‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 104 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE XVIIÏ · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XVIIÏ

pour laquelle Dieu rémunère les liomines. Or il n'y a nulle doute que noslre Seigneur use de ces degrez en accomplissant nostre salut: qu'après nous avoir esleus, il nous appelle : après nous avoir appelez, il nous jusiilie : après nous avoir juslidez, il nous glorifie ^ ComI)ien donoques que par sa seule miséricorde il reçoyve les siens en vie, toutesfois pource qu'il les conduit en icelle par le chemin des bonnes œuvres, alin d'accomplir en eux son vouloir, par l'ordre qu'il a destiné : ce n'est point de merveilles s'il est dit qu'ils sont couronnez selon leurs œuvres, par lesquelles ils sont préparez à recevoir la couronne d'immortalité. Et mesmes pour ceste cause il est dit qu'ils font leur salul^ quand en s'appliquant à bonnes œuvres ils méditent la vie éternelle. Voire, comme il leur est commandé de travailler pour la viande qui ne périt point ^ quand ils s'acquièrent vie croyans en Jésus-Christ : néantmoins il est adjousté quant et quant, que le Fils de l'homme leur donnera ceste viande. Dont il s'ensuyt que le mot de Travailler ou opérer ne s'oppose point à la grâce, mais seulement emporte zèle et eslude. Par ainsi il ne s'ensuyt pas, ou qu'ils soyent aulheurs de leur salut, ou que leur salut procède des bonnes œuvres. Quoy doncques? Incontinent après que par la cognoissance de l'Evangile et l'illumination du sainct Esprit ils ont esté appelez en la compagnie de Christ, la vie éternelle est commencée en eux : en après le Seigneur achève son œuvre qu'il à commencée en eux, jusques au jour de Jésus-Christ''. Or l'œuvre de Dieu est accomplie en eux, quand en justice et saincteté représentans l'image de leur Père céleste, ils se déclairent estre ses ent'ans légitimes.

2 Quant est de ce mot Loyer, il ne faut pas qu'il nous induise à faire nos œuvres cause de nostre salut. Premièrement, que cela soit arresté en nostre cœur, que le Royaume des cieux n'est pas salaire de serviteurs, mais héritage d'enfans : duquel jouiront seulement ceux que Dieu a adoptez pour ses en-

1) Rom. VIII, 30.

3) Jean VI, 27.

S) Phil. U, 12.

4) Phil.I, 6.

fans*: et n'en jouiront pour autre cause, que pour ceste adoption. Car le fils de la chambrière ne sera point héritier (comme il est escrit), mais le lils de la femme libre ^. Et de faict, aux mesmes passages, où le sainct Esprit promet la vie éternelle pour le loyer des œuvres, en l'appelant nommément Héritage, il démonstre qu'elle nous vient d'ailleurs. En ceste manière, Christ en appelant les esleus de son Père à posséder le royaume céleste, récite bien les œuvres qu'il veut en cela récompenser : mais il adjousté quant et quant qu'ils le posséderont de droict d'héritage^. Sainct Paid aussi exhorte bien les serviteurs, qui font fidèlement leur devoir , d'espérer rétribution du Seigneur : mais il adjousté incontinent que c'est rétribution d'héritage'^. Nous voyons comme par paroles expresses Christ et ses Apostres se donnent de garde que nous ne référions point la béaliiude éternelle aux œuvres, mais à l'adoption de Dieu. Pourquoy doncques, dira quelqu'un, font-ils mention semblablemenl des œuvres ? Ceste question se pourra vuider par un seul exemple de l'Escrifure. Devant la nativité d'Isaac, il avoit esté promis à Abraham qu'il auroit semence, en laquelle seroyent bénites toutes nations de la terre : et que sa lignée seroit semblable aux estoilles du ciel, et au gravier de la mer^ Long temps après il se prépare à immoler son fils Isaac, selon le commandement de Dieu.

Après avoir monstre une telle obéissance , il reçoit ceste promesse : J'ay juré par moy-mesme, dit le Seigneur, puis que tu as fais cela, et n'as point espargné ton propre fils unique pour me complaire, je te béniray, et multiplieray ta semence comme les estoilles du ciel, et le gravier de la mer : et en fa semence seront bénites toutes nations de la terre, pource que tu as obéy à ma voix^. Qu'est-ce que nous oyons ? Abraham avoit-il mérité par son obéissance ceste bénédiction, laquelle luy avoit esté promise devant que le commandement luy fust

1) Epliés.l, 3. S) Gai. IV, 30.

3) MalUi. XXV, 31, etc. 4) Col. lU, 24.

5) Gen. XV, b ; XVII, 1 ; XVllI, 10.

