LIVRE IV, CHAPITRE V
les Curez, lesquels nous feroyciU gnind plaisir s'ils niettoyenl peine de se maintenir en leur estai : ear nous leur concéderions volontiers qu'ils ont un ofiice sainct et honorable, moyennant qu'ils l'exerçassent. Mais quanti en abandonnant les Eglises qui leur sont commises, et rejettans la charge d'icelles sur les espaules des autres, ils veulent néantmoins estre tenus pour Pasteurs, ils nous veulent taire à croire que l'office de Pasteur est de ne rien faire. Si quelque usurier, qui n'auroit jamais bougé de la ville, se disoit laboureur des champs ou vigneron : si un gendarme, qui auroit tousjours esté à la guerre et au camp, et n'auroit jamais veu livre ny ne seroit entré en justice, se vantoit d'esire docteur ou advocat, qui est-ce qui pourroit endurer un tel badinage? Or ceux-ci usent encores d'une sottise plus lourde, voulans estre nommez et tenus Pasteurs légitimes de l'Eglise, et ne le voulans point estre. Car combien yen a-il d'entre eux qui face mesmes semblant d'exécuter leur charge? Plusieurs d'entre eux dévorent toute leur vie le revenu des Eglises, desquelles ils n'approchent jamais seulement pour les regarder. Les autres y vienent une fois l'an, ou y envoyent un procureur, alin de les affermer à leur proulit. Quand ceste coriuptèle commença de venir en avant, ceux qui vouloyent jouir de telle vocation, s'exemptoyent par privilège. 3Iaintenant c'est un exemple bien rare, qu'un Curé soit résident en sa paroisse. Car ils les répuleni comme métairies : et pourtant ils y commettent leurs vicaires comme censiers ou receveurs. Or cela est répugnant à la nature mesmes, (ju'on estime un homme estre Pasteur d'un troupeau, duquel il n'aura jainais veu nulle brebis.
12 11 semble que du temps de sainct Grégoire ceste meschante semence commençoit à pulluler, que les Pasteurs devenoyent négligens à prescher et enseigner le peuple : car il s'en plaind fort en quelque passage : Le monde, dit-il, est plein de Prestres et toutesfois on trouve peu d'ouvriers à la moisson ; car nous recevons bien l'office, mais nous n'accomplissons point la charge. Item,
D'autant (pie les Prestres n'ont point de charité, ils veulent estre veus seigneurs, et ne se recognoissent point pères. Ainsi ils changent le lieu d'humilité en orgueil et seigneurie. Item, Que faisons-nous entre nous Pasteurs qui recevons le loyer, et ne sommes pas ouvriers ? Nous sommes déclinez aux négoces qui ne nous appartienent point : nous faisons profession d'une chose, et nous adonnons à ''autre. Nous laissons la charge de la prédication, et selon ce que je voy, nous sommes appelez Evesques à nostre malheur : d'autant que nous tenons le tiltre d'honneur, et non point de vertu ^ Veu qu'il est si dur et si aspre à rencontre de ceux qui ne faisoyent pas du tout leur devoir, combien qu'ils le feissent en partie : que diroit-il aujourd'huy, je vous prie, s'il voyoit qu'il n'y eust presque nul Evesque (jui montast jamais une fois toute sa vie en chaire pour prescher des Curez, qu'à grand'pt ine il y en eust de cent l'un ? Car on est venu jusques en telle rage, qu'il semble advis que ce soit une chose trop basse et inférieure à la dignité épiscopale, que de prescher. Du temps de sainct Bernard les choses esloyent desjà plus décheutes : mais nous voyons de quelles et combien amères répréhensions il use à rencontre de tout le Clergé ; combien qu'il soit vray-semblable qu'il y avoit encores plus d'honnesteté et d'autborité que maintenant.
13 Or si on regarde bien, et qu'on espluche de (irès la façon du gouvernement ecclésiastique (jui est aujourd'huy en toute la Papauté, on trouvera qu'il n'y a nulle briganderie tant désordonnée au monde. Certes le tout est si divers de l'institution de Christ, voire mesmes répugnant à icelle, eslongné et deslorné de la façon ancienne, contrevenant à nature et raison, qu'on ne sçauroit faire plus grande injure à Jésus-Christ, que de prétendre son nom pour colorer un régime tant confus et desbordé. Nous sommes, disent-ils, les pilliers de l'Eglise, les Prélats de la Chrestienté, vicaires de Jésus-Christ, chef des tidèles, d'autant que nous tenons la puissance
I) Homil. XVII.
