapicides seulement et non pas de ceux qui ont composé les inscriptions : car je crois bien qu'elles ont été toutes rédigées en un latin acceptable, mais le texte n'en a pas toujours été suffisamment compris du graveur chargé de le reporter sur la pierre. Il est même possible que quelques-uns de ces graveurs ignorassent totalement l'idiome latin.

(•) Voyez, plus loin, le lableau des Noms gaulois. — Oa est trop souvent tenté, en étudiant les noms d'origine celtique que présentent nos inscriptions, d'oublier qu'ils ont subi, avant de venir jusqu'à nous, une transformation en noms latins. — Sur les analogies eutre le latin et le gaulois, cf. en drrnier ;ieu les articles de '%'iNDiscH dans le Grundiiss der romamsclien Philologie de Grœheb, t. I (1888), p. 300 et s.

474 INSCUIPTIONS ROMAINES DE DOUDEAUX.

On ne s'expliquerait guère, sans cela, les fautes bizarres qu'ils ont commises. Je ne parle pas seulement des erreurs paléographiques qui leur ont fait confondre les lettres, graver par exemple un B au lieu d'un R (n" 206), un V au lieu d'un N (n» 44), un F pour un E (cf. p. 448), etc. : il est probable, comme nous l'avons dit ailleurs, que le graveur n'a pas toujours su lire le texte qu'on lui remettait, et qui devait être tracé en caractères cursifs ; il est possible aussi qu'il y ait là moins une faute qu'une fantaisie (p. 448). Mais à côté de cela nous trouvons des fautes d'orthographe bien caractérisées, par exemple des additions de lettres : partromis T^o\xvj^atronus{n° 322), Seveiirius-^onv Severius{v>P'^\S), ou des transpositions, surtout de cette lettre h qui fait commettre tant d'erreurs aux lapicides romains : PoJyo'honius (u" 131), Teodothe (n^llO). Ailleurs ce sont des interversions de mots, tout à fait incorrectes en épigraphie : annorum dejunchis ïxx (n" 249) (*), defuncto Conmolnio (n" 239 ; cf. n°^ 244 et 280), etc. : des omissions insolites : suo pour de suo (n" 186); ou encore des changements de construction, qui ressemblent bien à des solécismes : Belimm,JiUa; PiiUiciae, defuncta {n"^ 162 et 214; cf. n"' 164,256, etc.).

Tout cela n'a pas non plus grande importance et il n'est pas rare de trouver de pareilles fautes, — si ce sont des fautes, — sur les inscriptions de toutes les provinces et de Eome même. J'en dirais autant de ces épithètes comme civis ou defanctus rejetées à la fin de l'inscription et séparées des noms qu'elles déterminent (n°^ 45 et 54 ; n""^ 105, 163, 232).

Ce qui paraît plus grave et ce qui pourrait faire croire davantage à une ignorance complète du graveur en fait de langue latine, c'est cet enchevêtrement étrange de mots, ce bouleversement de lignes et de lettres que nous retrouvons sur certaines inscriptions et qui nous rappellent les coquilles, les transpositions ou les bourdons auxquels donne si souvent Heu la mise en page de nos livres ou de nos journaux. Toutes les lettres sont gravées comme elles doivent l'être, mais elles ne sont pas à leur place.

Voici par exemple la rédaction normale d'une épitaphe, telle qu'elle a dû être livrée au graveur (notre vfi 256) : Mcmoriae Horcolac, Soriolitonis fdtae, defunctae annorum Ixv. Maritalus ponendum airacif. Le

(<) tît encore je no pirlo que (!e l'épiurapliie des temps clnssiques, car nous lrouvou3 sur les toniheaux des Sciiûons : annos gnulus xxxlH [Corpus, I, n* 35), aano,-u(m) t/nMus xri {36j ; ailleurs : annorum nattis (X,

