‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 159 sur 346 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Que l'élection est confermée par la vocation de Dieu : et qu'au contraire les réprouvez- attirent sur eux la perdition juste, à laquelle ils sont destinez-.

1 Toulesfois afin que la chose soit mieux esclarcie , il sera expédient de traitter yci tant delà vocation des esleus, que de l'aveuglement et endurcissement des réprouvez. .Vay touché desjà du premier point en réfutant l'erreur de ceux qui sous ombre de la généralité des promesses, voudroyentégualer tout le genre humain. Mais Dieu garde son ordre, en déolairant finalement par sa vocation la grâce qu'il tenoit au paravant cachée en soy. Et pour cesle cause on peut dire qu'en appelant il testifie de son élection. Car il a préordonné ceux qu'il avoit précognus, pour estre conformes à l'image de son Fils. Or ceux qu'il a préordonnez, il les a aussi appelez : et ceux qu'il a appelez, il les a justiliez pour les glorifier une fois *. Comme ainsi soit que le Seigneur en eslisant les siens, les ait adoptez pour ses enfans, nous voyons toutesfois qu'ils ne vienent point en possession d'un si grand bien, sinon quand il les appelle. D'autre part, qu'estans appelez, ils ont desjà quelque jouissance de leur élection. Pour laquelle cause sainct Paul appelle l'Esprit qu'ils reçoyvent, Esprit d'adoption ^. Item, Le seau et arre de l'héritage futur ^ : d'autant que par son tesuioignage il conferme et seelle en leurs cœurs la certitude de ceste adoption. Car combien que la prédication de l'Evangile sourde de la fontaine de l'élection, toutesfois pource qu'elle est commune aussi aux réprouvez, elle n'en seroit point assez ferme preuve de soy. Mais Dieu enseigne ses esleus avec efficace, pour les attirer à la foy : comme nous avons allégué ci-dessus, Celuy qui est de Dieu a

1) Rom. Vni, 29, 30. 2) Rom. VllI, IS.

3) Ephés. I, 13. 14; 2 Cor. I, 22, et autres passages.

veu le Père S et non autre. Item, J'ay manifesté ton Nom aux hommes que tu m'as donnez '^ : comme ainsi soit qu'il dise ailleurs, Nul ne peut venir à moy, sinon estant tiré du Père ^ Lequel lieu sainct Augustin considère prudemment, lequel parle ainsi : Si, tesmoin la vérité, celuy qui a apprins du Père vient rquiconques ne vient point, n'a point apprins du Père. Il n'est pas doncques conséquent, que celuy qui peut venir, viene de faict, sinon qu'il le vueille et qu'il le face : mais quiconques a esté enseigné du Père, nonseulement peut venir, mais vient de faict. Et alors il y. a l'advancement de possibilité, l'atïection de volonté, et l'etfect de l'action *. Il parle encores plus clairement en un autre lieu, Qu'est-ce que veut dire ceci, Quiconques a ouy de mon Père et a apprins, vient à moy : sinon qu'il n'y a nul qui oye et qui apprene du Père, qui ne viene à Jésus-Christ? Car si tous ceux qui oyent et apprenent, vienent : quiconque ne vient point, n'a point ouy ny apprins. Car s'il eust ouy et apprins, il viendroit. Ceste eschole est fort eslongnée des sens de la chair, en laquelle le Père enseigne et est ouy, pour faire venir à son Fils. Un peu après il adjouste, Ceste grâce laquelle est occultement donnée aux cœurs des hommes, n'est point receue d'un cœur endurcy : car elle est donnée à ce que la dureté du cœur soit ostée. Ainsi quand le Père est ouy intérieurement, il oste le cœur de pierre et en donne un de chair ^. Et voylà comme il fait les enfans de la promesse et vais-

1) Jean VI, 46. 2) Jean XVII, 6.

3) Jean VI, 4V.

