‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 109 sur 346 · LIVRE m, CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE m, CHAPITRE XIX

bride à leurs conciipiscrnces : les autres esmeuvent grans lunuiltes, si quant et quant on ne met ordre à restreindre tels légers esprits, qui corrompent les meilleures choses qu'on leur sçauroit présenter. Car les uns sous couleur de ceste liberté rejettent toute obéissance de Dieu, et abandonnent toute licence à leur cbair. Les autres contredisent, et ne veulent ouyr parler de ceste liberté, par laquelle ils pensent que tout ordre, toute modestie et discrétion des choses soyent renversées. Que ferons-nous yci, estans enclos en tel destroit? Vaudroil-il pas mieux laisser derrière la liberté chreslienne, pour obvier à tels dangers? Mais comme il a esté dit, sans la cognoissance d'icelle, ne Jésus-Christ, ne la vérité de l'Evangile ne le repos intérieur des Ames n'est pas droictement cognu. Plusiost doncques au contraire, il faut mettre peine que ceste doctrine si nécessaire ne soit pas omise ny ensevelie : et ce pendant néantmoins que les objections absurdes qui se peuvent yci esmouvoir, soyent réprimées.

2 La liberté chrestienne, selon mon jugement est située en trois parties. La première est que les consciences des fidèles, quand il est question de chercher asseurance de leur justilication, s'eslèvent et dressent par-dessus la Loy, et oublient toute la justice d'icelle. Car puis que (comme il a esté monslré ci-dessus) la Loy ne laisse nul juste, ou il nous faut estre exclus d'espérance d'estre justifiez, ou il nous faut estre délivrez d'icelle : et tellement délivrez, que nous n'ayons nul esgard à nos œuvres. Car quiconques penseroil qu'il deust apporter quelque peu d'oeuvres pour obtenir justice, il ne pourroit déterminer fin ne mesure d'icelles, mais se constitueroit debteur de toute la loy. Parquoy, quand il est question de noslre justification, il nous faut démettre de toute cogitation de la Loy et de nos œuvres, pour embrasser la seule miséricorde de Dieu : et destourner noslre regard de nous-mesmes pour le convertir à un seul Jésus-Christ. Car il n'est pas yci question, asçavoir si nous sommes justes : mais comment estans injustes et indignes, nous pourrons estre réputez pour justes. De laquelle chose si

les consciences veulent avoir quelque certitude, elles ne doyvent donner aucun lieu à la Loy. Combien qu'il ne laie de cela inférer, que la Loy soit superflue aux fidèles : lesquels elle ne laisse point d'enseigner, exhorter, stimuler à bien, combien qu'au jugement de Dieu elle n'ait lieu en leurs consciences. Car comme ces deux choses sont bien diverses, aussi il nous les faut songneusement discerner. Toute la vie des Chresiiens doit estre une méditation et exercice de piété : d'autant qu'ils sont appelez à sanctification '. En cela gist l'oflice de la Loy, de les advertir de ce qu'ils ont à faire : afin de les inciter à avoir en affi'ction saincteté et innocence. Mais quand les consciences sont inquiétées comment elles pourront avoir Dieu propice, que c'est qu'elles auront à respondre, et en quelle fiance elles se pourront soustenir, si elles sont appelées et adjournées au jugement de Dieu:

lors il ne faut pas venir à conte avec la Loy, ne pourpenser ce qu'elle requiert:

mais elles se doyvent présenter un seul Jésus-Christ pour justice, lequel surmonte toute perfection de la Loy.

3 En ce point gist quasi tout l'argument de l'Epistre aux Galaliens. Car que ceux soyent pervers expositeurs qui disent que sainct Paul ne combat que pour la liberté des cérémonies, il est facile à prouver de la manière d'arguer de sainct Paul : comme quand il dit que Christ a esté fait exécration pour nous, afin de nous délivrer de l'exécration de la Loy. Item, que nous gardions la liberté par laquelle Christ nous a délivrez, et que nous ne souffrions point d'estre assujettis au joug de servitude"^. Voyci, dit-il > moy Paul je vous di, si vous estes circoncis. Christ ne vous proufitera de rien. Item, celuy qui est circoncy, est debteur de toute la Loy, et Christ luy est fait vain. Item, Vous tous qui estes justiDez par la Loy, vous estes décheus de la grâce. Ausquels propos certainement il démeine une chose plus haute que la liberté des cérémonies. Je confesse bien que sainct Paul traitte là des cérémonies, d'autant qu'il dispute contre les faux

1) Ephés. I, 4 ; 1 Tliess. IV, 5.