LA LANGUE. 475

lapicide oublie ^?/« à la place qui re"vient à ce mot et l'intercale, l'eucastre pour ainsi dire entre les deux parties du nom Marîtalus, et écrit p. c. MARiFiLiATALvs. C'est exactement ce qui arrive si fréquemment dans l'impression typographique. — Ailleurs (n° 244), sur une épitaphe dédiée à deux personnes, les deux noms sont gravés à la suite l'un de l'autre, précédant la double indication de l'âge des défunts et séparée de cette dernière par le nom de l'auteur du monument; et, à la fin, au lieu de : Jilnis, annorum Un, on lit : anormfilivsiiii. — Dans une inscription plus corrompue encore (n" 165), la formule : def(unctus) v(ixii) annos pliis m(inus) œxxocx, est devenue sous la main du lapicide : dfvanlvsan- NosMxxxxx, le p de fins est tombé et an. a été répété. — Sur un texte cependant assez bien gravé (n° 125), le mot mater a été coupé en deux et l'M initiale a été séparée du corps du mot par trois lignes entières d'inscription (cf. encore n°^ 209 et 250). N'est-on pas autorisé à conclure que le graveur, dans ces cas, n'a pas compris un mot au texte latin qu'il avait sous les yeux?

Mais ces erreurs sont, en somme, relativement rares : il n'y a pas trois pour cent de nos monuments oià l'on puisse constater des vices de ce genre. Et, après tout, est-il une seule de ces fautes qui puisse changer le caractère de la langue de l'inscription? Débarrassons le texte des erreurs matérielles, remettons les lignes en place : nous avons un document d'une latinité incontestable. Le lapicide a beau avoir été un ignorant, admettons même qu'il ne sfit pas un mot de latin : l'inscription n'en est pas moins demeurée indemne de toute influence celtique.

■ Sans doute encore nous avons çà et là des mots à formation étrange et que le dictionnaire ou la grammaire n'acceptent pas ■.Jijlïia{n° 211), lociicus (n° 45), peut-être aussi 7mUles (n° 44, t. I, p. 144), ressemblent bien à des diminutifs. Mais rien ne nous permet d'y voir une trace des habitudes de la langue gauloise : le latin connaissait les redoublements de ce genre {iitatertera, vixixit dans Corpis, VI, n° 9317), et d'ailleurs l'hypothèse d'une erreur de gravure, d'un doublon du lapicide, n'est nullement exclue. Il n'y a pas à s'attarder davantage sur la forme patres pour parentes (n" 215), car elle se trouve ailleurs qu'en Gaule :

Hoc sibi costituunt patres fratresque sepuJcrum,

dit une inscription africaine {Corims, VIII, n° 412).

Nos inscriptions sont trop courtes, trop sèches, trop formulaires, pour prêter matière à une étude sur leur style ou sur leur syntaxe. Cependant les quelques échantillons de phrases qu'elles nous fournissent n'ont rien d'étrange et qui sente le gaulois. Voyez les vers à Onuava {n° 18) :

Nec me diversi cogit distancia tnundi Alterius titulo subdere vota reum.

Pour mauvais qu'ils soient, ils n'ont rien que désavoueraient les faiseurs de dédicaces ou d'épitaphes métriques du Latium ou de l'Afrique. Une inscription (n° 280) est rédigée sous forme narrative : Ainori ejus ad eum 2y>'owïamt, etc. ; rien de gaulois encore.

Enfin, nous lisons sur le texte le plus ancien de Bordeaux (n" 4) : Arida donacit sfiimptibus) sfuis) 3IaHiaïis, c^ini templo et ostis. Cela est, par l'orthographe et par la rédaction, du latin populaire, rustique ou provincial, comme l'on voudra, mais ce n'est pas du latin gaulois. Le mot ariila est sans doute rarement employé, mais il appartient au vocabulaire latin, avec un semblant d'archaïsme.

La tournure de defimcfKS nnnorum, si courante sur nos épitaphes et sur celles du ,Sud-Ouest, si rare sur celles de la Gaule narbounaise(') et du reste de l'empire, me paraît plus significative pour caractériser la latinité de nos inscriptions. Là où les Romains de l'époque classique auraient écrit annos ou annis (-), les Gaulois mettaient le génitif annorum. C'est là, selon toute vraisemblance, une imitation de la tournure grecque veyîvÔj; ï-m-i, imitation que nous retrouvons d'ailleurs dans l'expression connue de natus annorum (^). Or, cette dernière expression est assez fréquente dans l'épigraphie des plus vieux temps, et on la regarde avec raison (^) comme un signe d'archaïsme, comme une tournure démodée. Je crois que l'on peut en dire de même de celle de dcfunct%bs annorum. Elle contribue à donner à la latinité de nos épitaphes cet air d'antiquité que nous allons avoir à constater bien souvent.

