‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 212 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE VI

an mesme, il fait encores unequérimonie plus grande, asçavoir que nul ne luy avoit assisté en sa première défense :

mais que tous l'avoyent abandonné*. Où estoit alors sainct Pierre? Car s'il esloit à Rome, sainct Paul le charge d'un grand blasme, d'avoir abandonné l'Evangile :

car il parle des fidèles. Qu'ainsi soit, il adjousle, Que Dieu ne leur impute point. Combien doncques et en quel temps sainct Pierre a-il gouverné l'Eglise de Rome?

C'est une opinion commune, dira quelqu'un, que jusques à la mort il y demeura. Mais je répliqueray que les anciens escri- Vains ne s'accordent point touchant du successeur. Car les uns lienent que c'a esté Linus, elles autres Clément. D'avantage ils racontent beaucoup de sottes tables touchant la dispute d'entre luy et Simon Magus. Mesmes sainct Augustin, parlant des superstitions, ne dissimule pas que la coustume qui estoit à Rome de ne point jusner le jour auquel on pensoit que sainct Pierre eust gaigné la victoire, estoit venue d'un bruit incertain, etd'une opinion conceueàla volée^.

Finalement, les choses de ces temps-là sont tant embrouillées de diversité d'opinions, qu'il ne faut pas légèrement croire tout ce qui est escrit. Toutesfois pource que les escrivains s'accordent en cela, je necontredi pas qu'il ne soit mort à Rome. Mais qu'il y ait esté Evesque, principalement long temps, on ne le me sçauroit persuader : et ne m'en chaut pas beaucoup, d'autant que sainct Paul tesmoigne que l'Apostolat de sainct Pierre appartenoit spécialement aux Juifs, et le sien s'addressûit à nous. Pourtant si nous voulons tenir la paction qu'ils firent ensemble pour bonne, ou plustost si nous voulons nous tenir à l'ordonnance du sainct Esprit, il nous faut recognoislre quant à nous, l'Apostolat de Paul plustost que celuy de Pierre. Car le sainct Esprit a tellement divisé leurs charges, qu'il a destiné Pierre aux Juifs, et Paul à nous. Pourtant que les Romanistes cherchent ailleurs leur primauté qu'en la Parole de Dieu, veu qu'elle ne se trouvera point là fondée.

46 Venons maintenant à l'Eglise an-

1) 2 Tim. IV, 16. 2) Epist. II, Ad Januar.

cienne, afin qu'il apparoisse que ce n'est pas moins follement et sans raison, que nos adversaires se tienent fiers d'avoir l'au- Ihorité d'icelle pour eux, qu'ils se vantent d'avoir la Parole de Dieu. Quand doncques ils ameinent cest article de leur foy, que l'Eglise ne se peut conserver en unité sans avoir un souverain Chef en terre, auquel tous les autres membres soyent sujets et pourtant que nostre Seigneur a donné à Pierre la primauté pour luy et ses successeurs, afin qu'elle dure à tousjours : ils mettent en avant que cela a esté en usai:e dés le commencement. Or pource qu'ils amassent beaucoup de tesmoignages deçà et delà, les destournans à tors et à travers à leur proufit, je proteste devant toutes choses que je ne veux point nier que les anciens Docteurs ne facent tousjours beaucoup d'honneur à l'Eglise romaine, et qu'ils n'en parlent révéremment. Ce que je pense estre advenu pour trois causes. Car l'opinion commune qu'on avoit, que sainct Pierre en estoit le fondateur, valoit beaucoup pour luy donner crédit et authorité. Et pourtant les Eglises d'Occident l'ont appelée par honneur, Siège apostolique.

Secondement, pource que c'estoit la ville capitale de l'Empire, et que pour ceste raison il estoit vray-semblable qu'il y avoit là des personnages plus excellens tant en la doctrine qu'en prudence, et mieux expérimentez qu'en nul autre lieu, on avoit esgard, et à bon droict, de ne mespriser point tant la noblesse de la ville, que les autres dons de Dieu qui estoyent là. Tiercement, comme ainsi soit que les Eglises d'Orient et de Grèce, et mesmes d'Afrique, fussent troublées de plusieurs dissensions, l'Eglise romaine a esté tousjours plus paisible de ce temps-là, et moins sujette à esmotions.

