‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 160 sur 346 · LIVRE 111, CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

LIVRE 111, CHAPITRE XXIV

non pas selon qu'un chacun en est digne : mais selon son élection. De quoy nous avons un exemple notable en sainct Luc, où il est dit que les Juifs et Gentils communément ouyrent la prédication de sainct Paul. Or comme ainsi soit que tous fussent enseignez d'une mesme doctrine, il est dit que ceux ont creu, que Dieu avoit ordonnez à vie éternelle ^ N'aurions-nous pas honte de nier que la vocation ne soit gratuite, en laquelle règne la seule élection depuis un bout jusquesà l'autre? 3 II nous faut yci donner garde de deux erreurs. Car les uns font l'homme compagnon de Dieu, pour ratider l'élection de Dieu en s'y accordant. Ainsi, selon eux, la volonté de l'homme seroit par-dessus le conseil de Dieu. Comme si lEscriture disoit seulement, qu'il nous est donné de pouvoir croire : et non pas plustost, que la foy plenement est don de Dieu. Les autres, je ne sçay pas de quelle raison estans iuduits, suspendent l'élection, de la foy : coaime si il n'y avoit point de certitude ne fermeté jusques à ce qu'on croye. Or il est bien vray qu'à nostre regard elle est confermée en croyant, et que le conseil de Dieu, qui au paravant estoit caché, nous est manifesté : mais ce pendant gardons-nous d'entendre autre chose que ce que nous avons dit par ci-devant, asçavoir que l'adoplion de Dieu, laquelle nous estoit incognue, nous est approuvée et comme scellée. Mais c'est faussement parler, que l'élection commence d'avoir son efficace lors que nous recevons l'Evangile, et qu'elle prend de là sa vigueur. Quant à nous, comme j'ay dit, il nous faut prendre la certitude d'icelle de l'Evangile : pource que si nous attentons de pénétrer au décret éternel de Dieu, ce nous sera un abysme pour nous engloutir. Mais après que Dieu nous a testifié et fait cognoistre que nous sommes de ses esleus, il convient monter plus haut, de peur que l'etfect n'ensevelisse sa cause. Car il n'y a rien plus desraisonnable, quand l'Escriture nous dit qu'il nous a illuminez selon qu'il nous avoit esleus , que cesle clairté nous esblouisse tellement les

1) Acl. XUI.W.

yeux, que nous refusions de pensera nostre élection. Je ne nie pas ce pendant que pour estre certains de nostre salut il ne nous fale commencer par la Parole, et que toute nostre liance ne s'y doyve appuyer et reposer, pour invoquer Dieu comme nostre Père. Car ceux qui appètent de voltiger sur les nues pour s'asseurer du conseil de Dieu, lequel il nous amis au cœur et en la bouche^, pervertissent tout ordre. Il estdoncques besoin de refréner nostre témérité par sobriété de foy, afin que Dieu nous soit tesmoin suffisant de sa grâce occulte, quand il la nous déclaire par sa Parole : moyennant que ce canal, duquel nous sommes rassasiez, n'empesche point que la vraye source ne retiene l'honneur qui luy appartient. 4 Or comme ceux qui enseignent la vertu et fermeté de l'élection dépendre de la foy, par laquelle nous sentons qu'elle nous appartient, font perversement, aussi d'autre part nous tiendrons un trèsbon ordre, si en cherchant d'avoir certitude de nostre élection, nous nous arrestons à ces signes qui en sont certains tesmoignages. Le diable n'a nulle plus griefve tentation ne périlleuse pour esbranler les tidèles, que quand les inquiétant de doute de leur élection, il les solicite d'une folle cupidité de la chercher hors de la voye. J'appelle chercher hors de la voye, quand le povre homme s'efforce d'entrer aux secrets incompréhensibles de la sagesse divine, et pour sçavoir ce qui a este ordonné de luy au jugement de Weu, cherche depuis le commencement d'éternité. Car lors il se précipite comme en un gouffre profond pour se noyer : il s'empestre comme en des pièges, dont il ne se pourra-jamais desvelopper : et entre comme en un abysme de ténèbres, dont il ne pourra jamais sortir. Car c'est bien raison que l'outrecuidance de l'entendement humain soit ainsi punie d'une horrible ruine, quand elle attente de s'eslever par sa vertu à la hauteur de la sagesse divine. Or ceste tentation que j'ay dite est d'autant plus pernicieuse, que nous y sommes quasi tous enclins. Car il y en a bien peu lesquels ne soyent tou-

I) Deut. SXX, U.

