‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 105 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XVIII

sainct Pierre, que la vie éternelle q^t le loyer delà foy^

4 Pourtant ne pensons point qne le sainc.t Esprit, parles promesses ci-dessus récitées veuille priser la dignilé des œuvres comme si elles niéritoyent quekiue loyer. Car l'Escriture ne nous laisse rien de reste, de quoy nous nous puissions exalter devant la face de Dieu. Plustost au contraire elle est du tout en cela, de confondre nostre orgueil, nous iiumilier, abatre et anéantir du tout. Mais le sainct Esprit par les promesses susdites subvient à nostre imbécillité : laquelle autrement décberroit et défaudroit incontinent, si elle n'esloit ainsi soustenue et consolée. Premièrement, qu'un chacun répute en son endroict combien c'est une chose dure, de renoncer et abandonner non-seulement toutes les choses qu'il aime , mais aussi soy-mesme. Et toutesfois : c'est la première leçon que baille Christ à ses disciples, c'est-à-dire à tous fidèles : et tout au long de leur vie il les tient sous la discipline de la croix, alin qu'ils n'adonnent point leur cœur à la cupidité ou tiance des biens terriens. Brief, il les traitte en telle sorte, que de quelque costé qu'ils se tournent, tant que ce monde se peut estendre : ils ne voyent sinon désespoir. Tellement que sainct Paul dit que nous sommes les plus misérables de tous les hommes, si nous espérons seulement en ce monde ^. Ahn doncques que nous ne perdions courage en telles angoisses, le Seigneur nous assiste, et admoneste de lever la teste en haut et regarder plus loing, nous promettant que nous trouverons en luy nostre béatitude, laquelle nous ne voyons pas en ce monde. Or il l'appelle Loyer, salaire et rétribution : non pas estimant le mérite de nos œuvres, mais signifiant que c'est une récompense pour les misères, tribulations et opprobres que nous endurons en terre. Pourtant il n'y a point de mal d'appeler à l'exemple de l'Escriture, la vie éternelle. Rémunération : veu que par icelle le Seigneur transfère ses serviteurs de travail en repos, d'affliction en prospérité, de tristesse en joye, de povreté en

1) 1 Pierre 1,9.

2) I Cor. XV, 19.

affluence, d'ignominie en gloire : finalement qu'il change tous les maux qu'ils ont endurez, en plus grans biens. Il n'y aura aussi nul inconvénient, d'estimer sainclelé de vie cstre la voye, non pas hujuelle nous face ouverture en la gloire céleste, mais par laquelle Dieu conduit ses esleus en la manifestation d'icelle : veu (lue c'est son bon plaisir de glorilier ceux (|u'il a sanctifiez ^ Seulement que nous n'imaginions point aucune correspondance entre 3Iérite et Loyer. A quoy s'abusent perversement les Sophistes, pource qu'ils ne considèrent point ceste lin que nous avons exposée. Or quelle mocquerie est-ce, quand Dieu nous appelle à un but, de destourner les yeux d'un autre costé? Il n'y a rien plus clair, tpie le loyer est promis aux bonnes œuvres : non pas pour enfler de gloire nostre cœur, mais pour soulager la foiblesse de nostre chair. Celuy doncques qui veut par cela inférer quelque mérite des œuvres, ou les balancer ensemble, se destourne bien loing du droict but que Dieu propose.

5 Pourtant, quand l'Escriture dit que Dieu comme juste juge, rendra la couronne de justice à ses serviteurs^, nonseulement je respon avec sainct Augustin, Comment rendroit-il la couronne comme juste juge, s'il n'eust premier donné la grâce comme Père miséricordieux? Et comment y auroit-il justice aucune, sinon que la grâce eust précédé, laquelle justitie l'inique ? Et comment ceste couronne seroit-elle rendue comme deue, sinon que tout ce que nous avons nous eust esté donné sans estre deu^? mais j'adjouste aussi avec cela, Comment imputeroit-il justice à nos œuvres, sinon qu'il cachast par son indulgence ce qui est d'injustice en icelles ? Comment les réputeroit-il dignes de loyer, sinon qu'il effaçast par sa bénignité intinie : ce qui est en icelles digne de peine? J'adjouste cela au dire de sainct Augustin, pource qu'il a accousluméde nommer la vie éternelle, Grâce : d'autant qu'elle nous est donnée pour les dons gratuits de Dieu, quand elle est rendue à nos œuvres. Mais

1) Rom. VIII. 30. 2) 2'Tim. IV, 8.

