Lettre du cardinal Guibert du 30 janvier
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Les évêques fondateurs avaient en effet continué à se réunir à l’archevêché de Paris pour mener à bonne fin l’œuvre commencée.
Dans les journées des 6 et 8 octobre, ils avaient compris la nécessité de conférer à leur Commission des pouvoirs étendus, qui lui permissent de négocier efficacement avec les futurs professeurs, et ils avaient chargé provisoirement M. l’abbé d’Hulst, vicaire général, et M. l’abbé Ledein, supérieur de l’École des Carmes, de toutes les démarches relatives à l’organisation des trois Facultés dans la limite des conditions qui leur avaient été indiquées (1).
Ils avaient ensuite constitué, conformément aux statuts déjà adoptés, un Conseil supérieur , avec mission défaire les nominations de professeurs sur les propositions que lui ferait la Commission.
C’est ce Conseil supérieur composé alors de douze membres, cinq archevêques et sept évêques, qui devint, avec le cours du temps, la Commission de permanence, qui existe encore aujourd’hui.
L’activité déployée était presque sans bornes. Tandis que la Commission faisait appel aux hommes de science pour recruter un personnel professoral qui pût se présenter devant le public avec une autorité indiscutée, les évêques plaidaient chaleureusement devant les fidèles de leurs diocèses respectifs, la cause de la nouvelle Université.
« C’est ici surtout, Nos très chers Frères, écrivait le cardinal Guibert, que les évêques ont besoin de votre généreux appui. Ce sont vos affaires qu’ils traitent, vos intérêts qu’ils servent; s’ils vous demandent des sacri-
1. Procès-verbaux des Assemblées épiscopales. Séance du 6 octobre 1875. — Paguelle de Follenay, Vie du cardinal Guibert, t. II, p. 618-619.
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fices, vous en recueillerez les fruits dans la bonne et forte éducation de vos enfants, dans les habitudes de respect et de vie régulière qu’ils rapporteront un jour au foyer domestique, et vous aurez la joie d’avoir assuré à l’avance la dignité de leur vie et l’honneur de leur carrière.(l). »
Et la voix des pasteurs des diocèses ne restait pas sans écho; partout il se produisait d’admirables traits de dévouement, qui prouvaient, avec évidence, quel fonds de sympathie l’œuvre nouvelle avait trouvé dans les âmes.
Grâce à des prodiges d’activité, les résultats dépassèrent toute attente, et, quand approcha le temps ordinaire de l’ouverture des cours, on put songer à entrer en exercice.
Ainsi, moins de six mois après le Amte de la loi, quatre mois après la première réunion des évêques fondateurs, tout était constitué, et le chiffre des souscriptions s’élevait à plus de deux millions cinq cent mille francs. Le principal artisan de cette grandiose et rapide entreprise, M. l’abbé d’Hulst, en a ainsi résumé l’histoire :
« Deux mois à peine séparaient l’acte décisif des évêques de la rentrée des cours. C’est dans cet intervalle de temps qu’il fallut adapter le vieux bâtiment des Carmes à sa nouvelle destination, disposer des amphithéâtres, des laboratoires, des musées pour les collections, constituer un cabinet de physique, des installations techniques pour la chimie et les diverses branches de l’histoire naturelle, une vaste bibliothèque et tous les accessoires d’un haut enseignement scientifique.
« En même temps on avait à recruter le personnel enseignant des trois Facultés et à réunir dans chacune
1. Passage cité dans une lettre adressée par M. Millault, curé de Saint-Roch, aux souscripteurs. — Archives de l’Institut catholique.
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d’elles, conformément à la loi, un nombre de professeurs docteurs au moins égal au minimum existant dans les Facultés similaires de l’État.
