EXPLOITATION DES RÉSEAUX TÉLÉPHONIQUES
États-Unis. — C’est en Amérique, berceau de l’invention du téléphone, que furent établis les premiers réseaux téléphoniques. Ils ont pris un grand développement à Boston, Philadelphie, Chicago et New-York. Dans chacune de ces deux dernières villes on compte plus de 3,000 abonnés.
Tout d’abord le téléphone fut exploité par la Compagnie Bell, qui s’élait rendue concessionnaire de la patente de l’inventeur. Lorsque parut l’invention d’Edison, une Société rivale se forma sous le nom de Western Union téléphoné Company. Comme transmetteur elle se servait du nouveau téléphone à charbon, mais elle employait comme récepteur le téléphone Bell. Que fit la première Compagnie? Elle se rendit propriétaire du transmetteur Blake, système qui participe du téléphone Edison et du microphone Hughes. Un procès s’engagea entre les deux Compagnies concurrentes et il menaçait de s’éterniser lorsqu’elles s’entendirent et fusionnèrent en une seule, celle qui exploite aujourd’hui toutes les villes des États-Unis.
Partout les lignes sont aériennes; cette installation est défectueuse et entraîne surtout de graves inconvénients par suite de la construction des maisons qui, dans les villes américaines, ont presque toutes leurs toitures en terrasse. La terrasse couverte en feuilles de plomb ou de zinc se trouve bien vite détériorée par le piétinement des ouvriers qui viennent poser et réparer les poteaux qui supportent les câbles. En outre la multiplicité de ces câbles aériens au-dessus des rues et des places publiques finit par leur donner un aspect désagréable. 11 paraît même que dans un certain endroit à Boston, le réseau est si serré qu’il finit par obscurcir la lumière du jour.
Partout on a adopté le principe des abonnements. A New-York, chaque abonné paie par an 200 dollars lorsque sa distance au prochain bureau auxiliaire ne dépasse pas une lieue anglaise. Pour une distance supérieure, il est tenu de payer un supplément.
Pour l’établissement des connexions ou communications, on emploie des commutateurs interrupteurs semblables à ceux que j’ai indiqués. Le service est fait par des jeunes garçons ( switchmen ) chargés d’établir les communications en insérant les chevilles dans le switch-board, nom donné au tableau permutateur portant les jack-knives. Lorsqu’un bureau réunit un très grand nombre d’abonnés, les tableaux qui les répartissent se trouvent
trop éloignés pour qu’on opère la connexion avec le cordon souple à deux chevilles. Alors on adopte un système analogue à celui proposé récemment par M. Brown, et qui consiste à grouper sur une table des conjoncteurs supplémentaires en nombre égal aux abonnés, et cette table est desservie par un swichman spécial averti par ceux qui voient tomber les disques des annonciateurs.
Plus récemment on a fait l’essai, à New-York, d’un système, imaginé par MM. Haskins etWilson, électriciens de la Compagnie, qui a pour principe la réunion des tableaux permutateurs au moyen de règles métalliques isolées entre elles, et jouant le rôle des bandes horizontales du commutateur suisse. Les switchmen placés devant les tableaux se servent de chevilles en utilisant successivement ces règles pour établir les connexions. A chaque fois qu’ils emploient une règle, ils la font pivoter et la mettent hors de service. Ce mouvement empêche les confusions, mais il est une des complications du système. Dans la nouvelle organisation du Bureau central que préparent MM. Lartigue et Berthon, les tableaux permutateurs pourront également être réunis entre eux par trois ou quatre fils de jonction, mais avec une combinaison spéciale qui dispense de tout mécanisme.
Enfin dans quelques villes, aux États-Unis, on a adopté pour l’appel à faire parrabonnél’emploi d’une petite machinemagnéto-électrique qui, mise en action, produit et lance un courant au Bureau central; l’inconvénient de ce système est d’astreindre l’abonné à tourner une manivelle.
Angleterre . — Les Compagnies qui se sont créées en Angleterre pour exploiter le téléphone n’ont pas tardé à se réunir en une seule, sous le nom de The United Téléphoné Company Limited , Bell’ s & Edison s Patents. Cette Compagnie pensait, comme celle de l’Amérique, pouvoir fonctionner sous le régime de la liberté, lorsque vers la fin de l’année dernière le gouvernement anglais réclama pour le Post-Office le monopole de l’emploi du téléphone. La Compagnie résista, et un procès s’ensuivit qui fut porté devant la Cour de l’Échiquier de Sa Majesté britannique.
Le débat a porté sur deux points :
Le premier, purement technique et grammatical. Le téléphone était-il un télégraphe perfectionné ou un instrument sui generis ?
Le second, d’ordre administratif. Il s’agissait de savoir si le droit de construire un télégraphe privé pouvait être concédé à une Compagnie qui combinait les messages dans une salle téléphonique.
