LIVRE IV, CHAPITRE V
pour laquelle les Evesques se vantent d'estre successeurs des Apostres. Touchant (le créer les Prestres, ils disent que le dioict leur en compote : mais en cela ils corrompent la façon ancienne, qu'ils n'ordonnent point des Prestres pour gouverner ou enseigner le peuple, mais pour sacrilier. Semblablement quand ils consacrent des Diacres, il n'est point question de leur vray et propre office : mais il les ordonnent seulement à quelques cérémonies, comme pour présenter le calice et la patène. Or il est défendu au Concile de Calcédoine, de recevoir un homme au ministère absolument : c'està-dire, sans luy assigner lieu auquel il exerce son office K Ce décret est trèsutile pour deux causes. Premièrement, alin que les Eglises ne soyent point chargées de despenses supertlues, et que ce qui devoit estre distribué aux povres ne soit point consumé à nourrir gens oisifs. Secondement, adn que ceux qu'on ordonne cognoissent qu'ils ne sont point promeus à quelque honneur : mais qu'on leur impose charge, à laquelle ils s'obligent par telle réception solennelle. Mais les Docteurs de la Papauté, qui n'ont soin que du ventre, et qui pensent qu'il ne faut regarder autre chose en la Chreslienié, exposent qu'il faut avoir filtre pour estre receus : c'est-à-dire, revenu pour estre nourris, soit de bénéfice, soit de patrimoine. Pourtant, quand ils ordonnent en la Papauté un Diacre ou un Prestre, sans se soucier où ils serviront, ils ne font difficulté de les recevoir, moyennant qu'ils soyent assez riches pour s'entretenir. Mais qui sera l'homme qui recevra cela, que le tiltre qui est requis par le Concile, soit revenu annuel pour la nourriture? D'avantage, pource que les Canons qui ont esté depuis faits, condamnoyent les Evesques à nourrir ceux qu'ils avoyent receus sans tillres suflisans : afin de corriger une trop grande facilité à recevoir tous ceux qui se présentent, on a trouvé un nouveau subterfuge pour éviter ce danger. Car celuy qui demande d'estre promeu produisant un tiltre tel quel, il promet de
1) Dislincl. LXX, cap. I.
s'en tenir pour content. Par ceste paction il est déboulé, qu'il ne puisse api'ès plaider contre rEves(|ue pour sa nourriture.
Je me tay de mille tromperie» qui s'y font, comme de produire un tiltre imaginaire de quel(|ue chapelle de cinq sols, ou d'une vicarie qui vaut autant traisnée que portée. Item, d'emprunter un bénélice avec convenance de le rendre, (combien qu'il y en a beaucoup qui leretienenl) et autres semblables mystères.
5 Mais encores que ces plus gros abus fussent ostez, n'est-ce point toujours une chose trop absurde, d'ordonner un Prestre sans luy assigner lieu ? or ils n'en ordonnent point sinon pour sacrifier. Or la réception légitime d'un Prestre, est pour gouverner l'Eglise : d'un Diacre, pour estre procureur des povres. Ils ornent bien ce qu'ils font par plusieurs pompes et gestes, afin d'esmouvoir les simples à dévotion : mais de quoy proulilent ces masques envers toutes gens de jugement, veu (ju'il n'y a rien de solide ne de vray? Car ils usent de cérémonies lesquelles en partie ils ont prinses des Juifs, en i>artie forgées d'eux-mesmes, desquels il vaudroit beaucoup mieux s'abstenir. Touchant du vray examen, du consentement du peuple, et des autres choses nécessaires, il n'en est point de nouvelles : car des mines qu'ils font, je ne m'en soucie. J'appelle Mines, toutes les folles contenances dont ils usent, pour faire semblant d'ensuyvre la façon ancienne. Les Evesques ont leurs vicaires qui examinent la doctrine de ceux qui demandent d'estre promeus. Mais quoy ? Ils interroguent s'ils sçavent bien leurs Messes, s'ils sçavent bien décliner quelque nom vulgaire, ou conjuguer un Verbe, ou dire la signification d'un mot, selon qu'on interrogueroit un petit enfant à l'eschole : mesmes de leur faire translater une seule ligne de Latin en François, il n'en est quasi point question. Qui plus est encores, ceux qui faudront en ces petis rudimens d'enfans, ne seront point rejettez, moyennant qu'ils vienent avec quelque présent, ou avec quelque recommandation, pour avoir faveur. C'est un acte semblable, que quand ceux qu'on doit promouvoir se présen-
tent à l'autel, on demande par trois fois en Latin, s'il est digne : et quelqu'un qui ne l'a jamais veu, ou quelque vallet de chambre qui n'entend point Latin, respond en Latin qu'il est digne : tout ainsi (}u'un personnage joueroit son rolle en une farce. Qu'est-ce qu'on reprendroit en ces saincts Pères et vénérables prélats : sinon qu'en se jouant en si horribles sacrilèges, ils se mocquent apertenientde Dieu et des hommes? Mais pource qu'ils en sont de long temps en possession, il leur semble advis que tout leur est licite. Car si quelqu'un ose ouvrir la bouche contre une telle meschanceté si exécrable, il est en aussi grand danger de mort comme s'il avoit commis un crime capital. Feroyent-ils cela, s'ils pensoyent qu'il y eust quelque Dieu au ciel ?