6) Gen. XXII, 3, 16-18.

baillé? Yci certes nous avons sans circuit et sans ambiguïté, que le Seigneur rémunère les œuvres des fidèles par les niesmes bénéfices qu'il leur avoit jà donnez, devant qu'ils eussent pensé ix rien faire, et pour le temps qu'il n'avoit nulle cause de leur bien faire, sinon sa miséricorde.

3 Et toutesfois ce n'est pas frustration ne mocquerie, quand il dit qu'il rétribue aux œuvres ce qu'il avoit gratuitement donné devant les œuvres. Car d'autant qu'il veut que pour méditer l'accomplissement et jouissance des choses qu'il a promises, nous nous exercions en bonnes œuvres, et que par icelles nous cheminions pour parvenir à l'espérance bienheureuse (}u'il nous a proposée au ciel, c'est à bon droict que le fruit des promesses leur est assigné, puis qu'elles sont comme moyens pour nous conduire à la jouissance. L'un et l'autre a esté trèsbien exprimé de l'Apostre, quand il dit que les Colossiens s'appliquoyent à suyvre charité, pour l'espérance qui leur estoit colloquée au ciel, de la(juelle ils avoyent au paravant entendu par la doctrine véritable de l'Evangile ^ Car en disant qu'ils oni cognu par l'Evangile, que l'héritage céleste leur estoit préparé , il dénote que l'espérance en est fondée en un seul Christ, non point en nulles œuvres. A quoy s'accorde ce dire de sainct Pierre, que nous sommes gardez de la vertu de Dieu par la foy, au salut qui est appresté pour estre manifesté en son temps ^. Quand il dit qu'à ceste cause ils s'efforcent de bien faire, il démonstre que les fidèles tout le temps de leur vie doyvent courir pour appréhender. Or afin que nous ne pensissions que le salaire que nous promet le Seigneur, se doyve mesurer selon les mérites, il nous propose une parabole , en laquelle il se compare à un pèr<3 de famille, lequel envoyé en sa vigne tous ceux (ju'il rencontre : les uns en la première heure du jour, les autres en la seconde, les autres en la troisième : aucuns en l'onzième.

Quand ce vient au soir, il distribue à tous salaire égal ^. De laquelle parabole l'ex-

1) Col. I, 4, 5.

3) Malth. XX, 1, etc.

2) 1 Pierre I, 5.

position est trèsbien et briefvement couclSÉe au livre intitulé, De vocatione Genlium, qu'on attribue à sainct Ambroise.

Pource que c'est un Docteur ancien , j'aime mieux user de ses paroles que des mienes. Par ceste similitude, dit-il, le Seigneur a voulu monstrer que la vocation de tous fidèles, combien qu'il y ait quelque variété en l'apparence extérieure, appartient à sa seule grâce. Ceux doncques qui après avoir besongné une heure seulement , sont égalez à ceux qui ont travaillé tout au long du jour, représentent la condition de ceux que Dieu pour magnifier l'excellence de sa grcàce, appelle sur la fin de leur vie, pour les rémunérer selon sa clémence : non pas leur payant le salaire de leur labeur, mais espandant sur eux les richesses de sa bonté, comme il les a esleus sans leurs œuvres .- afin que ceux-mesmes qui ont long temps travaillé, et ne reçoyvent non plus que les derniers, entendent qu'ils reçoyvent tout du don de sa grâce, et non pas pour salaire de leurs labeurs ^ il est aussi à noter qu'en tous les passages où la vie éternelle est nommée Loyer de bonnes œuvres , elle ne se prend point pour la communication que nous avons avec Dieu, quand il nous reçoit en nosire Seigneur Jésus, pour nous faire ses héritiers : mais pour la possession, ou fruition de la béatitude que nous avons en son royaume : ce qu'aussi emportent les paroles de Christ, quand il dit, Au siècle à venir vous aurez la vie éternelle ^ Item, Venez, possédez le royaume^, etc. Pour ceste cause sainct Paul appelle la révélation qui se fera au dernier jour, Nostre adoption : et expose puis après ce mot, Rédemption de nostre corps \ Au reste, comme celuy qui est aliéné de Dieu, est en la mort éternelle : aussi quiconques est receu en la grâce de Dieu, pour communiquer et estre uni avec luy , il est transporté de mort à vie : ce qui se fait par la seule grâce d'adoption. Et si à leur façon ils se monstrent opiniastres sur ce mot de Loyer, nous leur amènerons tousjours à l'opposite ce que dit

1) Ambroise, De vocat. Gent. Lib. I, Ciip. V.

2) Marc X, 30. 3) Mallli. XXV, 3't, elc. 4) Rom. YIU, 23.

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