LIVRE III, CHAPITRE XVIII
sions i\ (lire que sainct Paul appelle lu Perfection , quand les membres d'une liglise bien ordonnée sont conjoincls ensemble, et aussi que nous confessions l'homme eslre parfait devant Dieu par charité : que conclurronl-ils néanimoins de nouveau par cela? Car je répliqueray tousjours au contraire, que nous ne parvenons jamais à ceste perfection , que nous n'accomplissions charité. Et décela pourray inférer, puis que tous hommes du monde sont bien loingde l'accomplissement de charité, que toute espérance de perfection leur est ostée.
9 Je ne veux point poursuyvre tous les tesmoignages que ces accariasires Sorboniques prenent inconsidérément çà et là de l'Escriture, pour batailler contre nous. Car ils font d'aucunes allégations si ridicules, que je ne les puis toucher si je ne veux estre inepte comme eux. Je ' mettray doncques fin ù ceste iTiatière, après avoir expliqué une sentence de Christ, en laquelle ils se plaisent merveilleusement : c'est quand il respond au docteur de la Loy, lequel l'avoit interrogué, Quelles choses sont nécessaires à salut? Si tu veux entrer en la vie, garde les commandemens K Que voulons-nous d'avantage, disent-ils, puis que l'autheur de grâce mesme nous commande d'acquérir le royaume de Dieu par l'observation des commandemens? Comme si ce n'estoit point chose notoire, que Christ a tousjours conformé ses responses à ceux ausquels il avoit à faire. Or en ce passage il avoit esté interrogué par un docteur de la Loy, du moyen d'obtenir la béatitude éternelle : et ce non pas simplement, mais en ceste forme de parler, Qu'est-ce que doyvent faire les hommes pour parvenir à la vie? Tant la personne de celuy qui parloit, que la question, induisoit le Seigneur d'ainsi respondre. Car ce docteur estant enflé d'une fausse opinion de la justice légale, estoit aveuglé en la fiance de ses œuvres. D'avantage, il ne demandoit autre chose, sinon quelles sont les œuvres de justice, par lesquelles on acquiert salut. C'est doncques À bon droict qu'il est envoyé à la Loy, en la-
1) Maltli. XIX, 17.
quelle nous avons un miroir parfait de justice. Nous aussi bien preschons haut et clair qu'il faut garder les commandemens, si on cherche justice aux œuvres.
Et est une doctrine nécessaire de cognoistrc ù tous Chrestiens : car comment auroyent-ils leur refuge à Christ, s'ils ne cognoissent qu'ils sont trébuschez en ruine de mort? Et comment cognoistroyent-ils combien ils sont esgarcz du chemin de vie, sans avoir entendu quel il est? Pourtant ils ne sont pasdroictement instruits d'avoir leur refuge en Christ pour recouvrer salut, jusquesà ce qu'ils entendent quelle répugnance il y a entre leur vie et la justice de Dieu, laquelle est contenue en la Loy. La somme est telle : Si nous cherchons salut en nos œuvres, il nous faut garder les commandemens, lesquels nous instruisent à parfaite justice. Mais il ne nous faut pas yci arrester, si nous ne voulons défaillir au milieu du chemin, car nul de nous n'est capable de les garder. Puis doncques que nous sommes tous exclus de la justice de la Loy, il nous est mestier d'avoir une autre retraite et secours, asçavoir en la foy de Christ. Pourtant , comme le Seigneur Jésus en ce passage renvoyé à la Loy le docteur d'icelle , lequel il cognoissoit estre enflé de vaine confiance de ses œuvres, afin qu'il se cognoisse povre pécheur, sujet à condamnation : aussi en un autre lieu il console par promesse de sa grâce , les autres qui sont humiliez par telle recognoissance, et les console sans faire mention de la Loi : Venez à moy, dit-il, vous tous qui estes chargez et travaillez, et je vous soulageray : et vous trouverez repos à vos âmes ^
10 Finalement, après que nos adversaires sont las de renverser l'Escriture, ils taschent de nous surprendre par captions et vaines sophisteries. Ils cavillent premièrement, que la foy est nommée Œuvre 2; et pourtant que nous faisons mal de l'opposer aux œuvres, comme chose diverse. Comme si la foy, entant que c'est une obéissance de la volonté de Dieu, nous acquéroit justice par son mérite : et non plustost entant qu'en rece-
1) Matlh. XI, 28,
2) Jean VI, 49.
vant la miséricorde de Dieu, elle nous rend certains de la justice de Christ, laquelle par la bonté gratuite du Père céleste, nous est offerte en l'Evangile. Si je ne ni'ainuse point à réfuter telles inej)ties, les lecteurs me pardonneront : car elles sont tant légères et frivoles, qu'elles se peuvent rompre d'elles-mesmes. Toutesfoisil me semble advis bon de respondre à une objection qu'ils font : laquelle pource qu'elle a quelque apparence et couleur de raison, pourroit faire quelque scrupule aux simples. Comme ainsi soit, dîsent-ils, que les choses contraires passent par une mesme reigle : puis qu'un chacun péché nous est imputé à injustice, il est convenable qu'une chacune bonne œuvre soit imputée à justice. Ceux qui respondent que la damnation des hommes procède proprement de seule infidélité, et non point des péchez particuliers, ne me satisfont point. Je leur accorde bien que la fontaine et racine de tous maux, est incrédulité. Car c'est le commencement d'abandonner et quasi renoncer Dieu : dont s'ensuyvent toutes les transgressions de sa volonté. Mais touchant ce qu'ils semblent advis contre-poiser en une mesme balance les bonnes œuvres et mauvaises, pour estimer la justice ou l'injustice de l'homme, en cela je suis
contraint de leur répugner. Car la justice des œuvres est une parfaite obéissance de la Loy. Pourtant nul ne peut estre juste par œuvres, s'il nesuyt comme de droicte ligne, la Loy de Dieu tout le cours de sa vie. Incontinent qu'il est décliné çà et là, il est décheu en injustice. De là il appert que la justice ne gist point en quelque peu de bonnes œuvres : mais en une observation entière et consommée delà volonté de Dieu. Or c'est bien autre raison, que de juger l'iniquité. Car quiconque a paillarde ou desrobé, par un seul délict est coulpable de mort, entant qu'il a offensé la majesté de Dieu. C'est à ce point que s'abusent nos Sophistes, qu'ils ne considèrent point ce que dit sainct Jaques : c'est que celuy qui a transgressé un commandement, est coulpable de tous : pource que Dieu qui a défendu de meurtrir, a aussi bien défendu de desrober ^, etc. Pourtant il ne doit point sembler absurde, quand nous disons que la mort est juste loyer d'un chacun péché : veu qu'ils sont tous dignes de l'ire et vengence de Dieu. i\Iaisce seroit mal argué, de tourner cela au rebours : c'est, que l'homme puisse acquérir la grâce de Dieu par une seule bonne œuvre , ce pendant que par plusieurs fautes il provoquera son ire.