« On deA^ait en outre ébaucher les statuts de l’Université, fixer les traitements, définir sommairement la situation offerte aux professeurs, constituer les autorités diverses chargées de régir ce grand corps (1). »
Quand l’heure fut Arenue de commencer, on le fit modestement et sans éclat, le cardinal Guibert ayant voulu remettre à plus tard la solennité inaugurale. Le 17 noA^embre, la Faculté de droit préluda à l’ouA^erture de ses cours en assistant, sans solennité, à une messe du Sainb-Esprit dans l’église des Carmes, devenue désormais l’église de FUnwersité.
Malgré cet excès de discrétion, l’attention publique était fortement éA^eillée par la création nouvelle. Déjà plus de cent étudiants avaient pris leurs inscriptions. Toutes les chaires de la Faculté étaient pourvues. Le recrutement des professeurs avait été l’objet d’un soin extrême. La plupart des nominations avaient été faites par l’assemblée générale des éA^êques du 10 novembre, et, .d’aA^ance, la valeur juridique des titulaires assurait à la Faculté un solide et brillant enseignement.
M. Connelly, conseiller à la Cour de cassation, jurisconsulte fort apprécié autant que chrétien convaincu, avait apporté dans le choix des professeurs de droit l’appoint de ses conseils et de sa longue expérience ; il avait accepté de faire lui-même partie de la Faculté et d’en devenir le doyen. Sa réputation comme jurisconsulte et comme magistrat produisait sur l’opinion publique un effet salutaire.
Autour de lui s’étaient groupés des juristes en renom ;
1. Paguelle de Follenay, Vie du cardinal Guibert , II, p. 620.
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M. Merveilleux du Yignaux, qui reçut le titre de vicedoyen (honoris causa), M. Hallays-Dabot, avocat au Conseil d’État et à la Gourde cassation (1), MM. Charles Chobert et Barthélemy Terrât, agrégés des Facultés de l’Etat, Delamarre, Gabriel Alix, Romain de Sèze, qui occupaient les principales chaires ; MM. Jamet, Lescœur et Corret, qui leur furent associés comme professeurs adjoints, tandis que MM. Guyot, Sagot-Lesage, Claveau, et bientôt après M. Deffis, acceptaient les fonctions plus modestes de suppléants. C’étaient tous des hommes de science, docteurs en droit, et sur le dévouement desquels on pouvait compter.
La Faculté de droit se présentait donc au public, dès ses débuts, avec une organisation assez complète pour lui permettre de rivaliser, par le nombre de ses chaires et par le mérite de ses professeurs, avec les principales Facultés de l’État.
La constitution de la Faculté des lettres avait été poursuivie avec le même entrain et le même succès. Elle devait être l’appui et l’ornement de la Faculté de droit. Dans leur réunion du 10 novembre, les évêques avaient déjà nommé une partie des professeurs ; le personnel se compléta rapidement, et le 15 décembre, la Faculté ouvrait ses cours.
Elle avait à sa tête, comme doyen, Auguste Nisard, ancien recteur d’ Académie, qui professait l’éloquence latine, et comme vice-doyen, Antonin Rondelet, ancien professeur de la Faculté de Clermont, qui enseignait l’histoire de la philosophie. La philosophie elle-même avait été confiée au R. P. Bayonne, de l’Ordre des Frères Prêcheurs, la littérature grecque à M. Charles Huit, lauréat de l’Institut, connu par de savantes études sur Pla-
1. M. Hallays-Dabot se retira peu de temps après et ne professa pas.
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ton ; la poésie latine à M. Meignen, lauréat de l’Académie française ; la littérature française à M. l’abbé Demimuid, précédemment professeur à l’École des Carmes. Peu de temps après, M. l’abbé Danglard était chargé de l’enseignement de l’histoire ancienne, et l’abbé Édouard Durand, de celui de la géographie. Mais l'intérêt fut encore plus vivement excité quand, à tous ces enseignements, s’adjoignirent les cours sur l’archéologie profane et sacrée de M. l'abbé Duchesne, élèAœ du commandeur Rossi, très connu par ses communications à l’Institut et déjà en possession d’une réputation précoce de savoir que l’avenir devait consacrer (1).