La Compagnie a perdu son procès; mais le gouvernement anglais n’a pas abusé de sa victoire, et, dans l’esprit pratique et libéral qui anime nos voisins d’outre-Manche, il est entré en pourparlers avec elle pour lui affermer l’usage du téléphone à des conditions qui seront arrêtées prochainement.
Actuellement le téléphone fonctionne dans plusieurs grandes villes d’Angleterre et d’Écosse. A Londres, le prix de l’abonnement est de
20 livres sterling; il faudra à cette somme ajouter la redevance à payer à l’État.
Les lignes sont aériennes, et les appareils employés sont: soit le transmetteur Edison avec le récepteur Bell, soit le transmetteur Growley avec le récepteur Gower-Bell. Une Compagnie est actuellement en formation pour la construction de ces appareils téléphoniques.
Allemagne. — Le gouvernement allemand n’a pas laissé le temps à des Compagnies de se former; il s’est emparé aussitôt de l’exploitation du téléphone, qu’il a considérée comme un service public. Dès le commencement de 1878, l’Administration des postes et des télégraphes de l’empire faisait annoncer l’ouverture de bureaux téléphoniques; mais jusqu’à présent aucun de ces bureaux n’a fonctionné régulièrement. A Berlin même, le réseau très incomplet ne dessert qu’un très petit nombre d’abonnés. Cet insuccès peut être attribué à deux causes. La première est le tort qu’a eu le gouvernement allemand d’étouffer l’initiative privée. La seconde résulte de la situation singulière qui a été faite aux représentants et ayants-droit de MM. Bell et Edison. En arrivant en Allemagne, ils se sont vu disputer l’usage du téléphone par un Allemand qui, chose singulière, a obtenu le premier brevet accordé en Allemagne pour les téléphones. Celte circonstance fâcheuse résulte d’une erreur de la Commission technique d’examen des brevets, qui auparavant avait refusé le brevet de principe au véritable inventeur du téléphone, sous prétexte d’une publicité anticipée de l’invention.
D’ailleurs il semble que les Allemands aient voulu exprimer leur indifférence à l’endroit de la découverte américaine; car dans la circulaire officielle que j’ai sous les yeux, non seulement les noms désormais illustres de Bell et d’Edison ne sont pas cités, mais le mot même « téléphone » n’est pas une seule fois mentionné. L’appareil est désigné par un mot composé allemand qui signifie « Parleur au loin, » expression incomplète puisqu’elle ne s’applique pas à l’appareil qui sert à entendre la voix transmise.
Cependant la situation du téléphone en Allemagne tend à s’améliorer. D’abord le Patent-Amt reviendra sur sa première décision. Ensuite des réseaux téléphoniques commencent à Rétablir à Berlin, à Hambourg, à Mulhouse. A Berlin, le prix de l’abonnement est provisoirement de 200 marcs ou 250 francs; mais il ne s'applique qu’à l’abonné distant de moins de 2 kilomètres du bureau central. Pour chaque kilomètre en plus, le prix s’augmente de 50 marcs.
Belgique. — La situation belge est en quelque sorte la contre-partie de celle qui précède. Là, c’est sous le régime de la liberté que trois Compagnies ont installé des réseaux téléphoniques à Bruxelles, Anvers, Liège, Verviers et Charleroi. Dans le principe, les trois Compagnies étaient : 1° la International Bell Téléphoné Company ; 2° la Compagnie Gower ,
et 3° la Compagnie B'ede. Aujourd’hui les Compagnies Bède et Gower ont fusionné sous la raison sociale : Compagnie belge des téléphones Bell.
Le principe de l’abonnement est adopté pour toutes les villes, le prix en est de 300 francs par an. La Compagnie Bell compie 600 abonnés à Bruxelles, 400 à Anvers, 200 à Liège. Mais elle est paralysée, dans l’exploitation de ces réseaux, par cette circonstance bizarre que le gouvernement belge n’a ni accordé ni refusé l’autorisation demandée. La presse s’occupe de la question et ne comprend pas l’hésitation du gouvernement qui pourrait, dit-elle, se réserver le droit de rachat des lignes exploitées. En attendant, les Compagnies de téléphones sont très embarrassées, et il paraît même qu’elles n’ont pas le droit de percevoir le prix des abonnements.
Je laisse de côté la Suisse, l’Autriche-Hongrie, l’Italie et autres pays, où l’exploitation du téléphone ne s’est pas encore suffisamment dessinée, et j’arrive à l’exploitation française.
