CHAPITRE XIV
Les Étudiants.
Deux catégories d’Étuclianls : ecclésiastiques et laïques. — Formation morale des Étudiants. — Efforts tentés dans ce but : Cours d’enseignement supérieur de la religion, Retraite annuelle, Conférence de Saint-Vincent de Paul, Association amicale des anciens élèves, Association amicale des Étudiants, Maison de famille, Punchs trimestriels, Adoration du Très Saint Sacrement. — Patronages. — Œuvre des Ramoneurs. — Œuvre des Marmitons. — Mouvement de la population scolaire. — Succès académiques.
En fondant l’Université catholique, les évêques avaient, tout d’abord et par-dessus tout, songé aux grands intérêts de la Religion et de la Patrie. S’ils avaient apporté tant de sollicitude dans cette création, s’ils avaient demandé tant de sacrifices aux fidèles, s’ils avaient groupé tant de professeurs distingués, c’était afin d’assurer à la France un meilleur avenir par le relèvement des esprits et la régénération des âmes. Ils n’avaient pas cru qu’il y eût un meilleur remède aux maux du présent que de former, au cœur de Paris, un corps de savants chrétiens capables de professer les plus saines doctrines et de donner tout ensemble l’exemple des vertus qui font les peuples forts.
Pour atteindre ce but si noble, mais nécessairement lointain, il fallait d’abord concentrer tous les efforts sur un but immédiat et plus rapproché, c’est-à-dire sur l’éducation de la jeunesse qui fréquentait l’Université.
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N’était-ce pas, en effet, cette jeunesse qui allait être bientôt appelée à prendre rang parmi l’élite de la société et à participer à la direction des affaires publiques? Il fallait donc en former l’esprit et les idées par un enseignement vraiment scientifique, la volonté et les mœurs par une éducation solidement chrétienne.
Nous avons dit, en parcourant les diverses branches de l’enseignement, ce que l’Université essaya de faire au point de vue de la culture intellectuelle, et l’on a pu se convaincre que ses efforts ne furent pas stériles.
Nous devons maintenant ajouter que, pour répondre à son nom et à sa raison d’être, elle se préoccupa, à un égal degré, de la culture religieuse et morale de ses étudiants.
Dès ses débuts, elle s’appliqua à donner aux familles chrétiennes toutes les garanties de religion et de m oralité que celles-ci réclamaient pour leurs enfants, en veillant sur la conservation de leur foi et de leurs mœurs, en les groupant dans des œuvres de préservation, en les initiant à la pratique de la charité, en les formant enfin à l’apostolat par des œuvres sociales.
Elle se heurta d’abord, il faut le reconnaître, à de nombreuses difficultés. Il n’en était pas de Paris comme de la province, où les nouvelles Universités, s’établissant sur un terrain vierge, pouvaient, à leur gré, grouper, encadrer et diriger leurs élèves.
A Paris, la bonne volonté des maîtres se trouvait réduite à une sorte d’impuissance, d’abord par la dispersion des étudiants à travers l’immense capitale, puis par le manque de locaux pour les réunir commodément, et surtout parla préexistence d’œuvres de jeunesse, dignes de tous les égards, œuvres qu’elle devait respecter et favoriser, mais qui paralysaient son action sur ses propres élèves.
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Elle prit son temps, poursuivit son but avec persévérance, ménageant toutes les susceptibilités légitimes, conquérant son existence pied à pied, et elle parvint enfin, à force de patience, à assurer à ses élèves soit en elle-même, soit autour d’elle, toutes les ressources religieuses et morales dont ils ont besoin.
L’organisation de vie universitaire et chrétienne qu’elle a réussi à ébaucher reste encore, il est vrai, trop embryonnaire, mais elle ne peut manquer de se déAœlopper aA7ec le temps. Cette \defait, en effet, partie essentielle de l’existence d’une Université. D’une part, les œuvres de foi, de piété et de zèle ne pourront manquer de trouver un point d’appui naturel et un aliment assuré dans un groupement de jeunes gens attirés en un même centre par les besoins de leurs études et par la communauté de leurs croyances. D’autre part, on ne comprendrait pas qu’un corps de jeunesse, naturellement groupé pour les besoins de sa vie intellectuelle, ne troiwât pas à alimenter, à développer sa vie morale dans ce même centre, et fût réduit à aller toujours demander la satisfaction de cet impérieux besoin à des groupes extérieurs.