3) August., Âd Valent., De grat. et lib.arb.

l'Escrlture nous humilie d'avantage : et ce pendant nous élève en haut. Car outre ce qu'elle, nous défend de nous glorifier en nos œuvres, poiirce que ce sont dons gr;itnits de Dieu : pareillement elle nous monstre qu'elles sont toiisjours entachées d'ordures, tellement (|u'elles ne peuvent pas salisfaire ne plaire à Dieu , si elles sont examinées selon sa riiiueur : mais afin que noslre zèle ne s'affadisse point, il est aussi dit qu'elles p'aiseiU à Dieu, pource qu'il les supporte. Or combien que sainct Augustin pare un peu autrement que nous, loutesfo's quant au sens et à la substance, nous accordons bien ensemble. Car au troisième livre à Boniface \ après avoir fait comparaison de deux hommes, dont il pose le cas que l'un soit d'une si saincte vie et parfaite qu'on le liene pour un Ange : que l'autre soil bien de bonne vie et honneste, mais non pas d'une perfection ne d'une sainctelé si grande: il concludruialemeiit ainsi. Ce second, dit-il, qui semble bien advis inférieur à l'autre quant à sa vie, est néantmoins beaucoup plus excellent, à cause delà droicte foy qu'il a en Dieu, par laquelle il vit, et selon laquelle il s'accuse en ses péchez : en toutes ses bonnes œuvres il loue Dieu, luy attribuant toute gloire, et recevant ignominie sur soy, el recevant de luy pardon de ses fautes, et affection de bien faire : et ainsi en partant de ce monde, il sera receu en Paradis. Pourquoy cela, sinon pour la foy?

laquelle combien qu'elle ne s;iuve point l'hoaime sans œuvres , d'autant qu'elle est vive, el besongne par charité, toutesfois elle est cause que les péchez sont pardonnez. Car comme dit le Prophète, le juste vil de foy^ : et sans icelle mesmes les œuvres qui semblent bonnes, sont converties en péchez Certes il confesse clairement en ce passage, ce que nous <léb;ilons et maiiuenons sur tout : c'est asçavoir, que la justice des œuvres dépend et procède de ce qu'elles sont receuesde Dieu avec pardon : c'est-à-dire, en miséricorde, et non pas en jugement. 6 II y a d'autres passages qui ont quasi semblable sens à ceux que nous venons

d'ej^liquer. Comme quand il est dit. Faites-vous desamisdes richesses d'iniciuiié, alin (jue (juand vous délaudrez, ils vous reçoyvent au royaume de Dieu^ Item, Knsi'igne les riches de ce monde de ne s'enorgueillir, et n'espérer point en l'incertitude de leurs richesses, mais en Dieu vivant. Exhorte-les de bien faire, d'esire riches en bonnes œuvres, et d ■ se faire m) bon thrésor pour l'adveiur, alin d'appréhender la vie éternelle^. Nous voyons que les bonnes œuvres sont accom|)arées à richesses, desquelles il est dit (}ue nous jouirons en la béatitude future. Je respon que jamais nous n'aurons la vraye intelligence de tout ce (|ui est là dit, si nous ne convertissons nos yeux au but auquel le sainct Esprit dresse ses paroles. Si ce que dit Christ est vray,que nostre cœur s'arreste là où est nostre ihrésor^ : comme les enfans de ce siècle s'empeschent et s'appliquent du tout à amasser les choses qui apparlier.enl à la félicité de la vie présente : ainsi faut-il que les fidèles, voyaiU que ceste vie s'esvanouira comme un songe, envoyent les choses dont ils veulent droictement jouir à tousjours, au lieu où ils ont à vivre éternellement. Pourtant il nous faut ensuyvre l'exemple de ceux qui se déparlent d'un lieu à l'autre, pour y habitera perpétuité. Ils envoyent devant tout leur bien : et ne leur fait point mal de s'en passer pour un petit de temps : mais plustost s'estiment d'autant plus heureux, qu'ils ont plus de bien au lieu où ils doyvant linir leur vie. Si nous croyons que le ciel est nostre pays et nostre propre habitation, il convient plustost d'y transmettre nos richesses, que de les retenir yci, pour les abandonner quan;l il nous en faudra partir subitement. Or la manière de les transmettre, quelle est-elle? C'est de comniuni(iuer aux nécessitez des povres, ausquels tout ce qu'on eslargist, le Seigneur l'advoue luy esire donné* : dont vient ceste bi'lle promesse, (|ue quiconques donne aux pauvres, preste à Dieu à usure^. Item, Celuy qui sèmera largement, aura large moisson^ Car toute la

1) Cap. V.

2) Hab. II, 4.

1) Luc XVI. 9.

3) M.iMi. VI, ->1.

5) Pniv. XIX, n.

5) 1 Tiiii.VI, 17-19.

A) Matlh. XXV, 40.

6) 2 Cor. IX, 6.

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