‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 146 sur 346 · LIVRE ÎII, CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

LIVRE ÎII, CHAPITRE XXII

Quant l'i ceux qu'il cognoist devoir pstre enclins à malice cl impiété, qu'il les laisse en leur conLiamnatioti. Or telles gens font (le la prescience de Dieu comme un voile, pour non-seulemenl obscurcir son élection, mais pour l'aire à croire qu'elle prend son origine d'ailleurs. Geste opinion est communément receue, et non pas seulement du commun populaire, mais de ceux qui se cuidenl estre bien sçavans : comme de faicl il y a eu de tout temps gens renommez qui l'ont suyvie.

Ce que je confesse franchement, alin qu'on ne pense pas en alléguant leur nom avoir beaucoup proulité contre la vérité : laqiu^lle est si certaine en cest endroict, qu'elle ne se peut esbranler, et si patente qu'elle ne se peut obscurcir par l'authorité des hommes. Il y en a d'aucuns, lesquels n'estans exercez en l'Escriture, ne sont dignes d'aucun crédit ne réputation : et toutfsfois sont tant plus hardis et téméraires à diffamer la doctrine qui leur est incognue : et ainsi ce n'est pas raison que leur arrogance soit supportée. Ils intentent procès à Dieu, de ce qu'en eslisantles uns selon sa volonté, il laisse là les autres. Mais puis (ju'il est notoire que la chose est telle, que gaigneront-ils à tancer ne gergonner contre Dieu? Nous ne disons rien qui ne soit api»rouvé par expérience : c'est qu'il a esté lousjours libre à Dieu de faire grâce à qui bon luy a semblé. Je ne leur demanderay point comment et pourquoy la lignée d'Abraham a esté préférée à toutes nations : combien qu'il soit tout paient que c'a esté par privilège, duquel la cause ne se peut trouver hors Dieu. Mais encores que je leur quitte cela, (ju'ils me respondent pourquoy ils sont hommes pi ustost (jue bœufs ou asnes : comme ainsi soit qu'il fust en la.main et au pouvoir de Dieu de les faire chiens, il les a formez à son image. Permettront-ils aux besles brutes de se plaindre de leur conditiori, accusans Dieu comme s'il s'esioit porté cruellement envers elles? Certes il n'y a pas plus grande raison, qu'ils jouissent de la prérogative qu'ils ont obtenue sans aucun mérite, d'estre hommes : qu'il n'y a qu'il soit permis à Dieu de distribuer diversement ses béiiéiices à la mesure de son juge-

ment. S'ils vienent aux personnes : ansquelles l'inéqualité leur est plus odieuse : pour le moins ils devront trembler quand l'exemple de Jésus-Christ leur sera mis en avant : et par ce moyen eslre un peu réprimez, pour ne point gazoui 1er si hardiment de ce haut mystère. Voylà un liomme mortel conceu de la semence de David : par quelles vertus diront-ils qu'il ait mérité que desjà au ventre de la Vierge sa mère il fust chef des Anges, Fils unique de Dieu, l'image et gloire du Père, la clairté, justice et salut du monde? Sainct Augustin a prudemment considéré cela : c'est (pi'au chef de l'Eglise nous avons un miroir trèsclair de l'élection gratuite : afin que nous ne trouvions pas le semblable estrange aux membres :

c'est que le Seigneur Jésus n'a point esté fait Fils de Dieu en bien vivant, mais qu'un tel honneur luy a esté d(=nné alin qu'il feist les autres parlicipans de ses dons^ Si quel(|u'un demandoit pourquoy les autres ne sont ce qu'il est, pourquoy nous sommes séparez d'avec luy par si longue distance, pourquoy nous sommes corrompus, et luy est la pureté : en parlant ainsi, non-seulement il descouvrira sa bestise, mais son impudence. Que si ces canailles poursuyvent à vouloir oster à Dieu la liberté d'eslire ou réprouver ceux qu'il luy plaist : que premièrement ils despouilleni Jésus-Christ de ce qui luy a esté donné. Maintenant il est besoin de bien escouter ce que l'Escriture prononce d'un chacun. Certes sainct Paul enseignant que nous avons esté esleus eii Christ devant la création du monde-, oste tout esgard de nostre dignité : cf>r c'est autant comme s'il disoit, Pource qu'en la semence universelle d'Adam, le Père céleste ne trouvoil rien digne de son élection : il a tourné ses yeux vers son Christ, alin d'eslire comme membres du corps d'iceluy ceux qu'il vouloit recevoir à vie. Pourtant que ceste raison soit résolue entre ies fidèles, que Dieu nous a adoptez en Christ pour estre ses héritiers : à cause qu'en nous-mesmes nous n'estions pas capables d'une telle excel-

1) Au!;iisl., De lompl. et gralia, ad l'aient., cap. XV ; Kern, De hnno persi-vercnliar, cap. ull.; Aiigust., De verbts Apos^tolt, serm. Vlll. i) Epliés. I, 4.