Les étudiants de l’Institut catholique de Paris se partagent en deux grandes sections naturelles, les ecclésiastiques et les laïques. Mais abstraction faite de leur Arocation, ils se mêlent dans tous les cours sans aucune distinction, et ils affirment, par leur union fraternelle au sein d’associations communes et par leur coopération aux mêmes œuvres, la parfaite unité de l’Institut dans un seul esprit et sous un seul chef.
Les ecclésiastiques doivent vivre, par la A^olonté formelle des évêques, dans des séminaires, afin d’y conserver les habitudes de piété et l’esprit sacerdotal qui conviennent à leur vocation. C’est pour répondre à ce besoin que l’Institut a établi, en 1878 et en 1899, deux
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séminaires particuliers, celui des Carmes et celui de Saint-Vincent de Paul, subventionnés par lui et formellement réservés à ses élèves. Ceux qui appartiennent à des congrégations religieuses habitent dans les maisons de leur compagnie. Quelques autres vivent dans leur propre famille. L’administration n’autorise aucun des élèves ecclésiastiques à habiter dans les hôtels, parce qu’ils n'y trouveraient ni la direction, ni les garanties morales suffisantes.
Cette; catégorie d’étudiants se trouvant placée sous la conduite de prêtres choisis et expérimentés, l’Institut n’a point à se préoccuper de leur vie morale et religieuse et le recteur se borne à les convier aux réunions et aux fêtes d’ordre général.
C’est donc principalement en faveur des élèves laïques que l’administration universitaire a dû exercer sa sollicitude.
Tout d’abord, M. l’abbé Conil proposa au conseil rectoral d’établir des offices religieux communs à tous les étudiants ; une messe du dimanche leur serait réservée dans l’église de l’Institut, pendant laquelle il leur serait fait un cours d’instruction spécial et méthodique. La nécessité d’une telle institution était indiscutable; on n’en différa l’exécution que par ménagement pour les œuvres de jeunesse déjà existantes dans le quartier, Cercle catholique du Luxembourg, Notre-Dame des Etudiants à Saint- Sulpice, Congrégation établie à la rue de Sèvres et dirigée par le R. P. Hubin. Reprise plus tard, la question n’a pas encore reçu de solution définitive, mais elle en appelle une indubitablement.
Cependant des conférences avaient été ouvertes à la chapelle, dès 1877, par M. l’abbé de Broglie; les étudiants s’y portèrent d’abord avec assiduité, puis, grâce à l’esprit d’instabilité qui caractérise la jeunesse, le nombre
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s’en égréna peu à peu, sous le vain prétexte de la gravité du lieu où elles se donnaient. M. l’abbé de Broglie, dont le zèle ne se décourageait jamais, ne renonça pas à son entreprise. 11 transporta le siège de ses conférences dans une salle extérieure ; le concours revint, mais pour un temps encore.
Privés pendant quelques années, par leur faute, de cet enseignement si nécessaire, les étudiants semblèrent reconnaître leur erreur, et, en 1897, au moment de la sourde campagne menée contre les Facultés libres par les adversaires de la liberté, sentant le besoin de résister aux funestes influences des doctrines naturalistes qui les envahissaient, ils le réclamèrent eux-mêmes.
Ce fut donc pour leur donner satisfaction que fut créé, en 1898, un Cours d’ enseignement supérieur de la Religion , qui leur est spécialement destiné. Inauguré avec éclat par le P. Gaudeau, continué avec succès par le P. de la Broise, le P. de la Barre et par le P. Bainvel, ce cours réussit, grâce au mérite de ces habiles conférenciers, à retenir un auditoire fidèle.
