DE CEXJX QUI SONT PROPRES AXJX AFFAIRES D'ÉTAT
Voici comment le célèbre Burke apprécie l'invasion des avocats dans les assemblées politiques : « Qui pouvait concevoir, dit-il, que des hommes qui sont habituellement fureteurs, entreprenants, subtils, actifs, dont les penchants sont litigieux et l'esprit inquiet, consentissent aisément à retourner à cette condition, anciennement la leur, d'une contention obscure, et d'une chicane laborieuse, bAsse et stérile. Qui pouvait douter que, quoi qu'il en pût coûter & TEtat (au gouvernement duquel ils n'entendaient rien), ils ne dussent être principalement occupés de leurs intérêts, qu'ils n'entendent que trop bien ? Il a'y avait à tous ces (événements ni hasard, ni futur contingent : ils étaient inévitables, ils étaient nécessaires, ils étaient enracinés dans
la nature même das choses. De tels êtres devaient se Joindre (si leur talent ne leur permettait pas de conduire) aux projets qui tendraient à leur procurer une constitution iiti-* gieusBf une constitution propre à leur GSrir. ce grand nombre de bons coups à faire, qni se présentent toujours à la suite de grandes convulflions, dans les révolutions d*un État» et particulièrement dans les grand» et violents mouTements de propriétés. Pouvait*on s'attendre à voir concourir aux moyens de rendre les propriétés stables, ceux dont l'existence a toujours dépendu du talent de rendre la propriété douteuse, ambiguë et incertaine? Par leur élévation soudaine, ils ont été transportés il est vrai au milieu d'une multitude d'objets bien agrandis pour leurs facultés; mais leurs inclinations, leurs habitudes, leurs vues et leur manière de procéder devaient rester les mêmes »
Il montre ensuite le danger de confier les affaires d'État à des médecins, à des marchands, à des banquiers et autres hommes de semblables professions. « Je ne puis m'empêcher, ajoute-t-il, d'observer à cette occasion que lorsque des hommes sont trop enfoncés dans les habitudes de leur pro*fession, ils sont comme incrustés dans ce cercle étroit et toujours renaissant de leurs fonctions ; mais quant à celles qui dépendent de la connaissancedu genre hum^un, del'expé^ rience des affaires de différentes natures, du coup-d'œi} qui embrasse et qui détaille à la fois tous ces grands objets variés et compliqués, soit à l'extérieur du royaume, soit dans son intérieur, qui concourent à former cette machine à mouvements indéfinis qu'on appelle État^ je crois que loin de les y rendre propres en aucune manière, cela les rend au contraire très-incapables. Béflexions sur la Révolution française, p. 83^ 87.
« Non, dit de soncêté M. Babichon, il n'est pas naturel
que les peuples soient gouTernés, comme ils le sont aajonrd'hui, par aoe administration composée d'artistes, de banquiers, d'écrivains, de jonmalistes, de légistes, de manufacturiers^ de marobaods, de mathématiciens, de médeciors, de notaires, de poètes, de professeurs, gens qui certes peuvent avoir le mérite de leur vocatk», mais qui n*ont ni la ooonaisstance des hommes, ni la bienveillance, ni les doctrines que donnent aux propriétaires de terres le rang et la nature de leurs occupations habituelles.» Bsirait des enquêtes anglaises, tome Kl, p. 13. -— Paris, 1^2.
Il faut entendre M. de Gormenin se moquer des assemblées législatives ainsi composées : a Nous, honnêtes dé' pâtés, nous, négociants de toiles, fournisseurs de goudrons pour la marine, avocats de murs mitoyens, professeurs de grammaire, agioteurs de chemins de fer, et jog^ en jugeries, nous rangions en bataille les escadrons de
Soliman Pacba Les avocats, sans quitter leur sac et
leur bonnet carré, tirent le canon, mettent les flottes à la voile, griffonnent des d^[>éches, expédient des courriers, signent des traités et font asseoir devant eux sur la sellette les généraux d*armée, les ambassadeurs etles rois. L'avocat parle, l'avocat négocie, l'avocat guerroie, l'avocat règne, l'avocat gouverne, l'avocat fait tout, et aussi rien ne se fait. Je dis que rien ne se fait de ce qui serait à faire. • Gormenin, des Orateurs, art. Manguin.
« L'apothéose des capacités, dit un autre auteur, est une illusion philosophique aussi chimérique que leur définition, et le droit de les contester appartient à tous, comme celui d'y préteudre. EUes seront toujours la proie du plus fort ou l'instrument du plus pervers. Cette thèse ne tend à rien moins qu'à renverser les dernières digues que la loi naturelle maintient encore parmi les hommes, malgré leurs vains efforts pour anéantir tout esprit de fa-
mille et toute hiérarchie sociale. Nous la teooDS pour la fiction la plus envenimée que Forgueil humain ait encore inventée, et le piège le plus perfide dans lequel puissent tomber les nations dégénérées. Si le gouvernement des capacités était possible, son premier signe serait la sincérité et raboégation.Bien loin de se mettre au-dessus des autres notabilités, il n'aurait pas de plus grande sollicitude que de les rechercher et de leur faire place. Il n'aurait besoin ni d'intrigues pour se fonder, ni d'exclusion pour se maintenir. . . Il serait difficile de reconnaître à ces signes caractéristiques les capacités doctrinaires que nous avons vues à l'œuvre. . . On peut avoir une perception facile, de la dextérité, de l'audace et une certaine tactique parlemen* taire, sans avoir l'application consciencieuse, le çoup-d'œil rapide et sûr, et aucune des qualités ministérielles qui font les Golbert et les Richelieu. Il ne suffit donc pas d'avoir une capacité indéfinie et une supériorité dont on est toujours soi-même un juge récusable, pour se croire toute ambition permise. Après s'être introduit au pouvoir par un antagonisme injustifiable et des brigues déloyales, il n'est pas rare de s'y trouver aussi étranger à la science des affaires qu'à celle de l'homme, et de n'y travailler ni à sa propre gloire, ni à celle du pays. — L. RÉvéEiiàiiB, Supplément' ceux mémoires de If. GuUoi. V. VOnivers du 6 février i849.