6 Quant est des collalions des bénéfices, laquelle chose estoil anciennement conjoincte avec la promotion, de combien s'y portent-ils mieux ? Or la façon en est diverse entre eux. Car ce ne sont pas les Evesques seulement qui confèrent les bénéfices : et encores quand ils en sont collateurs, ce n'est pas toujours .à dire que ce soit de leur plene puissance : mais il y en a d'autres qui en ont la présentation. Brief, chacun en a ce qu'il en a peu butiner. Il y a puis après les no.minations pour les graduez. Item, les résignalions maintenant simples, maintenant pour cause de permulalion. Item, les mandats, les préventions, et toute telle chicanerie. Quelque chose qu'il y ait, et Pape, et Légats, et Evesques, et Abbez, et Prieurs, et Chanoines, et Patrons lais s'y portent tellement, que nul ne sçauroit que reprocher h son compagnon. Je maintien cela, qu'à grand'peine il se confère un seul bénéfice entre cent en toute la Papauté, sans simonie .-comme les Anciens ont défini Simonie. Je ne di pas que tous les achètent argent contant, mais qu'on m'en monstre un entre cin quante qui ait bénéfice, lequel il n'ait obtenu à la traverse. Les uns sont advancez par parentage, les autres par affinité, les autres par le crédit de leurs parens, les autres par leurs services : en somme, on confère les bénéfices, non pas pour prou-
voir aux Eglises, mais aux hommes. Et pourtant, ils les nomment Bénéfices, par lequel mot ils dénotent assez qu'ils ne les ont point en autre estime, que comme présens faiis par gratuilé, ou comme récompenses. Je laisse à dire que ce sont souvent salaires de barbiers, cuisiniers, muletiers, et autres telles canailles. D'avanlage, il n'y a aujourd'huy nulle matière dont il y ait tant de procès que pour les bénéfices : tellement qu'on diroit qu'ils sont exposez en proye, afin que les chiens chassent après. Est-ce une chose tolérable, qu'un homme soit appelé Pasteur d'une Eglise, laquelle il aura occupée comme si c'estoit terre gaignée des ennemis, ou laquelle il aura obtenue par procès, ou laquelle il aura achetée à pris t'ait, ou laquelle il aura gaignée par services déshonnestes .f> Et que dirons-nous des petis enfans, lesquels les ont de leurs oncles, ou de leurs cousins, comme de succession : quelquesfois mesmes les bastars, de leurs pères ?
7 Le peuple comment qu'il eust esté corrompu et dépravé, se fust-il jamais tant desbordé à une licence tant désespérée? Alais c'est encores un monstre plus vilein, qu'un seul homme, je ne di pas quel, mais un homme qui ne se peut gouverner soy-mesnie, ait cinq ou six Eglises à gouverner. On verra aujourd'huy des jeunes follets aux cours des Princes, qui auront un Archevesché, deux Eveschez et trois Abbayes. C'est chose commune, que les Chanoines soyent chargez de six ou sept bénéfices, desquels toutesfois ils n'ont nul soin, sinon d'en recevoir le revenu. Je ne leur objecteray point que la Parole de Dieu contredit par tout à cela : car il y a long temps qu'ils ne font pas grand conte d'icelle. Je ne leur objecteray point aussi que les Conciles anciens ont fait beaucoup d'ordonnances, pour rigoureusement punir un tel désordre : car ils mesprisent bien tous les Canons et Décrets, toutes fois et quanles que bon leur semble. Mais je di que ces deux choses sont vilenes et exécrables, répugnantesàDieu, à nature, et au régime de l'Eglise, qu'un brigand ou voleur occupe seul plusieurs Eglises : et qu'un homme soit nommé