‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 102 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XVII

avec les meschans. Ne pers point doncques mon âme avec les iniques -, etc. J'ay (lit ci-dessus de la confiance que les fidèles semblent advis simplement prendre des œuvres. Les passages que nous avons yci amenez ne nous empescheront pas beaucoup, si nous les- considérons en leur circonstance, laquelle est double.

Car les fidèles en ce faisant ne veulent pas que toute leur vie soit examinée, afin que selon icelle ilssoyent absous ou condamnez : mais présentent à Dieu quelque cause particulière pour en juger. Secondement, ils s'attribuent justice, non pas au regard de la perfection de Dieu, mais en comparaison desmeschanset iniques.

Premièrement, quand il est question de justifier l'homme, il n'est pas seulement requis qu'il ait bonne et juste cause en quelque affaire particulier, mais qu'il ait une justice entière en tout le cours de sa vie : ce qu'il n'a jamais eu et n'aura. Or en ces oraisons où les saincts invoquent le jugement de Dieu pour approuver leur innocence, ils ne se veulent pas vanter d'estre purs et nets de tout péché, et qu'il n'y ait rien à redire en leur vie : mais après avoir mis toute fiance de salut en la bonté de Dieu, se contians néantmoins qu'il est le protecteur des povres, pour venger les injures qu'on leur fait, et pour les défendre quand on les afflige à tort, ils luy recommandent leur cause, en laquelle ils sont affligez eslans innocens. D'autre part, en se présentant avec leurs adversaires devant le throne de Dieu, ils n'allèguent point une innocence laquelle puisse respondre à sa pureté, si elle estoit espluchée selon sa rigueur : mais pource qu'ils sçavent bien que leur sincérité, justice et simplicité est plaisante et agréable à Dieu, au pris de la malice, meschanceté et astuces de leurs adversaires : ils ne doutent pas d'invoquer Dieu pour juge entre eux et les iniques. En ceste manière quand David disoit à Saiil, Que le Seigneur rende à chacun selon la justice et vérité qu'il trouvera en luy -, il n'entendoit pas que Dieu examinast un chacun par soy, et le remunérast selon ses mérites : mais il

1) Ps, XXVI, 1,4, S, 9.

1 Sam. XXYI, 23.

protestoit devant Dieu quelle estoit son innocence au pris de l'iniquité de Saiil. Sainct Paul aussi, quand il se glorifie au bon tesmoigiiage de sa conscience, qu'il a fait son office en simplicité et intégrité * : il n'entend pas s'appuyer et reposer sur ceste gloire (juand il viendra au jugement de Dieu : mais estant contraint par les calomnies des meschans, il maintient contre leur malédicence sa loyauté et preud'hommie, laquelle il sçavoit estre cognue et agréable à Dieu. Car nous voyons ce qu'il dit en un autre lieu : c'est qu'il ne se sent point coulpable, mais qu'en cela il n'est pas justifié 2. Certes il réputoit bien que le jugement de Dieu est bien autre que l'estime des hommes. Pourtant, combien que les fidèles allèguent Dieu pour tesmoin et juge de leur innocence contre la mauvaistie des hypocrites, toutest'ois qifand ils ont affaire à Dieu seul, ils crient tous d'une voix. Seigneur, si tu prens garde aux iniquitez , qui est-ce qui subsistera^?

Item, Seigneur, n'entre point en jugement avec tes serviteurs : car nul vivant ne sera justifié devant la face *. Et se desflans de leurs œuvres confessent volontiers que sa bonté est meilleure que toute vie ^.

15 II y a d'autres lieux quasi semblables, ausquels quelqu'un pourroit estre empesché. Salomon dit que celuy qui chemine en intégrité, est juste; item, qu'en la voye de justi(;e on trouvera vie, et qu'il n'y aura point de mort* . Selon laquelle raison Ezéchiel dénonce, que celuy qui fera justice et jugement, vivra tousjours''. Je respon que nous ne voulons rien nier ne dissimuler, n'obscurcir de toutes ces choses ; mais qu'il y en viene un seul en avant avec une telle intégrité. S'il ne se trouve nul homme mortel qui le puisse faire, ou il faut que tous périssent au jugement de Dieu , ou qu'ils ayent leur refuge à sa miséricorde. Ce pendant encores ne nionsnous pas que l'intégrité qu'ont les fidèles, combien qu'elle soit imparfaite, et qu'il

1) 2 Cor. I, 12 ; Act. XXIII, 1 . 2)1 Cov. IV, 4.

3) Ps. CXXS, 3. 4) PS. CXLIII, 2.

5) Ps. LXlII, 4. 6) Proï. XX, 7 ; XII, 28.

7) Ezéch. XVIU, 9, 21 ; XXXIII, IS.

y ait beaucoup à redire, ne leur soit comme un degré à immorlalité : mais dont vient cela, sinon que quand le Seigneur a receu un homme en l'alliance de sa grâce, il n'espluche point ses œuvres selon leurs mérites, mais les accepte de bénignité paternelle , sans ce qu'elles en soyent dignes? Par lesquelles paroles nous n'entendons pas seulement ce qu'enseignent les Scliolastiques, c'est que les œuvres ont leur valeur de la grâce de Dieu qui les accepte : car en cela disant, ils entendent que les œuvres lesquelles seroyent aul rement insuffisantes pour acquérir salut, reçoyvent leur suffisance de ce qu'elles sont prisées et acceptées de Dieu, selon la paction de la Loy. Mais je di au contraire : que toutes œuvres, entant qu'elles sont pollues tant par autres transgressions que de leurs propres macules, n« peuvent rien valoir sinon d'autant que nostre Seigneur n'impute point les macules dont elles sont entachées, et pardonne à l'homme toutes ses fautes : ce qui est donner justice gratuite. Et n'y a point de propos d'alléguer yci les prières que fait aucunesfois sainct Paul , où il désire une si grande perfection aux tidèles, qu'ils soyent trouvez

irrépréhensibles et sans coulpe au jugement du Seigneur ^ Les Céleslins anciens hérétiques s'aidoyent de (elles sentences, pour prouver que l'iionmie peut avoir parfaite justice en la vie présente. Nous respondons après sainct Augustin, ce que nous pensons pouvoir suffire :

c'est que tous fidèles doyvent bien aspirer à ce but, d'apparoislre une fois devant Dieu purs et sans macule : mais pource que le meilleur estât et le plus parfait que nous puissions avoir en la vie présente, n'est autre chose que de proufiter de jour en jour : lors nous parviendrons à ce but, quand après esfre despouillez de nostre chair pécheresse , nous adhérerons plenement à nostre Dieu. Combien que je ne voudroye point estre opiniasire pour résister à celuy qui voudroit attribuer aux Saincts letilire de perfection, moyennant qu'il la détinist avec sainct Augustin , lequel escrit ainsi au troisième livre à Boniface : Quand nous appelons la vertu des saincts Parlaite, à la perfection d'icelle est requise la cognoissance de l'imperfeclion : c'est que tant en vérité qu'en humilité les saincts recognoissent combien ils sont imparfaits.

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