(') Je no l'y ai paî trouvée encore uni' seule fois : de/unclus seul se ronconlre Irois fois, n"' 135, 81, 1677. *) Dtfuncitis annis en DaUnalle, Corpus, 111, 1992. (') Cf. Db.egeb, Historische Syntaso der lateinischen Sprache. 1. 1, | 212.

(») RiKMANN, Syntaxe latine (18SG), p. S-S. — Comme exemples de natus annorum arcliaïijue, Corpus, I, 3G ; X, 2381. 3886. Ou Iruuve aussi ol/Hi^s annonm, Xll, 2232.

LA LANGUE. 477

S'il n'y a pas à proprement parler d'étude à faire sur la syntaxe de nos inscriptions, elles nous fournissent en revanche un assez grand nombre de renseignements sur la phonétique et sur la flexion, c'est-àdire sur les modifications subies par les sons et par les formes grammaticales. Nous dresserons plus loin deux tableaux des anomalies ou des raretés que présentent nos monuments en fait de phonétique ou de flexion, et nous essaierons d'expliquer, au fur et à mesure, chacun de ces phénomènes. Mais nous devons, d'ores et déjà, prendre les conclusions de ces statistiques.

Elles nous mènent au même point auquel les précédentes recherches nous ont conduit : ni en fait de flexion, ni en fait de phonétique, il ne nous paraît possible de retrouver à coup sur la trace d'une influence celtique.

Nous avons déjà parlé de quelques formes grammaticales qui peuvent être attribuées aux Gaulois, comme les désinences casuelles en -os ou en -e : mais il serait peut-être difficile de répondre à qui prétendrait qu'elles sont romaines ou g-recques, et non pas celtiques, à qui verrait dans le nominatif -os, par exemple, un de ces archaïsmes qui, disparus de la langue classique, ont été plus vivaces dans le latin populaire et que la province n'a jamais abandonnés. Quant aux autres formes que nous signalerons, par exemple le nominatif en -î( pour -tes, elles se rencontrent aussi bien dans les noms latins comme patronu que dans les noms gaulois comme Camiiïu, et sur les épitaphes de Eome ou les murs de Pompéi, que sur les monuments de Bordeaux : c'est là encore un archaïsme qui s'est maintenu dans le parler populaire ou provincial (').

La phonétique ne nous en apprendra pas davantage sur l'action de la langue celtique.

Il y a, il est vrai, un fait qui peut paraître résulter d'une influence gauloise : c'est la présence de ces diphtongues eu et ou, à peu près inconnues du latin classique et que nous trouvons quelquefois ici, et toujours adaptées à des noms propres celtiques, Ateuritus ou Carasoua. Le latin les a eues toutes deux, mais les a perdues de très bonne heure. Seraient-ce des diphtongues vraiment g-auloises? Mais on doit aussi se

{') c'est une tlièsa contraire à la nôtre que soutient ij'Arbois de Jubainville dans son article Influence de la déclinaison gauloise sur la déclinaison latine dans les documents latins de Tépoiiut mérocingienne [Remie celtique, 1. 1, p. 320).

demander, comme nous l'avons fait à propos de la désinence casuelle -os, si ce ne sont pas les diphtongues du vieux latin que les Gaulois auraient empruntées et conservées comme notation orthographique en transcrivant certains de leurs noms dans la langue de leurs vainqueurs (*).

Tous les autres faits que nous énumérerons rentrent dans les habitudes des rédacteurs ou des graveurs d'inscriptions latines de tous les pays. Ainsi le mot latin conjvx, qui revient si souvent sur nos monuments funéraires, y affecte à peu près toutes les formes possibles : conjux, cojux, conjtinx, cojunx .• que l'on étudie les textes gravés à Rome même, on retrouvera exactement toutes ces formes (*). Les permutations de voyelles, ac et e, c et i, i et «, au et o, u et o, sont des faits trop constants et trop connus dans la phonétique, surtout du latin populaire, pour qu'on puisse songer un seul instant à y voir des indices d'influence gauloise, quand bien même la Grammatica celtica les constaterait dans les langues celtiques (^) : il suffit de parcourir les tables dressées par M. Schuchardt (^) et par Corssen^^), pour en remarquer des exemples plus nombreux encore dans les inscriptions de Rome et dee régions italiennes. Les sjTicopes de e et de i brefs sont des faits journaliers dans le latin vulgaire. Les consonnes ne se comportent pas autrement que les voyelles : 1) eiv, 1) Qt p, d Qi t permutent sur nos inscriptions, comme dans les textes latins de toutes les époques, et si les langues celtiques présentent les mêmes phénomènes, peut-on dire qu'elles aient quelque chose avoir dans ceux que nous constatons ici?