INSTITUTION CHRESTIEiXNE.

chez en leurs cœurs de ceste cogitation, Dont est-ce que tu as salut, sinon de l'élection de Dieu? Et ceste élection comment t'cst-elie révélée? Quand ceste pensée a une fois occupé lieu en l'homme, ou elle le tormente merveilleusement : ou elle le rend du tout estonné et abatu. Je ne veux avoir argument plus propre à monstrer combien perversement telle manière de gens imagine la prédestination.

Car l'esprit de l'homme ne peut estre infecté d'erreur plus pestilent, que quand la conscience est troublée de sa tranquillité et repos qu'elle doit avoir avec Dieu. Ceste matière est comme uae mer : en laquelle si nous craignons de périr, gardons-nous sur toutes choses de ce rocher, auquel on ne peut ahurter sans malencontre. Combien toutesfois que ceste dispute de prédestination soit estimée comme une mer dangereuse, si est-ce que la navigation y est seure et paisible, et mesmes joyeuse, sinon que quelqu'un affecte de son bon gré se mettre en danger. Car comme ceux qui pour estre certains de leur élection entrent au conseil éternel de Dieu sans sa Parole, se précipitent et fourrent en un abysme mortel : aussi d'autre part ceux qui la cherchent droictement et en tel ordre qu'elle est monstrée en l'Escriture, en rapportent une singulière consolation. Pourtant que ceste soit nostre voye pour en enquérir : asçavoir, de commencer par la vocation de Dieu, et finir en icelle. Combien que cela n'empesche point que les fidèles ne cognoissent que les bénéfices qu'ils reçoyvent journellement de la main de Dieu, provienent de son adoption secrette : comme ils en parlent en Isaïe, Tu as fait choses admirables : tes pensées anciennes sont vrayes et certaines^ veu que le Seigneur veut qu'elle nous soit comme un mereau ou enseigne, pour nous certifier tout ce qui est licite de sçavoir de son conseil. Et afin que ce tesmoignage ne semble advis infirme à quelqu'un, répuions un peu combien de clairté et certitude il nous apporte. De quoy sainct Bernard traitte bien à propos. Car après avoir parlé des réprouvez, il dit, Le propos de Dieu demeure ferme. ,

1) Is.XXV, 1.

La sentence de paix est asseurée sur ceux qui le craignent : d'autant qu'il dissimule leurs péchez, et rémunère leurs bienfaits : tellement que d'une façon admirable le mal mesme leur tourne à bien. Oui accusera les esleus de Dieu? Il me suffit pour toute justice, d'avoir propice celuy que j'ay offensé : tout ce qu'il a délibéré de ne me point imputer, est comme s'il n'eust jamais esté. Et un petit après, Voyci le lieu de vray repos, et lequel à bon droict nous pouvons appeler Chambre, quand nous contemplons Dieu, non pas troublé d'ire ou agile de soin, mais pour sçavoir sa volonté bonne, agréable et parfaite. Ceste vision n'effraye point, mais appaise et adoucit. Elle n'esmeut point des curiositez bouillantes, mais les rabat toutes. Elle ne travaille point les sens, mais les rend tranquilles. Voyci où il nous faut droictement reposer : c'est que Dieu estant appaisé, nous appaise, pource que nostre repos est de l'avoir paisible ^

5 Premièrement, si nous demandons d'avoir la clémence paternelle* de Dieu et sa bénévolence envers nous , il nous faut convertir les yeux en Christ, auquel seul repose le bon plaisir du Père^. Si nous cherchons salut, vie et immortalité, il ne faut non plus recourir ailleurs : veu que luy seul est fontaine de vie, port de salut, et héritier du Pioyaume céleste. Or à quelle fin tend l'élection, sinon à ce que nous , estans adoptez de Dieu pour ses enfans, obtenions en sa grâce et dilection , salut et immortalité ? Quelque chose (ju'on revire, retourne ou espluche, on trouvera que le but de nostre élection ne tend pas outre cela.

Pourtant ceux que Dieu a choisis pour ses enfans, il n'est pas dit qu'il les ait esleus en eux-mesmes , mais en son Christ^: pource qu'il ne les pouvoit aimer sinon en luy, et ne les pouvoit honorer de son héritage, sinon les ayant faits participans premièrement de luy.

Or si nous sommes esleus en Christ , nous ne trouverons point la certitude de nostre élection en nous: non pas mesmes en Dieu le Père, si nous l'imaginons

0 Sup T. Cantic, serm. XXIII.

3) Ephés. I, 4.

2) Matlli.III, 17.

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