Avant de commencer les cours, on avait soigneusement déterminé le cadre et le mode de l’enseignement que l’on devrait donner aux étudiants des Facultés de lettres et de sciences.
Ces deux branches d’études, conduisant beaucoup moins que le droit et la médecine à des professions lucratives, n’étaient suivies en général que par un petit nombre d’élèves. On avait constaté depuis longtemps qu’en province les cours étaient le plus souvent déserts, et qu’à Paris, ils étaient suivis surtout par des auditeurs bénévoles, attirés par l’éloquence du professeur. L'Université libre courait donc à un échec certain, si elle ne trompait le moyen de faire mieux que l’État.
Aussi fut-il bien décidé, dès le début, que l’on renoncerait à l’enseignement oratoire, qui s’adresse aux amateurs, et qui s’éternise sur une curiosité littéraire ou sur une particularité scientifique, tout au profit du maître ; et que l’on s’attacherait à faire des élèves , en mettant à leur portée, dans un cours complet, l’ensemble des principes de la littérature, son histoire et les œuvres des
1. Procès-verbaux des Assemblées des évêques. Séances des 9 et 10 novembre 1875, 27 juillet 1876, 24 janvier 1877.
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meilleurs écrivains, ou l'ensemble des données des sciences mathématiques, physiques et naturelles (1).
L’Ecole des Carmes, qui s’était fait depuis longtemps une brillante spécialité de la préparation à la licence, allait envoyer à F Université naissante un noyau assuré d’élèves sérieux. Les besoins de leur formation au professorat fourniraient un cadre d’enseignement vraiment utile, tout à la fois théorique et pratique. La voie était donc toute tracée. On y entra résolument.
Par le fait de l’organisation de la nouvelle Université, « l’enseignement des lettres et des sciences (qui s’était fait jusque-là à l’Ecole des Carmes), était confié désormais aux seuls professeurs des Facultés, en A7ue de la préparation à la licence (2) » .
L’assemblée des évêques décida, en conséquence, « l’adoption de l’Ecole par l’Université » ; et, pour en assurer le recrutement, l’Université catholique dut se substituer à l’État, qui jusqu’alors lui aA^ait fourni un subside annuel.
Elle prit donc sur elle la charge d’y entretenir vingtneuf élèA^es, à raison d’une demi-bourse par diocèse, mise à la disposition des évêques-fondateurs. C’était au moins un commencement.
Des trois Facultés, celle des sciences eut le plus laborieux enfantement. La difficulté était surtout de trouver et de s’attacher des spécialistes de mérite dans chaque partie. Or il arriva, par une rare fortune, que ceux qu’on réussit à grouper se trouvèrent être tous des hommes d’une haute valeur scientifique.
Quand les cours de sciences commencèrent, le 29 décembre 1875, les mathématiques étaient représentées par le R. P. Joubert, MM. Paul Serret et Georges Dostoj? ; la
1. Procès-verbal de la séance du Conseil supérieur, 27 juillet 1876.
2. Procès-verbal des Assemblées épiscopales. Séance du 27 juillet 1876.
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physique, par M. Édouard Branly, directeur adjoint à l’école pratique des Hautes Études de la Sorbonne ; la chimie, par M. Lemoine, ingénieur des Ponts et Chaussées ; les cours de sciences naturelles étaient répartis entre M. Albert de Lapparent, ingénieur ordinaire au corps des Mines, pour la géologie, M. le docteur Edmond Alix, pour la zoologie, et le R. P. Le Gouis, remplacé bientôt par M. le docteur Édouard Tison, pour la botanique.
A ce moment, l’imperfection du matériel scientifique ne permettait pas encore de faire donner au groupe naissant le nom de Faculté.