De là il advenoit que les bons Evesques et de saine doctrine, eslans chassez de leurs Eglises, s'y retiroyent comme en un refuge, ou en un port. Car d'autant que les peuples d'Occident ne sont pas d'un esprit si aigu et subtil que les Asiatiques et Aphricains, aussi ils ne sont pas tant volages ne convoiteux de nouveauté. Cela doncques a fort augmenté l'authorité de l'Eglise romaine,

qu'elle n'a point esié en trouble durant ces temps-là, que les Eglises se conibatoyent ensemble : mais a consisté plus constamment en la doctrine qu'elle avoit une fois receue, comme il sera tantost e;tposé plus à plein. Pour ces trois causes, di-je, le siège romain a esté en plus singulière réputation, et est prisé des anciens.

17 Mais quand nos adversaires se veulent aider de cela, pour luy donner la primauté et puissance souveraine sur les autres Eglises, ils s'abusent trop lourdement, comme j'ay dit. Et atin que cela soit plus évident, je monstreray premièrement en brief, que c'est que les Anciens ont senty de ceste unité, à laquelle iceux s'arrestent tant. SaincL Hiérosme escrivant à Népotien, après avoir allégué plusieurs exemples d'unité, descend finalement à la Hiérarchie de l'Eglise : Il y a, dit-il, en chacune Eglise un Evesque, un Archepresire, un Archediacre, et tout l'ordre de l'Eglise consiste en ces gouverneurs. Notons que c'est un Prestre romain qui parle, et qu'il veut recommander l'unité de l'Eglise. Fourquoy ne l'ait-il mention que toutes les Eglises sont unies ensemble par le moyen d'un Chef, comme par un lien? Il n'y avoil rien qui servist mieux à sa cause que cela : et ne peut-on dire qu'il ait laissé de le dire par oubli. Car il n'eust rien fait tant volontiers, si la cause l'eust souffert. Il est doncques certain qu'il voyoit bien que la vraye façon d'unité estoit celle que descrit sainct Cyprien, quand il dit ainsi : Il n'y a qu'un seul Evesché, duquel chacun Evesque est par-

ticipant entièrement : il n'y a qu'une seule Eglise, laquelle est espandue au long et au large : comme il y a plusieurs rayons du soleil, mais la clairté n'est qu'une : et en un arbre il y a beaucoup de branches, mais il n'y a qu'un tronc, qui est appuyé sur sa racine : et d'une seule fontaine découlent plusieurs ruisseaux, qui n'empeschent point toulesfois que l'unité ne demeure en la source.

Qu'on sépare les rayons du corps du soleil, l'unité qui est là ne souffre aucune division. Qu'on coupe la branche d'un arbre, et elle séchera. Ainsi l'Eglise estant Illuminée de la clairté de Dieu, est espandue par tout le monde : néantmoins il y a une seule clairté qui s'estend par tout, et l'unité du corps n'est point séparée ^ Après avoir dit cela, il conclud que toutes hérésies et schismes provienent de ce qu'on ne se retourne point à la source de vérité, qu'on ne cherche point le Chef, et qu'on ne garde point la doctrine du Maistre céleste. On voit comme il donne à Jésus-Christ seul l'Evesché universel, qui comprene toute l'Eglise : comment il dit que chacun de ceux qui sont Evesques sous ce Chef principal, en lienent une portion. Où sera la primauté du siège romain si l'Evesché entier réside seulement en Jésus- Christ, et que chacun en ait une portion? J'ay allégué ce passage, afin de donner à entendre comme en passant, aux lecteurs, que ceste maxime que lienent les Romanisques comme un article de foy, asçavoir qu'en la Hiérarchie de l'Eglise il est requis qu'il y ait un chef en terre, a esté du tout incognueaux Anciens.

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