LIVRE m, CHAPITRE XXIII
faire, pource que l'élection suflil à salut : et que l'homme est esleu, afin de s'adonner à bien faire ? Comment doncques endurerons-nous ces blasphèmes, lesquels renversent si. meschamment tout l'ordre de la prédestination? Quant est de l'autre partie, asçavoir qu'ils disent que celuy qui est réprouvé de Dieu, perdroit sa peine en s'appliquant à vivre purement et en itmocence : en cela ils sont convaincus de mensonge impudent; car dont procéderoit telle estude, sinon de réle(;tion de Dieu? veu que tous ceux qui sont du nombre des réprouvez , comme ils sont instrumens faits à opprobre, ne cessent de* provoquer l'ire de Dieu par crimes infinis : et confermer par signes évidens le jugement de Dieu qui est décrété contre eux, tant s'en faut qu'ils y résistent en vain.
13 Les autres aussi calomnient malicieusement et impudemment ceste doctrine, comme si elle renversoit toutes exhortations à bien et sainctement vivre. Duquel blasme sainct Augustin a esté merveilleusement chargé en son temps :
mais il s'en est trèsbien purgé au livre à Valentin , intitulé De correction et grâce : duquel la lecture pourra appaiser toutes gens craignans Dieu. Toutesfoisj'en toucherayyci une partie, qui sera, comme j'espère , pour satisfaire à tous esprits paisibles et de bonne sorte. Nous avons desjà veu quel héraut a esté sainct Paul pour publier à haute voix l'élection de Dieu : a-il esté refroidi pour cela , pour ne pouvoir admonester ni exhorter?
Que ces bons zélateurs comparent leur vivacité à la siene : on ne trouvera que glace en eux, au pris de l'ardeur admirable qui est en luy. Et de faict, ce principe oste tout scrupule, que nous ne sommes point appelez à souilleure*, mais afin que chacun possède son vaisseau en honneur, etc. Item, que nous sommes la facture de Dieu, estans créez à bonnes œuvres, lesquelles il a apprestées pour nous faire cheminer en icelles ^. En somme., quiconques est moyennement exercé en sainct Paul, entendra sans longue démonstration , comment il accorde les
1) 1 Thess. IV, 7.
2) Ephés. U, 10.
choses que ces brouillons veulent faire à croire eslre répugnantes. .lésus-Christ commande qu'on croye en luy : toutesfois quand il dit que nul n'y peut venir sinon qu'il luy soit donné du Père^ il ne dit rien qui ne soit vray. Parquoy que la prédication ait son cours pour amener les hommes à la foy, pour les y faire proufiter et les retenir en persévérance : toutesfois que cela n'empesche pas que la prédestination ne soit cognue, afin que ceux qui obéissent à l'Evangile ne s'enorgueillissent pas comme du leur, mais qu'ils se glorifient en Dieu. Jésus-Christ ne dit pas sans cause. Qui a aureilles pour ouyr, qu'il oye ^. Ainsi quand nous preschons et exhortons, ceux qui ont des aureilles obéissent volontiers : quant aux autres, le dire d'Isaie s'accomplit en eux, qu'en oyant ils n'oyent point ^. Or pourquoy les uns en ont (dit sainct Augustin) les autres non , qui est-ce qui cognoist le conseil du Seigneur? Faut-il doncques nier ce qui est manifeste, quand ce qui est occulte ne se peut comprendre * ? Ces propos sont fidèlement extraits de sainct Augustin : mais pource que ses propres mots auront possible plus d'authorité que les miens, j'en réciteray autant que besoin sera. Si quelques-uns, dit-il, se tournent à nonchalance et laschelé sous ombre de la prédestination , et se desbordent en leurs concupiscences , selon qu'ils y sont enclins, faut-il pourtant estimer ce qui se dit, estre faux? Si Dieu a préveu qu'ils seront bons, ils le seront, à quelque malice qu'ils soyent maintenant adonnez : et s'il a préveu qu'ils seront mauvais, ils le seront, en quelque bonté qu'ils cheminent aujourd'huy.
Faut-il pourtant que ce qui se dit vrayement de la prescience de Dieu, soit renoncé ou celé, sur tout, quand en s'en taisant on donne occasion à d'autres erreurs? Item, C'est autre chose de supprimer ce qui est vray, que de la nécessité de le déclairer. 11 seroit long de chercher toutes les causes de nous taire de la vérité. Il y en a une entre les autres : c'est afin que ceux qui n'entendent pas, n'empirent, qiiand nous désirons
1) Jean VI, 65.
3) Is. VI, 9.
2) Mallh. XIII,9.
4) Ut bono persev., lib. CXT.