Ln seul de ces faits, la permutation des lettres c et g, peut être regardé comme dû surtout à une action de l'idiome gaulois : car il se rencontre principalement sur des noms propres d'origine celtique. Mais on ne peut nier qu'il ne soit aussi fréquent dans le vieux latin et que le langage populaire ne l'a jamais oublié.

Faudra- t-il conclure que tous ces faits sont nécessairement du ressort exclusif delà syntaxe, de la flexion ou de la phonétique latines? On pourra bien dire, il est vrai, que le latin et le gaulois étaient si proches

(')Sur la temlance aux diphtongues de l'anrieu lalin, cf. Seelmaxn, Die Aus^prathe des latins (1883, Heilhronn), p. 60.

(') Cf. UijunciEZ, Bulletin (pigraphiqne. \. IV, p. Î30

(') Zeuss, Gramniat.ca ciltiea, i' i>il., par Kiiel (1871, Borliii), p. 10 et s.

(*) Sr.nLCii.M\i)r, Voeulitmus des Vulstrylatcim: (ifiGC-i<, I.eipzis). I. II, p. 1 cl s.

(•) CuRsSE.N, Uelier Avstprache, Vokaliiimis vnd Bclonung der latcinischen Hjanche (I86S-1870, Leipzig), t. I, p. 3!4 el s.

LA LANGUE. 479

parentsTun de l'autre, avaient de telles affinités, qu'ils ont donné lieu aux mêmes phénomènes, dont nous trouvons les traces similaires dans l'épigraphie de l'Italie et dans celle des pays celtiques. Seulement, comme nos inscriptions sont écrites en latin et non pas eu gaulois, comme les anomalies se rencontrent, somme toute, plus souvent sur des noms latins que sur des noms propres d'origine gauloise, on est autorisé à penser que le latin seul suffit à expliquer tous ces faits. et que le celtique n'a exercé aucune influence sur la latinité de nos inscriptions.

Une discussion s'était élevée ces dernières années au sujet du latin des inscriptions africaines. Les uns y ont vu du latin particulier à la province, fourmillant d'africanismes ; les autres, et je crois bien qu'ils ont raison, n'y ont rien constaté de bien nouveau et qui ne se retrouve dans le latin populaire de tous les pays. Il est vraisemblable que la même discussion s'élèvera un jour au sujet des inscriptions de la Gaule, du moins de la Gaule propre : car celles de la Narbonnaise me paraissent avoir suffisamment montré que le latin parlé dans le Sud -Est n'offrait rien d'étrange et d'inusité. Pour nous, et jusqu'à découverte de nouveaux textes, il ne nous semble pas que des inscriptions de Bordeaux on puisse dire autre chose que ceci : tout ce qui n'est pas du latin classique, est du latin populaire, — rustique ou provincial, soit, — mais du latin qui est le même à Bordeaux, à Eome, à Carthag-e et à Capoue, à Cordoue et à Milan. On dira peut-être que Bordeaux, ville de commerce, une des métropoles de cette Aquitaine qui s'est toujours vantée d'être plus romaine que le reste de la Gaule, ne doit pas faire préjuger de la Belgique ou de la Celtique : c'est possible. Mais, en tout cas, nous n'avons constaté jusqu'ici, en dehors de la latinité classique, que ce parler de la plèbe ou des paysans, ce s^rnio pleleius ou vidgaris (*), oii se sont conservées si tenaces les habitudes de la vieille langue, qui est fait d'archaïsmes plus que de provincialismes, et à propos duquel on peut dire avec Cicéron, que « la rusticité » est un signe « d'antiquité » (^).

(1) Cf. ScHUcaA.RDr, Ds,' YokiUsmus des Vulgicrlatcins, t. I, p. 102 et s.; Orundnss, de Gboeber, t. I,p. 3ôG et s , etc.

(S, Cf. Cicéron, De oratore,3, 11 : Rvstiea vos et agrestis quosiam delectat,iUO magis anliquiUtem, si ita sortit, eomm se/mo retinere videoJvr.

INSCRIPTIONS ROMAINES D K UORDEAUX.

Phonétique (*).

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