La Société de Saint- Vincent de Paul avait sa place toute marquée d’avance à l’Université catholique. Sortie comme une flamme ardente du cœur de jeunes apôtres chrétiens, établie pour la préservation et la sanctification des jeunes gens au sein des grandes villes, quel lieu aurait-elle pu choisir de préférence pour s’installer et fleurir que cette Université naissante, qui conserve religieusement, dans la crypte de son église, la dépouille mortelle de Frédéric Ozanam?
Une conférence fut donc fondée vers la fin de 1877; mais, faute sans doute d’organisation, elle ne tarda pas à être suspendue, pour renaître plus tard dans de meilleures conditions, comme nous le dirons plus loin.
Afin de préparer les étudiants à l’accomplissement du
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grand devoir pascal, une retraite annuelle leur fut ménagée dès l’origine, et, depuis lors, non seulement elle ne fut jamais interrompue, mais elle a toujours tendu à s’améliorer. Beaucoup de professeurs se font un pieux devoir de l’encourager par leur présence. Tout d’abord, elle ne comprenait qu’un seul exercice par jour, mais, à partir de 1881, elle en eut deux, un le matin et un le soir.
La vie intérieure de l’Institut subit, à cette date, une très salutaire influence de la présence d’un saint religieux, le P. Hubin, qui y aA^ait trompé asile, et qui y aA^ait amené son œuA7re de jeunesse.
Il existait à Paris, rue de SèAœes, depuis 1852, une association spéciale, dont le but était de grouper les jeunes gens chrétiens qui venaient dans la capitale suivre les cours de l’enseignement supérieur. Elle s’appelait la congrégation de la Sainte- Vierge. Les jeunes gens ne s’y réunissaient pas seulement pour des exercices de piété ; chaque semaine ils apportaient des travaux de littérature, d’histoire, de philosophie ou de science, et discutaient entre eux, sous le regard des RR. PP. Jésuites, directeurs de la congrégation. C’était tout ensemble un puissant préservatif moral et un foyer de science et de piété pour beaucoup d’étudiants. Ceux d’entre eux qui se livraient aux études médicales étaient groupés en une association particulière. Une conférence de Saint-Vincent de Paul était ouverte à tous les étudiants qui voulaient en faire partie.
Les décrets de 1880 ayant dispersé les PP. Jésuites et, avec eux, leur œuA^re de jeunesse, M. l’abbé Gond s’empressa d’offrir l’hospitalité à cette œuA7re dans les vieux bâtiments de l’Institut catholique, et mit à sa disposition un lieu de réunion et d’études.
La conférence de médecine y suivit l’œuvre principale
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et continua à s’y développer. Le P. Hubin s’y installa lui -même dans un mauvais galetas, et, sous sa pieuse et ardente direction, la congrégation devint plus florissante qu’avant son exode.
Elle comprenait la congrégation proprement dite, ou œuvre de piété, une conférence de Saint-Vincent de Paul, une conférence littéraire, dite Olivaint, une conférence médicale, dite Laënnec, avec bibliothèque, instruments de travail, réunions périodiques et discussions. Elle comptait, en 1883, trois cents membres, parmi lesquels étaient encadrés la plupart des étudiants laïques de l’Institut catholique.
A partir du jour de son admission à l’Institut, cette association en devint comme l’âme et la vie, tant pour les études que pour les exercices religieux. L’influence du P. Hubin était presque sans bornes, on le vénérait comme un saint, il obtenait des jeunes gens les efforts les plus généreux, et sa mort; survenue en 1883, fut pour cette pieuse jeunesse un deuil universel. Son œuvre continua pourtant à s’abriter à l’Institut sous la direction de ses successeurs, le P. de Rochemonteix et le P. Le Tallec. Un peu plus tard, les temps étant redevenus plus calmes, et les circonstances politiques plus favorables pour les ordres religieux, elle quitta le toit hospitalier qui l’avait abritée dix ans, pour s’installer plus au large dans la rue des Saints-Pères (1891).
Ce fut grâce à l’esprit de famille qui animait les membres de cette association que l’on put rendre la retraite pascale de l’Institut plus sérieuse qu’elle ne l’avait été au commencement, et qu’on lui consacra deux réunions par jour.