France. — Il y eut d’abord trois Compagnies qui chacune obtinrent une concession du ministère des posteset télégraphes. Par ordre de date, ce sont: la Compagnie Soulerin (système Blake), la Compagnie Gower, fondée par M. Roosevelt, l’introducteur du téléphone Bell en France, et la Compagnie Berthon et Cie, propriétaire du système Edison. C’est de la fusion de ces trois Compagnies qu’est sortie la Compagnie unique actuelle, qui, sous le nom de Société générale des Téléphones, a été constituée le 30 octobre 1880.
La Société est liée avec l’État par le cahier des charges de l’arrêté du 26 juin 1879, par lequel M. le Ministre des postes et des télégraphes, a autorisé l’installation et l’exploitation des communications téléphoniques.
L’arrêté vise d’abord les lois des 29 novembre 1850 et 27 décembre 1851, qui consacrent pour l’État le monopole des lignes télégraphiques. Je n’en signalerai que trois clauses principales :
1° Le réseau extérieur est établi par les soins du service des télégraphes de l’État, aux frais exclusifs de la Compagnie permissionnaire;
2° Les tarifs à percevoir par voie d’abonnement sont arrêtés parle Ministre des postes et des télégraphes, ainsi que toute modification ultérieure de ces tarifs.
Une lettre ministérielle du 25, décembre 1880 a fixé le tarif d’abonnement à 600 francs pour Paris et à 400 francs pour la province.
3° Outre un cautionnement de 25,000 francs, la Compagaie permissionnaire paie à l’État, à titre de droit d’usage du téléphone, une annuité calculée à raison de 10 0/0 des recettes brutes encaissées par l’entreprise.
Comme je l’ai expliqué, le réseau téléphonique de Paris est installé dans les égouts. Pour cette installation, la Société est obligée de soumettre le tracé de chaque ligne à la direction des travaux de la ville de Paris, qui, après examen fait des espaces occupés déjà par les conduites d’eau et de gaz, approuve ou moditie le projet, puis assigne l’emplacement nécessaire. Pour cet emplacement, la Société paie à la Ville une redevance, dont le chiffre va être arrêté par le traité soumis au Conseil municipal.
Si nous ne vivions sous un régime qui doit avoir pour principe la marche du progrès, et si, au nombre de ceux qui l’encouragent, nous ne comptions au premier rang le Ministre actuel des postes et des télégraphes, il faudrait désespérer d’organiser une exploitation téléphonique dans les conditions difficiles qui sont faites à la Société concessionnaire.
Mais, très heureusement, toutes ces difficultés sont aplanies, et, grâce au concours plein de zèle et d’obligeance que la Société rencontre dans les ingénieurs des télégraphes et de la ville de Paris, les formalités pour l’installation des lignes sont remplies avec le moins de temps possible, eu égard aux rouages encore trop compliqués de l’administration française. Les résultats suivants permettent de se rendre compte du développement relativement rapide du réseau téléphonique de Paris.
Le réseau souterrain, qui n’était que de 430 kilomètres au moment de la fusion des Compagnies, mesure aujourd’hui un développement de 820 kilomètres.
Le nombre des abonnés reliés s’est élevé de 454 à 1240, sur lesquels 905 sont reliés.
Le nombre des communications demandées en une semaine, qui était de 4000 en octobre, a atteint le chiffre de 45000 la semaine dernière; il a plus que décuplé.
Ces chiffres éloquents montrent le progrès que fait l’usage du téléphone. Auxiliaire du télégraphe, il entre tout à fait dans les mœurs. Aujourd’hui, il permet aux habitants d’une même ville de communiquer verbalement entre eux, à toute heure du jour ou de la nuit. Rien ne s’oppose à ce que d’ici à un temps peu éloigné, on puisse également parler d’une ville à une autre. Les systèmes proposés récemment par le docteur Herz et par M. Dunand, sont un pas fait vers la téléphonie à grande distance. Rien n’empêche que le réseau téléphonique, en s’étendant plus loin encore, ne couvre chaque continent, et, traversant les mers, n’embrasse le globe terrestre tout entier.
Lorsque ce jour sera arrivé, lorsqu’on pourra ainsi se parler d’un bout du monde à l’autre, lorsque, quelle que soit la distance qui les sépare, deux êtres chers l’un à l’autre pourront se faire entendre le timbre et même le souffle de leur voix, leurs rires comme leurs sanglots, ne pourra-t-on pas dire que le téléphone a véritablement supprimé l’éloignement, cette tristesse de la vie, et qu’à ce titre surtout, l’auteur de cette découverte doit être considéré comme un des bienfaiteurs de l’humanité.
M. le Président remercie M. Armengaud de sa communication excessivement intéressante. Maintenant, grâce à lui, chacun d’entre nous sait parfaitement en quoi consistent l’installation et l’exploitation des lignes téléphoniques, et surtout ce qu’est le réseau téléphonique à Paris.
Paris. —
lrr.p. E. C-apiosioxt et V. Renault, rue des Poitevin?, 6.