LIVRE IV, CHAPITRE VI
Seigneur, aussi il exhorte tous les autres ; Prestres de s'en acquitter : as^tavoir de j paistre le peuple de Dieu qui leur est i commis '. De là il est facile d'inférer, que Jésus-Christ en commandant à sainct Pierre d'estre Pasteur de ses brebis, ne luy a rien donné de spécial dessus les autres " : ou bien, que Pierre mesme a communicjué le droict qu'il avoil receu, à tous les autres. Mais afin de ne faire long procès, nous avons en un autre passage l'exposition par la propre bouche de Jésus-Christ , pour nous monstrer que c'est à dire. Lier et deslier : asçavoir de retenir les péchez et les remettre. La façon de Lier et deslier se peut entendre par toute l'Escriture : et singulièrement est exprimée par sainct Paul, quand il dit que les ministres de l'Evangile ont la charge de réconcilier les hommes à Dieu : et puissance de faire la vengence sur tous ceux qui auront refusé un tel bénélice *. 4 J'ay touché desjà combien vilenement ils dépravent les passages qui font mention de lier et deslier : et encores m'en faudra-il faire ci-après plus ample déclaration. Pour le présent il nous est mestier de veoir quelle conséquence ils tirent de la response de Jésus-Christ à Pierre. Il promet de luy donner les clefs du Royaume des cieux, et que tout ce qu'il liera en terre sera lié au ciel \ Si nous pouvons accorder quant au mot des Clefs, et de la façon de lier, tout nostre différent sera vuidé. Car le Pape quittera volontiers ceste charge que nostre Seigneur Jésus a donnée à ses Apostres, pource qu'elle est plene de fascherie et travail, pour le priver de ses délices sans luy apporter aucun gain. D'autant que par la doctrine de l'Evangile les cieux nous sont ouvers, la similitude des clefs luy convient fort bien. Or est-il ainsi que nuls ne sont liez ou desliez devant Dieu, sinon d'autant que les uns sont réconciliez par foy, les autres sont astreints au double par leur incrédulité. Si le Pape maintenoit un tel droict, je ne pense pas que nul luy en portast envie, ou qu'on luy coiitredist : mais pource que ceste succession plene de travail et sans aucun
1) 1 Pierre V, 1, î.
3) 2 Cor. V, 18; X, 6.
î) Jean XX, S3.
4J Jlatlh. XVI, 19.
gain ne luy vient guères à gré, voyci dont il nous faut en premier lieu plaider contre luy : asçavoir que c'est que Jésus- Christ a promis à Pierre. La chose monstre qu'il a voulu magnilier Testât apostolique, duquel la dignité ne se peut séparer de la charge. Car si la définition que nous avons donnée est receue, laquelle ne se peut rejetler sinon trop impudemment, rien n'est donné en ce passage à sainct Pierre, qui ne soit commun à tous les douze : pource que non-seulement il leur seroit fait tort quant à leurs personnes, mais la majesté de la doctrine seroit affûiblie. Les Romanisques crient fort et ferme à rencontre. Mais de quoy leur prou(ite-il de heurter contre ce roc? Car ils ne feront pas, comme la Prédication du mesme Evangile a esté commis à tous les Apostres, qu'ils n'ayent esté aussi munis d'une puissance égale de lier et deslier. Jésus-Christ, disent-ils, promettant à sainct Pierre de luy donner les clefs, l'a constitué Prélat de toute l'Eglise. Je respon que ce qu'il luy a promis à luy seul en ce passage-là, il l'a donné en commun à tous les autres puis après, et comme livré en la main. Si un mesme droict est baillé à lous\ tel qu'il avoit esté promis à un, en quoy est-ce que cestuy-là est supérieur à ses compagnons? La prééminence, disent-ils, est en cela, qu'il reçoit luy seul à part, et en commun avec les autres, ce qui n'est donné aux autres sinon à tous ensemble. El que sera-ce si je respon avec sainct Cyprien et sainct Augustin, que Jésus- Christ n'a pas fait cela pour le préférer aux autres, mais pour dénoter l'unité de l'Eglise? Les paroles de sainct Cyprien sont telles : Nostre Seigneur en la personne d'un homme a donné les clefs à tous pour dénoter l'unité de tous. Les autres estoyent bien ce que sainct Pierre estoit, compagnons en égual honneur et en éguale puissance : mais Jésus-Christ commence par un homme, afin de monstrer que l'Eglise est une ^. Quant à sainct Augustin, voyci qu'il dit : Si la figure de TEglise n'eust point esté en sainct Pierre, le Seigneur ne luy eust pas dit,
1) Maltli. XVIir, <8 ; Jean XX, 23.
■2) De sivipl. praelat.