et authorité des Apostres par succession. Ils se glorifient en ces badinages, comme s'ils parloyent à des troncs de bois : mais toutes fois et quantes qu'ils useront de ces vanteries, je leur demanray d'autre part, que c'est qu'ils ont de commun avec les Apostres. Car il n'est point yci question d'une dignité héréditaire, laquelle viene à un homme en dormant : mais de l'office de prédication, lequel ils fuyenl si tort. Semblablemenl, quand nous disons que leur règne est la tyrannie d'Antéchrist : ils répliquent incontinent que c'est la saincte et vénérable Hiérarchie, laquelle les Pères anciens ont tant prisée et magnifiée. Comme si les saincts Pères en prisant ou en louant la Hiérarchie ecclésiastique, ou le régime spirituel, selon qu'il avoit esté laissé par les Apostres, eussent songé à cest ahysme et confusion tant difforme, où les Evesques le plus souvent ne sont qu'asnes, qui ne sçavent pas les premiers rudimens de la Chrestienlé, lesquels doyvent estre familiers mesmes au commun populaire : ou quelquesfois sont jeunes enfans, à grand'peine sortis de l'escaille : ou bien s'il y en a quelques-uns doctes, (ce qui n'advient pas souvent) ils pensent qu'Evesché ne soit autre chose qu'un tiltre de pompe et magnificence : pareillement là où les Pasteurs des Eglises ne pensent et ne se soucient non plus de paistre leurs troupeaux, qu'un cordonnier de labourer les champs : là où tout est tellement dissipé, qu'à grand'peine y apparoisl-il une seule trace de l'ordre qu'ont eu les Pères de leur ten)ps.
14 Que sera-ce si nous faisons examen ùe^ mœurs. Où sera ceste lumière du monde que Jésus-Christ requiert? où sera le sel de la terre ^ ? où sera une telle saincteté, qu'elle puisse esire comme la reigle perpétuelle de bien vivre? il n'y a aujourd'huy nul estât plus desbordé en superfluiié, en vanitez, en délices et toutes espèces de dissolutions, qu'est Testât du Clergé. Il n'y a nul estai dont on trouve plus propres et plus expers pour estre maistres de toute tromperie fraude, trahison, desloyaulé : pour estre plus
1) Mallli. V, 13, 14.
subtils ou plus audacieux à mal faire. Je laisse là l'orgueil, la hautesse, l'avarice, les rapines, la cruauté. Je ne parle point de la licence désordonnée, laquelle ils se donnent en toute leur vie. Lesquelles choses le monde a longuement portées :
mais maintenant il en est tant las, qu'il ne faut point craindre que je les amplifie par trop. Je diray un mot qu'ils ne pourront pas nier eux-mesmes: quedesEvesques à grand'peine il y en a un seul, des Curez à grand'peine de cent l'un, qui ne soyent dignes d'estre excommuniez, ou pour le moins rejettez de l'office, si on vouloit juger de leurs mœurs selon les Canons anciens. D'autant que la discipline qui estoit anciennement est jà dés long temps hors d'usage et quasi ensevelie, ce que je di semble advis incroyable : mais il est du tout ainsi. Maintenant que tous les supposls du siège romain, et les adhérens du Pape se glorifient de l'ordre sacerdotal qui est entre eux. Certes il appert que tel qu'ils l'ont, ils ne l'ont pas receu ne de Jésus-Christ, ne de ses Apostres, ne des saincts Pères, ne de l'Eglise ancienne.
-15 Que les Diacres vienent maintenant en place, et la saincte distribution des biens ecclésiastiques laquelle ils observent. Combien qu'ils ne créent pas leurs Diacres à cela : car ils ne leur enjoignent autre chose sinon de servir à l'autel, à chanter l'Evangile, et je ne sçay quels autr'es fatras. Des aumosnes, du soin des povres, et de toute l'administration qu'ils avoyenl le temps passé, il n'en est point de nouvelles. Je parle mesmes de leur institution, qu'ils tienent com.me leur vraye reigle : car s'il faloil parler du fait, l'ordre de Diacre n'est pas office entre eux, mais seulement un degré pour estre promeus à prestrise. Il y a une chose en quoy ceux qui jouent le personnage de Diacre à la Messe, représentent un spectacle frivole de l'ancienneté : c'est qu'ils reçoyvenl les ofifrandcs qui se font devant la consécration. Or la façon ancienne estoit, que les fidèles avant que communiquer à la Cène s'entre-baisoyent, et puis offroyent leurs aumosnes à l'autel. Ainsi ils rendoyent tesmoignage de leur charité : premièrement par signe, et puis par