LIVRE III, CHAPITRE XXII
esleus splon le décrel de sa volonté, qu'il avoil déterminé en soy-mesme. Car cela vaut autant comme s'il disoit qu'il n'a rien considéré hors de soy-mesme, à quoy il ait en esgard en faisant ceste y délibération. Pourtant il adjouste incontinent après, que toute la somme de nos- Ire élection se doit référer à ce but : c'est que nous soyons en louange à la grâce de Dieu. Certes la grâce de Dieu ne mérite pas d'estre seule exaltée en nostre élection, sinon que ceste élection soit gratuite. Or elle ne sera pas gratuite, si Dieu en eslisant les siens répute quelles seront les œuvres d'un chacun. Pourtant ce que disoit Christ à ses disciples, nous le trouverons estre véritable entre tous les tidèles. Vous ne m'avez pas esleu, dit-il, mais je vous ay esleus ^ En quoy non-seulement il exclud tous mérites précédons, mais il signifie qu'ils n'a- Yoyent rien en eux-mesmes pourquoy ils deussent estre esleus, sinon qu'il les eust prévenus de sa miséricorde. Selon lequel sens il faut aussi prendre ce dire de sainct Paul, Qui luy a donné le premier, et il Juy'rendra^? Car il veut monstrer que la bonté de Dieu prévient tellement les hommes, qu'elle ne trouve rien en eux, ne pour le passé ne pour l'advenir, dont elle leur appartiene.
4 D'avantage, en l'Epistre aux Romains, où il commence cest argument de plus haut, et le poursuyt plus amplement, il afferme que tous ceux qui sont nais d'Israël ne sont pas Israélites ^. Car combien qu'ils fussent tous bénits par droict héréditaire, tous ne sont pas venus égualemeni à ceste succession. La source de la dispute qu'il démeine, venoitde l'orgueil et fausse vanterie du peuple des Juifs. Car en s'attribuant le nom de l'Eglise ils Youloyent qu'on s'arrestast à eux, et qu'on ne creust à l'Evangile qu'à leur adveu. Comme aujourd'huy les Papistes s'advanceroyent volontiers en la place de Dieu sous ceste ombre du nom de l'Eglise, dont ils se fardent. Sainct Paul, combien qu'il accorde que la lignée d'Abraham soit saincte à cause de l'alliance, il débat néantmoinsqu'il y en a plusieurs
{) Jem XV, 16.
3) Rom. IX, 6.
2) Rom. XI, 35.
estrangers, et non -seulement pource qu'ils se sont abbaslardis en dégénérant de leurs pères, mais pource que l'élection spéciale de Dieu est par-dessus, laquelle seule ralitie l'adoption d'iceluy.
Si les uns estoyent establis en l'espérance de salut par leur piété, les autres en estoyent déjettez par leur seule ingratitude et révolte, sainct Paul parleroit lourdement et sottement, en transportant les lecteurs à l'élection secrelle, laquelle ne viendroit pas à propos. Or si la volonté de Dieu, de laquelle la cause n'apparoist point hors de luy, et n'est pas licite de la chercher ailleurs, discerne les enfans d'Israël les uns d'avec les autres, on imagine follement que la condition d'un chacun prene son origine de ce qu'ils ont en eux-mesmes. Sainct Paul passe plus outre, amenant l'exemple de Jacob et Esaii. Car comme ainsi soit que tous deux fussent enfans d'Abraham, et pour lors enclos au ventre de leur mère, que l'honneur de primogéniture fust transféré à Jacob, c'a esté un changement comme prodigieux par lequel toutesfois sainct Paul maintient que l'élection de l'un a esté testifiée, et la réprobation de l'autre. Quand on demande l'origine et la cause, les docteurs de la prescience la mettent tant aux vices (ju'aux vertus: car ce leur est un bon expédient, comme ils cuident, de dire que Dieu a monstre en la personne de Jacob, qu'il eslit ceux qui sont dignes de sa grâce ; et en la personne d'Esaû, qu'il réprouve ceux qui en sont indignes. Voyià ce qu'ils en prononcent comme gens hardis et asseurez.