INSTlTUTIOiN CHRESTÎENNE.

lence. Ce qu'il note aussi bien en un autre lieu, quand il exhorte les Colossiens à rendre grâces à Dieu, de ce qu'il les avoit rendus idoines de participer à l'héritage des Saincls*. Si l'élection de Dieu précède ceste grâce, par laquelle il nous rend idoines d'obtenir la gloire de la vie future, que trouvera- il en nous dont il soit esmeu à nous eslire? Ce que je préten sera encores mieux exprimé par une autre sentence. Dieu nous a esleus, dit-il devant que jelter les fondemens du monde, selon le bon plaisir de sa volonté^, afin que nous fussions saincls, immaculez et irrépréhensibles devant sa face. Il oppose le bon plaisir de Dieu à tous mérites qu'on sçauroit dire.

2 A ce que la preuve soit plus certaine, il est besoin de discuter ce passage mieux par le menu, duquel les parties estans bien rassemblées ne laissent nulle doute. En parlant des esleus, c'est chose certaine qu'il addresse son propos aux (idèles, comme incontinent après il le déclaire. Partjùoy ceux qui destournent ceste sentence, comme si sainct Paul magnifioit la grâce qui a esté faite en général au siècle auquel l'Evangile a esté presché, se forgent une glose trop lourde. Ouireplus, sainct Paul en disant que les fidèles ont esté esleus devant que le monde fust créé, abat tout regard de dignité. Car quelle raison de diversité y auroit-il entre ceux qui n'estoyent pas encore nais, et qui en leur naissance de- Yoyent estre pareils en Adam? De ce qu'il adjouste qu'ils ont esté esleus en Christ, il s'ensuyt que non-seulement un chacun est esleu hors de soy-mesme, mais que les uns sont séparez d'avec les autres, d'autant qu'il appert que tous ne sont pas membres de Jésus-Christ. Ce qui s'ensuyt, asçavoir qu'ils ont esté esleus pour estre saincts, abat l'erreur que nous avons touché : c'est que l'élection viene de la prescience. Car ces mots y contredisent fort et ferme, que tout ce qu'il y a de bien et de verlu aux hommes, est comme fruit et effect de l'élection. Si on demande quelque cause plus haute, pourquoy les uns sont esleus plus-

1) Col. 1,12.

2) Epliés. I, 4.

tost que les autres, sainct Paul respond que Dieu les a ainsi prédestinez selon son bon plaisir. Par lesquels mois il anéantit tous les moyens que les hommes imaginent avoir eus en eux-mesmes pour estre esleus : car il déclaire que tous les bienfaits que Dieu nous eslargit pour la vie spirituelle sourdent de ceste fontaine : c'est qu'il a esleu ceux qu'il a voulu, et devant qu'ils fussent nais, qu'il leur a appresté et réservé la grâce laquelle il leur vouloil faire.

3 Par tout où règne ce bon plaisir de Dieu, nulles œuvres ne viénent en considération. Il est vray qu'il ne poursuyt pas cela en ce passage : mais il faut entendre la comparaison telle (|u'il l'explique ailleurs. Il nous a appelez, dit-il, en sa vocation saincte : non pas selon nos œuvres, mais selon son plaisir et sa grâce, laquelle nous a esté donnée en Christ de toute éternité ^ Et j'ai desjà monstre que les paroles qu'il adjouste conséquemment, c'est, Afin que nous fussions saincls et immaculez : nous délivrent de tout scrupule. Car si nous disons qu'il nous a esleus à cause qu'il prévoyoit que nous serions saincts, nous renverserons l'ordre de sainct Paul. Nous pouvons doncques ainsi arguer seurement : Puis qu'il nous a esleus à ce que nous fussions saincts, ce n'a pas esté d'autant qu'il nous prévoyoit devoir estre tels : car ces deux choses sont contraires, que les fidèles ayent leur saincteté de l'élection : et que par icelle saincteté ils ayent esté esleus. La Sophisterie à laquelle ils ont tousjours recours, ne vaut yci rien : c'est combien que Dieu ne rétribue pas aux mérites précédens la grâce d'élection , toutesfois qu'il la confère pour les mérites futurs. Car quand il est dit que les fidèles ont esté esleus afin qu'ils fussent saincts, il est en cela signifié que toute la saincteté qu'ils devoyent avoir, prend son origine et commencement de l'élection. Et comment cela conviendra-il, que ce qui est produit de l'élection soit cause d'icelle? D'avantage l'Apostre conferme encores plus (;e qu'il avoit dit, adjouslant que Dieu nous a

l)2Tim. ni, 9.

Page 1