Les exercices de cette retraite furent successivement donnés par un grand nombre de prédicateurs distingués. Qu’il nous suffise de nommer parmi eux : Mgr d’Hulst,
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Mgr Cartuyvels, vice-recteur de l’Université de Louvain, Mgr Mermillod, M. l’abbé Le Camus, depuis évêque de La Rochelle, M. l’abbé Latty, devenu évêque de Châlonssur-Marne, le R. P. Le Doré, supérieur général des Eudistcs, M. l’abbé Désers, actuellement curé de Saint- Vincent de Paul, M. l’abbé Motte, prêtre de la Mission, M. l’abbé Picard, M. l’abbé Verdrie, M. l’abbé Gaudeau, ancien professeur de théologie à l’Institut, le R. P. Billot et le R. P. Aucler.
Le sèntiment de fraternité qui s’établissait peu à peu entre les étudiants de l’Institut, et qui avait reçu un si précieux appui de l’œuvre du P. Hubiu, n’avait même pas attendu ce moment pour se manifester et prendre corps. Dès l’année 1878, c’est-à-dire trois ans après la fondation de l’Université, au moment où sortaient ceux qui avaient suivi le cours régulier de la licence en droit, les anciens élèves, comme nous l’avons déjà vu, avaient établi entre eux une Association amicale.
Cette association se composait alors à peu près exclusivement d’élèves de la Faculté de droit, et ne comptait que des membres laïques.
Elle s’assigna pour but d’entretenir d’amicales relations entre les anciens élèves, de venir en aide à ceux d’entre eux qui seraient dans le besoin, et de fournir son concours aux œuvres de défense sociale et religieuse. Un annuaire, une assemblée générale et un banquet annuels devaient servir de trait d’union entre les associés, en même temps qu’une messe appellerait chaque année la miséricorde divine sur les membres qui auraient quitté la terre.
Comme preuve d’intérêt pour les étudiants en cours d’études, l’Association amicale fonda, en 1885, un prix annuel d’une valeur de 100 francs, à décerner en son nom, d’après le choix des professeurs de la Faculté, à
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l’élève qui aurait eu le plus cle succès clans ses études de licence en droit (1). En 1906, elle en créa un second en faveur des élèves de l’École des lettres. Encore un pas à faire, et chaque Faculté recevra son encouragement spécial.
L’Association avait obéi, en se constituant, à une pensée généreuse, elle avait traduit un sentiment naturel et mis en pratique une idée qui, à notre époque surtout, est pleine d’avenir. Elle avait donc bien mérité de l’Institut catholique qui lui en sera toujours reconnaissant. Cependant, bien qu’elle n’exclût de son sein aucun des anciens étudiants, le groupement ne s’était guère opéré, en fait, qu’entre les élèves de la Faculté de droit, les étudiants des autres Facultés y étant en général demeurés étrangers. La base du recrutement manquait donc d’ampleur et rendait difficile pour l’avenir la formation du corps général des étudiants. L’Association le sentit.
En 1897, à l’instigation du recteur, elle élargit résolument ses cadres, elle étendit sa base et appela ouvertement à elle tous ceux qui, à un titre quelconque, avaient appartenu à l’Institut catholique, aux théologiens, canonistes et philosophes, aussi bien qu’aux élèves des lettres et des sciences. Elle s’adressa même aux survivants de l’ancienne École des Carmes, qu’elle pouvait considérer comme des frères aînés, puisque cette École disparue avait précédé l’Université et lui avait préparé les voies. Son appel fut entendu, on y répondit avec entrain, et le nombre des associés s’éleva bientôt à près de neuf cents. Aujourd’hui, il s’élève au moins à onze cents (2).
Depuis lors, elle est entrée dans une ère de pleine prospérité. Son banquet général a lieu d’ordinaire au mois de février, et la présidence en est offerte à quelque notabilité parisienne.
1. Registre des délibérations de la Faculté de droit, 25 janvier 1885.