2) Gai. m, 13 ;V, 1, cl suivants.

Aposlres qui machinoyent de ramener en l'Eglisii clirestienne les ombres anciennes de la Loy, lesquelles avoyent esté abolies à la venue de Jésus-Christ. Mais pour décider ceste question, il faloit qu'il monfast plus haut : asçavoir à la vraye source. Premièremenl, d'autant que par ces figures judaïques la clairté de l'Evangile estoit obscurcie, il démonstre que nous avons en Jésus-Christ une plene exhibition de toutes les choses qui estoyent figurées par les cérémonies de la Loy mosaïque. Secondement, d'autant que les séducteurs ausquels il avoit à faire, abruvoyent le peuple d'une raescliante opinion, que c'esloit une œuvre méritoire pour acquérir la grâce de Dieu, que do faire les cérémonies de la Loy : il insiste principalement sur ce point, que les hommes ne peuvent acquérir justice devant Dieu par nulles œuvres, et tant moins par menus fatras de choses extérieures. Semblablement il remonstre que nous sommes par la mort de Christ délivrez de la damnation de la Loy^ laquelle est autrement sur tout le genre humain, afin d'avoir repos en nos consciences : lequel argument est propre au point que nous traittons. Finalement, il maintient ia liberté des consciences , déclairant qu'elles ne sont point liées à observer les choses indifférentes.

4 L'autre partie de la liberté chrestienne, laquelle dépend de ceste précédente, est telle : c'est qu'elle fait que les consciences ne servent point à la Loy comme contraintes par la nécessité de la Loy : mais qu'estans délivrées de la Loy, elles obéissent libéralement à la volonté de Dieu. Car d'autant qu'elles sont perliétuellement en crainte et terreur, tant ({u'elles sont sujettes à la Loy, jamais elles ne seront bien délibérées d'obéir volontairement et d'un franc cœur à la volonté de I>ieu, sinon que premièrement elles ayent obtenu ceste délivrance. Nous verrons par exemple plus briefvement et clairement à quelle fin tend ce propos. Le commandement delà Loy est, que nous aimions Dieu de tout nostre cœur, de toute nostre âme, de toutes nos

1) Gai. IV, 5.

forces*. Pour accomplir ce commandement, il faut que premièrement l'âme soit vuide de toute autre cogitation, que le cœur soit purgé de tout autre désir, que toutes les forces y soyent ensemble appliquées. Or ceux qui sont les plus avancez en la voyedeDieu, sont bien loing de ('e but. Car combien qu'ils aiment Dieu de bonne affection et en sincérité de cœur : toutesfois ils ont encores une grande partie de leur cœur et de leur âme remplie d'affections charnelles, desquelles ils sont empeschez et retirez, à ce qu'ils ne puissent courir à Dieu comme il appartient. Ils s'efforcent bien d'aller : mais la chair en partie débilite leur vertu, en partie l'appliiiue à soy. Que feront-ils yci, quand ils voyent qu'ils ne font rien moins que d'accomplir la Loy ? Ils veulent, ils aspirent, ils s'efforcent : mais rien en telle perfection qu'il appartient. S'ils regardent la Loy, ils voyent tout ce qu'ils sçauroyent entreprendre de faire estre maudit. Et ne faut que quelqu'un s'abuse, pensant que son œuvre ne soit point du tout mauvaise d'autant qu'elle est imparfaite : et pourtant que Dieu néantmoins a pour acceptable ce qui y est de bien. Car la Loy requérant parfaite dilection, condamne toute imperfection sinon que devant toutes choses la rigueur soit modérée. Que celuy doncques qui a telle estime de son œuvre, la considère bien : et il trouvera que ce qu'il y jugeoit estre bon en partie, est transgression de la Loy, entant qu'il est imparfait.

5 Voylà comment toutes nos œuvres sont liées à la malédiction de la Loy, si elles sont compassées à sa reigle. Et comment pourroyent les povres âmes prendre courage à faire quelque œuvre, pour laquelle elles n'attendroyent rapporter que malédiction? D'autre part, si estans délivrées de ce rigoureux commandement de la Loy, ou plustost de toute la rigueur d'icelle, elles se voyent estre appelées de Dieu avec une douceur paternelle: lors d'une alaigresse et franchise de cœur elles suyvront oîi il les voudra mener. En somme, ceux qui sont

0 Deut. VI, 5.

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