LIVRE 111, CHAPITRE XVIIl
charilé que nous faisons à nos frères, est comme mise en garde entre les mains (l(i Dieu. Luy limicques, comme il est tidèle gardien, nous rendra une fois le (ont avec trèsample usure. Quoy doiic(|ues, dira quel(|u'un,lfsœuvresde charité sont-elles de telle eslime envers Dieu, que ce soyenl connue riclifsses à luy commises? El (|ui auroit horreur d'ainsi parler, puis que l'Escriture le tesmoigne tant apertemerU? Mais si qiiehpi'un pour obscurcir la bénignité de Dieu veut establir la dignité des œuvres, ces lesmoignages ne luy aideront de rien pour confermer son erreur. Car nous n'en scaurions autre chose inférer, sinon que la bonlé et l'indulgence de Dieu est merveilleuse envers nous : veu (|ue pour nous inciter à bien faire, il nous promet que nulle bonne œuvre que nous ferons ne sera perdue, combien qu'elles soyent toutes indignes, non -seulement d'estre récompensées, mais aussi acceptées d^ luy.
7 Mais ils pressent plus fort les paroles de l'Aposire : le(|uel consolant les Thessaloniciens en leurs tribulations, dit qu'elles leur sont envoyées, atin qu'ils soyent trouvez dignes du royaume de Dieu, pour lequel ils souffrent '. Car c'est, dil-il, une chose équitable envers Dieu, de rendre aflliction à ceux qui vous affligent : et à vous repos, quand le Seigneur Jésus sera révélé du ciel. Item, l'auibeur de l'Epistreaux Hébrieux, Dieu n'est pas tant injuste, qu'il oublie la peine que vous avez prinse, et la dilection que vous avez monstrée en son Nom, en eslargissant de vos biens à ses fidèles ^. Je respon au premier lieu, que sainct Paul ne signifie là aucune dignité de mérite, mais veut seulement dire, que comme le Père céleste nous a esleus pour ses enfans : aussi il veut que nous soyons faits conformes à son Fils premier-nay ^, Comme doncques Christ a premier souffert que d'entrer en la gloire qui luy estoit destinée : ainsi faut-il que par plusieurs tribulations nous entrions au royaume des cieux *. Pourtant, quand nous endurons afflictions pour le nom de Christ, les mar-
1) î Thcss. l, 5.
3) Rom. Vllt, 29.
i) Luc XXIV, 26; Act. XIV, 2
2) Ueb. YI, 10.
ques des(|uelles nostre Seigneur a accoustumé d(^ signer les brebis de son troupeau, sont impi'iiuées en nous. Selon cesle raison (ionc(iues nous sommes estimez dignes du royaume de Dieu : pource (pie nous portons en nosire corps les marcpies de Jésus-Christ, qui sont enseignes des enfans de Dieu. A (|uoy aussi se réfèrent ces sentences: (pic nous portons en nosire corps la mortilication de Christ atin que sa vie soit manifestée en nous : que nous sommes configurez à ses (tassions, pour parvenir à la similitude de sa résurrection ^ La raison (jui est adjoustée de sainct Paul, asçavoir que c'est (;hose Juste envers Dieu de donner repos à ceux qui auront travaillé, n'est pas pour prouver aucune dignité des œuvres : mais seulement pour confermer l'espérance de salut. Comme s'il disoit. Ainsi (ju'il convient au juste jugement de Dieu, de faire vengence sur vos ennemis des outrages et molestes qu'ils vous auront faits : pareillement il convient qu'il vous donne relasche et repos de vos misères. L'autre passage, (jui dit tellement les bonnes œuvres ne devoir estre mises en oubli de Dieu, qu'il signilie quasi que Dieu seroit injuste s'il les oublioit, se doit prendre en ce sens : c'est que le Seigneur pour resveiller nostre paresse, nous a donné espérance que tout ce que nous ferions pour son nom ne seroit point perdu. Qu'il nous souviene que ceste promesse, comme toutes les autres, ne nous proutileroit de rien, sinon que l'alliance gratuite de sa miséricorde précédasl, sur laquelle reposast toute la certitude de nostre salut. Ayans cela, nous devons avoir certaine confiance que la rétribution ne sera point desniée de la libéralité de Dieu à nos œuvres, combien qu'elles en soyent plus qu'indignes. L'Apostre doncques pour nous confermer en ceste attente, dit que Dieu n'est pas injuste, qu'il ne nous liene promesse. Pourtant ceste justice de Dieu se réfère plus à la vérité de sa promesse, qu'à l'équité de nous rendre ce qui nous est deu. Auquel sens il y a un dire notable de sainct Augustin : lequel comme ce sainct person-
1) Cal. VI, 27 ; 2 Cor. IV, 10.