On s’était pourtant flatté que le ministre de l’Instruction publique voudrait tenir compte du peu de temps dont on avait disposé et qu’il n’exigerait pas l’accomplissement rigoureux et immédiat de toutes les prescriptions légales; et cet espoir semblait d’autant mieux fondé qu’au moment de la première visite officielle, l’établissement était déjà enpossessionde tout ce que réclamait un enseignement sérieux et utile.
On s’était fait illusion. Le 8 janvier 1876, deux jours avant l’inauguration religieuse de l’Université, trois nouveaux inspecteurs, MM. Bayard, Faye et Quette, furent envoyés par le ministre de l’Instruction publique. Ils montrèrent peu de courtoisie, examinèrent toutes choses minutieusement et avec une visible sévérité et trouvèrent l’installation insuffisante. Il fut donc signifié à l’administration que le groupe de l’enseignement scientifique n’était point reconnu comme Faculté, et qu’en conséquence, l’établissement ne pouvait prendre le nom d’Université. Or, l’inauguration était annoncée pour le lendemain.
Il fallut patienter et redoubler d’efforts pour donner satisfaction aux exigences officielles. Le 10 mars suivant, eut lieu une nouvelle visite, dans laquelle les inspec-
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teurs ne purent, cette fois, cacher leur étonnement, et à la suite de laquelle la Faculté des sciences fut reconnue, et les candidats à la licence autorisés à prendre cumulativement les inscriptions des deux premiers trimestres.
Le 15 mars 1876, les trois Facultés réunies prenaient le titre d’Université libre.
On remarqua cependant, symptôme important à noter, que jamais, ni à ce moment, ni plus tard, les représentants de l’enseignement officiel ne firent usage du mot « Université » , soit dans leurs rapports officiels, soit même dans les relations de simple politesse. On put donc supposer qu’il y avait anguille sous roche. L’avenir ne devait le prouver que trop clairement (1).
Cependant on n’avait pas cru devoir attendre la date du 15 mars pour l’inauguration publique.
La solennité, d’abord retardée à dessein parle prudent cardinal Guibert, qui ne laissait rien à l’imprévu, et qui ne consentait à s’avancer qu’à pas sûrs, jusqu’au jour où le nom d’Université pourrait être pris officiellement, avait eu lieu le 10 janvier 1876. Elle avait revêtu un caractère purement religieux et s’était accomplie dans l’Eglise des Carmes, destinée au service divin et aux cérémonies de la nouvelle Université.
Le cardinal Guibert, en présence de Mgr Langénieux, archevêque de Reims, de Mgr Richard, archevêque de Larisse, coadjuteur de Paris, de Mgr RaAÛnet, évêque de Troyes, et de Mgr deMarguerye, ancien évêque d’Autun, offrit le saint sacrifice de la messe. L’assemblée fit sa profession de foi par le chant unanime du Credo , et plaça l’œuvre naissante sous la protection de Marie Immaculée par le chant du Sub tuum 'præsidium .
Puis le cardinal adressa à l’assistance une allocution
1. Procès-verbaux des Assemblées générales des évêques. Rapport de M. Conil, 1876-1877.
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empreinte d’une majestueuse gravité, dans laquelle le sentiment intime de confiance en Dieu n’excluait pas toute appréhension pour l’avenir de l’œuvre. « Je ne doute pas, disait-il en terminant, que les chefs de l’Instruction publique, s’inspirant de la pensée du législateur, ne se montrent à notre égard animés d’un esprit d’impartialité et de profonde justice... Mais la fondation des Universités catholiques est un instrument trop puissant de rénovation sociale pour que l’esprit du mal nous laisse en repos. Il est fertile en insinuations perfides, en accusations injustes, en inventions calomnieuses ; sa haine reparaîtra sous mille formes. La persistance de ses attaques sera la preuve de plus en plus manifeste de l’excellence de notre œuvre. » Paroles presque prophétiques, où se révèlent la perspicacité et la profondeur de coup d’œil de ce sage vieillard !