‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 110 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XIX

caplifs sous les lions de la Loy, soiil semblables aux serfs, ausquels les maistres ordonnent certaine lasclie d'ouvrage pour chacun jour: lesquels ne pensent rien avoir fait, et ne s'oseroyent présenter devant leurs maistres, s'ils n'ont achevé parfaitement tout ce qui leur a esté enjoinct. Mais les enfans qui sont plus libéralement et doucement traittez (le leurs pères, ne craignent point de leur présenter leurs ouvrages rudes et à demi faits, et mesmes ayans quelque vice : se conlians que leur obéissance et bon vouloir sera agréable au père, encores qu'ils n'ayent fait ce qu'ils vouloyent. Il nous faut doncques eslre semblables aux enfans, ne doutans point que nostre trèsbon Père et si débonnaire n'ait nos services pour agréables, combien qu'ils soyeni imparfaits et vicieux : comme mesmes il conferme par le Prophète, Je leur pardonneray, dit-il comme le père aux enfans qui le servent^: où le mot de Pardonner est prinspourbénignement supporter, dissimulant les vices, d'autant qu'il fait aussi mention du service. Et ne nous est pas peu nécessaire ceste asseurance: sans laquelle en vain nous travaillerons en tout. Car Dieu ne se répute estre honoré par nos œuvres, sinon qu'elles soyent vrayement faites à son honneur. Et comment les pourrions-nous faire en son honneur entre telles cr.iintes et doutes, quand nous sommes incertains s'il y est offensé ou honoré ?

6 C'est la cause pourquoy l'autheur de l'Epistre aux Hébrieux rapporte à la foy toutes les bonnes œuvres des anciens Pères, et selon la foy estime la valeur d'icelles^. Nous avons de ceste liberté un passage notable en l'Epistre aux Romains : où sainct Paul conclud que le péché ne nous doit dominer, pourtant que nous ne sommes plus sous la Loy, mais sous la grâce ^ Car après avoir exhorté les fidèles que le péché ne règne en leur corps mortel, et qu'ils n'adonnent leurs membres pour armes d'iniquité à péché, mais qu'ils se vouent et dédient à Dieu comme ressuscitez des morts, et

i) Mal. in, 17.

3) Rom. VI, 14.

S) Héb.XI, 2, 17.

leurs membres armes de justice à Dieu : pourtant qu'iceux au contraire pouvoyent objecter (ju'ils portent encores avec eux leur chair plene de concupiscences, et que le péché habite en eux, il vient à mettre ceste consolation, laquelle il déduit de la liberté de la Loy : comme s'il disoit, Combien que les lidèles ne sentent encores le péché esteint en eux, et la plene vie de justice : néantmoins ils ne se doyvent désoler et perdre courage comme s'ils avoyent Dieu courroucé contre eux pour telles reliques de péché, veu que par la grâce de Dieu, ils sont affranchis de la Loy, à ce que leurs œuvres ne soyent plus examinées à sa reigle. Et ceux qui infèrent qu'on peut bien pécher, puis que nous ne sommes plus sous la Loy. peuvent bien entendre que ceste liberté ne leur appartient en rien : de laquelle la fin est, de nous inciter et induire à bien.

7 La troisième partie de la liberté chreslienne nous instruit de ne faire conscience devant Dieu des choses externes, qui par soy sont indifférentes : et nous enseigne que nous les pouvons ou faire, ou laisser indifféremment. Et nous est aussi la cognoissance de ceste liberté trèsnécessaire. Car si elle nous défaut, nos consciences jamais n'auront repos, et sans fm seront en superstition. 11 est aujourd'huy advis â beaucoup de gens, que nous sommes mal advisez d'esmouvoir disputation qu'il soit libre de manger de la chair, que l'observation des jours et l'usage des vestemens soit libre, et de tels fatras, comme il leur semble. Mais il y a plus d'importance en ces choses que l'on n'estime communément. Car puis qu'une fois les consciences se sont bridées et mises aux liens, elles entrent en un labyrinthe infini et en un profond abysme, dont il ne leur est pas après facile de sortir. Si quelqu'un a commencé à douter s'il luy est licite d'user de lin en draps, chemises, mouchouers, serviettes : il ne sera non plus asseuré s'il luy est licite d'user de chanvre : à la fin il commencera à vaciller s'il peut mesmes user d'estouppes. Car il réputera en soymesme s'il ne pourroit pas bien manger sans serviette, s'il ne se pourroit point