INSTITUTION CHRESTiENNE.
d'instruire ceux qui en sont capables. Or telles gens , quand nous parlerons de la prédestination, n'en seront pas rendus plus savans : mais aussi ils n'en deviendront pas pires. Or le cas posé que la vérité emporte ceci , que quand nous la déclairons, ccluy qui ne la comprend pas en deviene pire : et que si nous la tenons ensevelie, celuy qui la pourroit comprendre en ait dommage , que pensons-nous qu'il soit de faire? Ne faudra-il pas plustost dire ce qui est vray, alin que ceux desquels il pourra estre entendu le comprenent, que de nous en taire, tellement que tous deux demeurent ignorans, et que celuy mesme qui est le plus entendu, empire par nostre silence, lequel s'il estoit enseigné , plusieurs autres apprendroyent de luy? Et nous refusons de dire ce que l'Escriture tesmoigne estre licite, voire sous ombre que nous craignons que celuy qui n'est point capable de proufiter n'en soit offensé : et ce pendant nous ne craignons point que celuy qui le pourroit comprendre, soit prins de fausseté par nostre silence ^ Puis il conferme encores plus clairement ce propos par une briefve conclusion : Si les Apostres, dit-il, et les Docteurs de l'Eglise qui les ont suyvis , ont fait tous les deux : c'est de traitter sainement de l'élection éternelle de Dieu , et d'entretenir les fidèles en reigie de saincte vie : qu'est-ce que ces nouveaux Docteurs estans contraints et convaincus par la vérité invincible, disent qu'il ne faut point prescber au peuple la prédestination , encores que ce qu'on en dise soit vray? Mais quoy qu'il en soit il la faut prèscher, alln que ceux qui ont aureilles pour ouyr, oyent. Et qui est-ce qui les aura, sinon les ayant receues de celuy qui a promis de les donner? Or que celuy qui n'a pas receu un tel don rejette la bonne doctrine, moyennant que celuy qui l'a, l'accepte et en boyve, qu'il en boyve et en vive. Car comme il faut prescher les bonnes oeuvres atin que Dieu soit deuement servy : ainsi faut-il prescber la prédestination, afin que celuy qui a aureilles pour ouyr, se glorifie en Dieu, non pas en soy^.
4) De bnno ptrsev,. c.ip. XVI.
2) Ejusdem libri cap. XX ; Mallli. XUl, 9.
14 Néantmoins selon que ce sainct Docteur avoit un singulier désir d'édifier, il advertit de modérer tellement la façon d'enseigner ce qui est vray, qu'on se garde tant qu'il sera possible de scandaliser. Car il remonstre que ce qui se dit vrayement, peut bien estre conforme à l'utilité. Si quelqu'un parloit ainsi au peuple, Ce que vous ne croyez, c'est pource que vous estes prédestinez à périr, non-seulement il nourriroit la paresse^ mais aussi flatteroit la malice. Si quelqu'un passoit encores plus outre, en disant qu'en ne croyant point à l'advenir, ils monstreront qu'ils seront réprouvez, ce seroit maudire pliistost qu'enseigner. Ainsi sainct Augustin veut bien que telles gens soyent rejettez, comme n'ayans nul goust, et mesmes troublans les simples:
ce pendant il maintient que nul ne prouflte en la correction, sinon que celuy qui fait proufiter mesmes sans correction, y aide par sa pitié. Or pourquoy il aide à l'un, et non pas à l'autre, ce n'est pas raison que l'argille en juge, et non pas le potier. Il adjouste puis après, Quand les hommes par le moyen de la prédestination vienent ou retournent en la voye de justice, qui est-ce qui besongne en leurs cœurs pour leur donner salut, sinon celuy qui donne accroi§,sement quand les ministres plantent et arrouseni'? Or s'il luy plaist de sauver, il n'y a nul franc arbitre qui luy résiste. Parquoy il n'y a doute que les volontez des hommes ne peuvent résister à celle de Dieu, (lequel fait tout ce qu'il veut au ciel et en terre, et qui mesmes a fait ce qui est à venir) veu qu'il fait ce que bon luy semble des volontez des hommes. Item, Quand il veut amener les hommes, les altache-ilà des liens corporels? Il tient les cœurs au jLledans, il les pousse et les tire parleurs volontez lesquelles il a formées en eux. Mais ce qu'il adjouste ne doit pas estre oublié, c'est, Pource que nous ne sçavons pas ceux qui appartienent au nombre et à la compagnie des prédestinez, ou non, que nous devons estre affectionnez à souhaiter le salut de tous. Si ainsi est, nous tascherons de faire tous ceux que nous rencontrerons, participans de nos-
1) 1 Cor. XV, 10.