IINSTITUTION CHRESTIENiN£.
nage n'a pas douté de répéter souventesfois, aussi il doit bien esire imprimé en nostre mémoire. Le Seigneur, dit -il, est lidèle, lequel s'est fait debteur à nous, non pas en prenant de nous quelque chose, mais en nous promettant tout libéralement ^
8 Nos Pharisiens aussi allèguent ces sentences de sainct Paul : Si j'avoye toute la foy du monde, jusques à transférer les montagnes, et que je n'aye point de charité, je ne suis rien. Item, Maintenantces trois demeurent, Foy, Espérance, Charité : mais charité est la plus grande 2. Item, Sur tout ayez charité en vous : laquelle est le lien de perfection ^. Des deux premières ils s'efforcent de prouver que nous sommes justifiez par charité plustost que par foy : puis que c'est une vertu plus excellente. Mais ceste subtilité est aisée à réfuter. Car nous avons dpsjà exposé autre part, que ce qui est dit au premier lieu n'appartient de rien à la vraye foy : nous confessons que le second s'e doit entendre de la vraye foy, à laquelle il préTère charité comme plus grande : non pas comme si elle estoit plus méritoire, mais d'autant qu'elle est plus fructueuse, qu'elle s'estend plus loing, qu'elle sert à plusieurs, qu'elle a tousjours sa vigueur, comme ainsi soit que l'usage de la foy soit pour un temps. Si nous regardons l'excellence, à bon droict la dilection de Dieu auroit le premier degré, de laquelle sainct Paul ne touche point yci. Car il ne tend à autre fin, sinon qu'on s'éditie en Dieu mutuellement les uns les autres par charité. Mais posons le cas que charité soit plus excellente que foy en toutes manières : qui sera l'homme de sain jugement, et mesmes de cerveau rassis, qui infère de cela qu'elle justifie plus? La force de justifier qu'a la foy ne gist point en quelque dignité de l'œuvre : car nostre justification consiste en la seule miséricorde de Dieu et au mérite de Christ. Ce que la foy est dite justifier, ce n'est sinon pource qu'elle appréhende la justice qui luy est offerte en Christ. Maintenant si on interrogue nos adversaires, en quel
1) In Psalm. XXXIJ, CIX, cl alibi sœpe. i) 1 Cor. XIII, î, 13. 3) Col. IH, U.
sens ils assignent à charité la force de justifier: ils respondront que pource que c'est une vertu plaisante à Dieu, par le mérite d'icelle, entant qu'elle est acceptée par la bonté divine, justice nous est imputée. De là nous voyons comment leur argument procède bien. Nous disons que la foy justifie : non point qu'elle nous mérite justice par sa dignité, mais pource que c'est un instrument par lequel nous obtenons gratuitement la justice de Christ. Eux laissans derrière la miséricorde de Dieu et ne faisans nulle mention de Christ, où gist toute la somme de justice, maintienent que nous sommes justifiez par le moyen de charité, pource qu'elle est plus excellente. Comme si quelqu'un disputoit qu'un roy est plus propre à faire un soulier qu'un cordonnier, pource qu'il est beaucoup plus digne et plus noble. Ce seul argument est suffisant pour nous donner à cognoistre que toutes les escholes sorboniques n'ont jamais gousté que c'est Justification de foy. Or si quelque rioteur réplique contre ce que j'ay dit, que je pren ce nom de Foy en diverse signification en sainct Paul, prétendant qu'il n'y a nul propos de l'exposer ainsi diversement en un mesme lieu : j'ay trèsbonne raison de ce faire. Car comme ainsi soit que tous les dons qu'il avoit récitez se réduisent aucunement à foy et espérance, pource qu'ils appartienent à la cognoissance de Dieu : en faisant un sommaire en la fin du chapitre, il les comprend tous sous ces deux mots. Comme s'il disoit. Et la Prophétie, et les langues, et le don d'interpréter, et la science tendent à ce but, de nous mener à la cognoissance de Dieu. Or nous ne cognoissons Dieu en ceste vie mortelle que par foy et espérance. Pourtant quand je nomme foy et espérance, je compren tous ces dons ensemble.
Ces trois doncques demeurent, Foy, Espérance, et Charité: c'est-à-dire, quelque variété de dons qu'il y ait, ils se rapportent tous à ces trois : entre lesquels charité est la principale. Du troisième passage ils infèrent que si charité est le lien de perfection, aussi est-elle de justice, laquelle n'est autre chose que perfection. Premièrement, encores que nous lais-