passer de niouchouers. Si quelqu'un vient à penser qu'une viande, qui est un peu plus délicate que les autres, ne soit pas permise : en la fin il n'osera en asseurance de conscience devant Dieu manger ne pain bis, ne viandes vulgaires, d'autant qu'il luy viendra tousjours en esprit, s'il ne pourroit par entretenir sa vie de viandes plus viles. S'il fait scrupule de boire bon vin, il n'osera après en paix de sa conscience en boire de poussé ou esventé, ne finalement de l'eau meilleure ou plus claire que les autres: brief, il sera mené jusques-là, qu'il fera un grand péché de marcher sur un festu de iravers. Car il ne se commence pas yci un léger combat en la conscience : mais la doute est, s'il plaist à Dieu que nous usions de ces choses, ou que n'en usions pas, duquel la volonté doit précéder tous nos conseils et tous nos faits. Dont il est nécessaire que les uns soyent par désespoir jeltez en un goufi"re qui lesabysme: les autres, après avoir rejette et chassé toute crainte de Dieu, voisent par-dessus tous empeschemens, puisqu'ils ne voyent point la voye. Car tous ceux qui sont enveloppez en telles doutes, quelque part qu'ils se tournent, ont tousjours devant eux un scandale de conscience.

8 Je sçay bien, dit sainct Paul, qu'il n'y a rien de poilu sinon à celuy qui estime une chose pollue : car à cestuy-là elle est pollue '. Par lesquelles paroles il submet toutes choses externes à nostre liberté, pourveu que l'asseurance de ceste liberté soit certaine à nos consciences envers Dieu. Mais si quelque opinion superstitieuse nous met en scrupule, les choses qui estoyent pures de leur nature, nous sont souillées. Pourtant il dit après, Bienheureux est celuy qui ne se condamne point soy-mesme en ce qu'il approuve : mais ceiuy qui fait scrupule de quelque chose, s'il la fait contre son jugement, il est condamné, d'autant qu'il ne la fait pas en foy : et tout ce qui n'est de foy est péché ^. Ceux qui enserrez en tels destroits, néantmoins en osant toutes choses contre leurs consciences, se veulent monstrer

hardis et courageux, ne se destournentils pas d'autant de Dieu? D'autre part, ceux qui sont touchez de plus près de la crainte de Dieu, eslans contraints par ce moyen de faire beaucoup de choses contre leur conscience, sont eff;irouchez de beaucoup d'effrois : et en la fin défaillent. Tous ceux-là qui usent ainsi des choses, ou en telle hardiesse contre leur conscience, ou en telle crainte et confusion, tant les uns que les autres ne reçoyvent rien des dons de Dieu avec action de grâces : par laquelle seule toutesfois (comme tesmoigne sainct Paul) iceux dons son t sanctifiez à noslre usage *, J'enten action de grâces procédante d'un cœur qui recognoisse la bonté et libéralité de Dieu en ses dons. Car plusieurs d'eux entendent bien que les choses dont ils usent sont biens de Dieu, et louent Dieu en ses œuvres, mais puis qu'ils n'estiment pas qu'elles leur soyent données de Dieu , comment luy rendroyent-ils grâces comme à leur bienfaiteur? Nous voyons en somme, à quelle fin tend ceste liberté, c'est asçavoir à ce que puissions sans scrupule de conscience ou troublement d'esprit, appliquer les dons de Dieu à tel usage qu'ils nous ont esté ordonnez : par laquelle confiance nos âmes puissent avoir paix et rejws avec Dieu, et recognoistre ses largesses envers nous. Et en ceci sont comprinses toutes les cérémonies dont l'observation est libre, à ce que les consciences ne soyent point astreintes à les observer comme de nécessité : mais qu'elles sçachent que l'usage est submis à leur discrétion, selon qu'il seroit expédient pour édifier.

9 Or il faut diligemment considérer que la liberté chrestienne en toutes ses parties est une chose spirituelle : de laquelle toute la force gist à pacifier envers Dieu les consciences timides, soit qu'elles travaillent en doutant de la rémission de leurs péchez, soit qu'elles soyent en solicitude et crainte, asçavoir si leurs œuvres imparfaites et souillées des macules de leur chair, sont agréables à Dieu, soit qu'elles se sentent perplexes touchant l'usage des choses indifférentes.

1) Rom. XIV, U.

2) Rom. XIV, 22, 23.

1) ITiin. IV, 4, 5.

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