Je te donneray les clefs. Car si cela est dit à Pierre seul, l'Eglise n'a point les ciels. Si l'Eglise les a, elle estoit ligurée en la personne de Pierre ^ Item en un autre lieu. Comme ainsi soit que tous eussent esté interroguéz, Pierre respond luy seul, Tu es Christ, et il luy est dit, Je te donneray les clefs, comme si la puissance de lier et deslier luy estoit donnée à luy seul : mais comme il avoit respondu pour tous, aussi il reçoit les clefs avec tous, comme portant la personne d'unité. Il est doncques nommé seul pour tous, d'autant qu'il y a entre tous unité ^.
5 Mais ce qui est là dit d'avantage, disent-ils, itsçavoir que sur cesie pierre l'Eglise sera éditiée ^, n'a jamais esté dit à autre. Voire, comme si Jésus-Christ di.soit là autre chose de sainct Pierre, qu'iceluy mesme et sainct Paul disent de tous les Chrestiens. Car sainct Paul dit que Jésus-Christ est la pierre principale, soustenant tout l'éditice, sur laquelle sont posez tous ceux qui sont édifiez, en sainct temple au Seigneur *. Et sainct Pierre commande que nous soyons pierres vives, ayans pour fondement Jésus- Christ, comme pierre excellente et esleue, pour estre conjoincts et liez avec Dieu, et entre nous par son moyen ^ Sainct Pierre, disent-ils, l'a esté par-dessus les autres, d'autant qu'il a le nom en particulier. Certes j'otlroye volontiers cest honneur à sainct Pierre, qu'il soit colloque en l'édifice de l'Eglise entre les premiers : voire bien, s'ils veulent, le premier de tous les hdèles : mais je ne leur permetiray point d'inférer de là, qu'il ait primauté par -dessus les autres. Car quelle seroit ceste façon d'argumenter?
Sainct Pierre précède les autres en ardeur de zèle, en doctrine, en constance : il s'ensuyl doncques qu'il a prééminence sur tous? Comme si je ne pouvoye pas inférer avec meilleure couleur qu'André précède Pierre en ordre, d'autant qu'il l'a précédé de temps, et qu'il l'a gaigné et mené à Jésus-Christ ®. 31ais je laisse cela. J'accorde que sainct Pierre passe
1) Homil. it) Joan.,L. 2) Homil. XI, repet. Hocnil. XII, 4. 3) Matlli.XVI, 18. 4) Epliés. 11,20.
5) 1 Pierre II, 5. 6) Jean I, 40, 42.;
les autres : toutesfois il y a grande différence entre l'honneur de précéder, et avoir puissance sur les autres. Nous voyons bien que les Apostres ont quasi coustumièrement déféré cela à sainct Pierre, qu'il parlast le premier en la congrégation, comme pour conduire les affaires, en advertissant et exlioriant ses compagnons : mais de la puissance, nous n'en lisons rien.
6 Combien que nous ne sommes pas encores en ceste dispute : tant seulement,je veux nionstrer pour le présent, que c'est trop sottement argué à eux, quand ils veulent establir une principauté d'un homme sur toute l'Eglise, se fondant sur le seul nom de Pierre. Car ces sottes allégations et ineptes dont ils ont vouluaucommencementabuser le monde, ne sont pas dignes qu'on les rédie, asçavoir que l'Eglise a esté fondée sur sainct Pierre, d'autant qu'il est dit, Sur ceste pierre j'édifîeray mon Eglise. Ils ont pour leur bouclier, qu'aucuns des Pères les ont ainsi exposées. Mais puis que toute l'Escriture contredit, de quoy serl-il de prétendre l'authorité des hommes contre Dieu? Qui plus est que plaidons-nous du sens de ces paroles, comme s'il estoit obscur ou douteux, veu qu'on ne sçauroit rien dire plus clair ne plus certain? Pierre avoit confessé tant pour soy (ju'au nom de ses frères, Christ estre le Tils de Dieu ^ Sur ceste pierre Christ édiiie son Eglise : d'autant que c'est le fondement unique, comme dit sainct Paul ^, sans qu'il soit licite d'y en mettre un autre. El je ne rejette point l'authorité des Pères en cest endroict, comme si j'estoye destitué de leurs tesmoignages, si je les vouloye produire pour coiif'ermer mon dire. Mais, comme j'ay dit, je ne veux point importuner les lecteurs en faisant long propos d'une chose tant claire, veu mesmes que ceste matière a esté déduite au long et assez diligemment paf autres.
7 Combien à la vérité, que nul ne peut mieux soudre ceste question, que l'Escriture, si nous conférons tous les passages où elle démonsire quel office et quelle puissance a eus Pierre entre les Apostres: conmient il s'est porté, et en quel lieu il
1) Mallh. XVI, 16. 2) 1 Cor. III, 11.