!\Iais regardons qu'eu dit sainct Paul à l'opposile. Devant qu'ils fussent nais, ne qu'ils eussent rien fait ne de bien ne de mal, afin que le propos de Dieu selon l'élection denieurast ferme, il a esté dit non point du costé des œuvres, mais de Dieu qui appeloit, Le plus grand servira au moindre, comme il est escrit, J'ay aimé Jacob, j'ay hay Esaii K Si la prescience valoit quelque chose pour discerner d'entre les deux à quel propos seroit-il fait mention du temps? Posons le cas que Jacob ait esté esleu, d'autant
1) Rom. IX, 11.
que ceste dignité luy a esté acquise par ses vertus à venir : quelle raison saincl Paul eust-il eu, de dire qu'il n'esloil pas encores nay? 11 eust aussi adjousté inconsidérément, que l'un ne l'autre n'avoll fait ne bien ne mal : car la réplique seroit toute preste, que rien n'est caché A Dieu, et que la piété de Jacob luy a esté tousjours présente. Si les œuvres méritt'iii faveur, il est certain que quant à Dieu, elles devoyent estre prisées devant qu'il fust nay, comme en sa vieillesse. Or l'Apostre en poursuyvant, soud irèsbien ce nœud : c'est que l'adoption n'est point provi nue du costé desœuvres, mais de la vocaiion de Dieu. Il n'entreniesle ne temps passé ne temps futur au regard des œuvres : et puis en les opposant précisément à la vocation de Dieu, il n'y a doute qu'en establissant l'un il ne destruise l'auire : comme s'il disoit. Nous avons à considérer quel a esté le bon plaisir de Dieu, non pas ce que les hommes ont apporté d'eux-mesmes. Finalement, il est certain que par ces mots d'Election et de Propos, il a voulu rejetler en ceste matière toutes causes, les- (juelles les hommes se forgent hors le conseil secret de Dieu.
5 Qu'est-ce que prétendront pour obscurcir ces paroles, ceux qui assignent quelque lieu aux œuvres en nostre élection, soyent précédentes ou futures? Cela est plenemeni renverser ce que dit l'Apostre, que la dilTérence qui a esté entre les deux frères , ne dépend pas d'aucune raison de leurs œuvres, mais de la pure vocation de Dieu : pource que Dieu a déterminé ce qu'il en devoit faire devant qu'ils fussent nais. Ceste subtilité dont usent les Sophistes n'eust pas esté cachée à sainct Paul, si elle eust eu quelque fondement. Mais pource qu'il cognoissoit que Dieu ne peut rien prévoir de bien en l'homme, sinon ce qu'il a délibéré de luy donner par la grâce de son élection, il laisse là ceste perverse opinion de préférer les bonnes œuvres à leur cause et origine. Nous avons des paroles de l'Apostre, que le salut des tidèles est fondé sur le bon plaisir de l'élection de Dieu : et que ceste faveur ne leur est point acquise par aucunes œuvres, mais
leur vient de sa bonté gratuite. Nous avons aussi comme un miroir ou une peinture pour nous représenter cela.
Esaii et Jacob sont frères engendrez de mesmes parens, d'une mesme ventrée.
Estans encores au ventre de leur mère devant leur nativité, toutes choses sont pareilles en l'un et en l'autre : toutesfois le jugement de Dieu les discerne : car il en choisit un. et rejette l'autre. Il n'y avoil que la seule primogéniture, laquelle peust faire que l'un fust préféré à l'autre : mais encores icelle mesme est laissée derrière : et est donné au dernier ce qui est desnié à l'aisné. Mesmes en beaucoup d'autres, il semble advis que Dieu ait de propos délibéré vilipendé la primogéniture, afin d'oster à la chair toute matière de gloire. Rejettant Ismaël, il met son cœur à Isaac : abbaissant Manassé, il préfère Ephraïm K
6 Si quelqu'un réplique qu'il ne faut point par ces choses inférieures et légères prononcer de la vie éternelle : et que c'est une mocquerie d'inférer que celuy qui a esté exalté en honneur de primogéniture, ait esté adopté en l'héritage céleste : comme plusieurs y en a, qui n'espargnent pas mesmes sainct Paul, disans qu'il a abusé de tesmoignages de l'Escriture, les appliquant à ceste matière : je respon comme ci-dessus, que l'Apostre n'a point ainsi parlé inconsidérément, et n'a point voulu destourner en autre sens les tesmoignages de l'Escriture, mais il voyoit ce que telle manière de gens ne peuvent considérer, c'est que Dieu a voulu par un signe corporel ligurer l'élection spirituelle de Jacob, laquelle autrement esloit cichée en son conseil secret. Car si nous ne réduisons à la vie future la primogéniture qui a esté donnée à Jacob, la bénédiction qu'il récent seroit plenement ridicule, veu qu'il n'en auroit eu autre chose que toute misère et calamité, et bannissement du pays de sa naissance avec beaucoup d'an-'oisses.
Sainct Paul doncques voyant que Dieu par ceste bénédiction extérieure en avoit testilié une permanente et non cadu(iue, qu'il avoit préparée au Royaume céleste
1) Gcn. XLVm, 19.