4) De Gratia Christi, contra Pelag. et Caelesi., lib. I, cap. XIV et XXXI. S) Ezéch. XI, 19 ; XXXVI, 26.

seaux de miséricorde, lesquels il a préparez en gloire ^ Pourquoy doncques n'enseigne-il tous hommes pour les faire venir à Christ, sinon que ceux qu'il enseigne c'est par miséricorde : et ceux qu'il n'enseigne point, c'est par jugement : d'autant qu'il a pitié de ceux que bon luy semble, et endurcit ceux qu'il veut ^. Le Seigneur doncques choisit pour ses enfans ceux qu'il eslit, et délibère d'estre leur Père : mais en les appelant, il les introduit en sa famille, et se conjoinct et allie avec eux, pour estre faits comme un. Or l'Escriture conjoignant en telle sorte la vocation avec l'élection, monstre bien par cela qu'il n'y faut rien chercher, sinon la miséricorde de Dieu gratuite. Car si nous demandons lesquels il appelle, et la raison pourquoy : elle respond. Ceux qu'il a esleus. Or quand on vient à l'élection, la seule miséricorde y apparoist de toutes pars : selon que porte la sentence de sainct Paul, Que ce n'est point ne du vueillant ne du courant, mais de Dieu ayant pitié ^. Et ne faut point prendre cela comme on fait communément, en partissant entre la grâce de Dieu et la volonté et course de l'homme. Car on expose que le désir ne l'effort de l'homme ne peuvent rien, sinon que la grâce de Dieu les face prospérer : mais si Dieu adjouste son aide, que l'un et l'autre fait quelque chose pour acquérir salut. Laquelle cavillation j'aime mieux réfuter par les paroles de sainct Augustin que par les mienes. Si l'Apostre, dit-il, n'a voulu autre chose que dire qu'il n'estoit seulement en la faculté du vueillant et du courant, sinon que le Seigneur y aide par sa miséricorde, nous pourrons au contraire retourner cela, et dire qu'il n'est pas en la seule miséricorde de Dieu, sinon qu'elle soit aidée par la volonté et course de l'homme *. Si cela est clairement meschant, il ne faut douter que l'Apostre n'ait voulu tout assigner à la miséricorde de Dieu, sans rien laisser à nostre volonté ou estude. Voylà les mots de ce sainct personnage. Je n'estime pas un festu la subtilité qu'ils ameinent : c'est que sainct Paul n'eust

1) Rom. IS, 23. 2) Lib. De Praedest. sanct., cap. VIII. ) Rom. IX, {6. 4) EnclUr. ai Laurent,, cap. XXXI.

pas ainsi parlé, s'il n'y avoit quelque effort et volonté en nous. Car il n'a pas réputé ce qui estoit en l'homme : mais voyant qu'il y en avoit aucuns qui assignoyent en partie le salut des hommes à leur industrie : au premier membre de son oraison il condamne simplement leur erreur, puis il maintient que toute la somme de salut gist en la miséricorde de Dieu. Et qu'est-ce que font autre chose les Prophètes, sinon de prescher continuellement la vocation de Dieu gratuite ? 2 Ce que nous voyons aussi en la substance d'icelle : car elle consiste en la prédication de la Parole, et illumination du sainct Esprit. Or nous avons au Prophète, à qui c'est que nostre Seigneur offre sa parole : J'ay esté trouvé, dit-il, de ceux qui ne me cherchoyent point, je suis apparu à ceux qui ne m'interroguoyent point. J'ay dit à ceux qui n'invoquoyent point mon Nom, Me voyci^ Et afin que les Juifs ne pensassent une telle grâce appartenir seulement aux Gentils, le Seigneur leur réduit en mémoire dont c'est qu'il a prins leur père Abraham, quand il l'a voulu recevoir en son amour : asçavoir du milieu de l'idolâtrie, en laquelle il estoit comme abysmé avec tous ses parens*. Puis que Dieu esclaire par sa Parole à ceux qui n'ont rien mérité : en cela il donne un signe assez clair de sa bonté gratuite. Or en cest endroict la bonté infinie de Dieu se monstre desjà : mais ce n'est pas pour le salut de tous, d'autant que la condamnation des réprouvez sera plus griefve, de ce qu'ils ont rejette le tesmoignage de l'amour de Dieu. Et de faict aussi Dieu retire d'eux la vertu de son Esprit, pour donner plus de lustre à sa grâce. Dont il s'ensuyt que la vocation intérieure est un gage de salut, qui ne peut mentir. A quoy se rapporte le dire de sainct Jehan, Nous cognoissons que nous sommes ses enfans, par l'Esprit qu'il nous a donné'. Et afin que la chair ne se glorifie qu'elle luy respond estant appelée : il afferme que nous n'avons nulles aureilles à ouyr, et nuls yeux à veoir, sinon qu'il nous les ait formez. D'avantage, qu'il nous les forme,

1) Is. LXV, 1.

3) 1 Jean IV, \Z.

2) Josué XXIV, 3.

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