LIVRE IV. CHAPITRE VI
esprit, ayans une mesme espérance de vocation*, un Dieu, une l'oy, et un Haplesine, pourquoy est-ce qu'il n'adjouste (juaiiL et quant, (pie nous avons un souverain Prélat pour conserver i'Ejïlise en unité? Car si la vérité eust esté telle, il ne pouvoit rien dire de plus propre. Qu'on |)Oise diligemment ce lieu-là : car il n'y a doute (ju'il ne nous y ait voulu représenter le régime spirituel de l'Eglise, lequel a esté depuis nommé des successeurs, Hiérarcliie. Or il ne met nulle monarchie ou principauté d'un seul homme entre les ministres : mais qui plus est, il dénote qu'il n'y en a point. Il n'y a aussi nulle doute qu'il n'y ait voulu exjirimer la façon d'unité, par laquelle les fidèles doyvent adhérer à Jésus-Christ leur Chef. Or non-seulement il ne fait nulle mention d'un chef ministérial, mais il attribue à chacun membre son opéralion particulière, selon la mesure de grâce (jui est donnée à chacun. La comparaison qu'ils font entre la Hiérarchie céleste et terrienne est frivole : car de la Hiérarchie céleste, il ne nous en faut sçavoir et sentir que ce qui en est dit en l'Escriture. Pour constituer l'ordre que nous devons tenir en terre, il ne nous faut suyvre autre patron que celuy que le Seigneur mesme nous a baillé.
1 1 iMais encores que je leur ottroye ce s"Cond point, lequel toutesi'ois jamais ils n'obtiendront envers gens de bon jugement : asçavoir que la primauté de l'Egiise a esté donnée à sainct Pjerre à telle condition qu'elle demeurast tousjours, et qu'elle veinst en succession de main en main : d'où est-ce qu'ils pourront conclurre que le siège romain ait esté exalté jusques là, que quiconques en est Eves- (jue doyve présider sur tout le monde?
Par quel droict et à quel tiltre attachentils ceste dignité à un lieu propre, laquelle a esté donnée à Pierre sans faire mention d'aucun lieu? Pierre, disent-ils, a vescu à Rome , et y est mort. Et Jésus- Christ, quoy? n'a-il point exercé office d'Evesque en Jérusalem, pendant qu'il a vescu? et en sa mort, n'y a-il point accomply ce qui estoit requis à la Prestrise souveraine? Le Prince des Pasteurs, le
1) Eplici. IV, 4.
souverain Evesque, le Chef de l'Eglise n'a peu acquérir l'honneur de primauté à un lieu : comment est-ce doncques que Pierre, qui est de beaucoup inférieur, l'auroit a(U|uis ? Ne sont-ce pas folies plus (|u'enfantiles, de parler ainsi? Jésus- Christ a donné l'honneur de primauté à Pierre : Pierre a eu son siège à Rome : il s'ensuyt donc(|ues qu'il a colloque illec le siège de sa primauté. Certes par mesme raison le peuple d'Israël devoit anciennement constituer le siège de primauté au désert, d'autant que Moyse souverain Docteur et Prince des Prophètes, avoit là exercé son office, et y estoit mort *.
1 2 Toutesfois voyons le bel argument qu'ils font : Pierre , disent-ils, a eu la primauté entre les Apostres. L'Eglise doncques en la(|uelle il a eu son siège, doit avoir ce privilège. Or en quelle Eglise a-il esté premièrement Evesque? Ils respondent que c'a esté en Antioche : de là je conclu, que la primauté appartient de droict à l'Eglise d'Antioche. Or ils confessent bien qu'elle a esté autresfois la première, mais que Pierre en partant de là, a transporté l'honneur de la primauté à Rome. Car il y a une épistre du Pape Marcel, au Décret, escrite aux Prestres d'Antioche, où il est ainsi dit : Le siège de Pierre a esté du commencement en vostre ville : mais depuis par le commandement de Dieu il a yci esté translaté^. Ainsi l'Eglise d'Antioche, qui du commencement estoit la première, a donné lieu au siège romain. Mais je demande, par quelle révélation sçavoit ce nigaud de Pape, que Dieu l'eust ainsi commandé?
S'il est question de délinir ceste cause par droict, il faut qu'ils respondent, asçavoir si le privilège qui a esté donné à Pierre, est personnel, ou rèal, ou meslé. Il faut qu'ils choisissent l'un des trois, selon tous légistes. S'ils disent qu'il est personnel, le lieu ne vient point en conte. S'il est rèal, après qu'il a esté donné à un lieu, il ne luy peut estre osté par la mort ou le départ delà personne. Il reste doncques qu'il soit meslé des deux. Or lors il ne faudra point simplement considérer le lieu, sinon que la personne corresponde avec. Qu'ils eslisent lequel qu'ils vou-
1) Dcut. XXXIV, 5. 2) XII, Quxst. I, cap. Rogamus.
INSTITUTION GHRESTIENNE.
dront : soudain je concliirray et prouveray facilement, que Rome ne se peut attribuer le Primat par aucun moyen.
13 Mais encores concédons-leur ce point. Mettons, di-je, le cas que la primauté ait esté translatée d'Antioche à Rome. Mais pourquoy Antioche n'a-elle pour le moins retenu le second lieu? Car si Rome est la première d'autant que Pierre en a esté Evesque jusques à la mort : laquelle doit estre pluslost la seconde, que celle où il avoit eu son premier siège? Comment doncques s'est-il fait qu'Alexandrie ait précédé Antioche?
Est-ce chose convenable, qu'une Eglise d'un simple disciple soit supérieure au siège de sainct Pierre? Si ainsi est que l'honneur soit deu à chacune Eglise selon la dignité de son fonda^ur, que dironsnous aussi des autres Eglises? Sainct Paul nomme trois Apostres qu'on réputoit estre les colomnes : asçavoir Jaques, Pierre et Jehan ^ Si on attribue le premier lieu au siège romain en l'honneur de sainct Pierre : Ephèse et Jérusalem, ausquels Jehan et Jaques ont esté Evesques, ne méritent-elles pas bien d'avoir le tiers et le quatrième? Or entre les Pairiarchies, Jérusalem a esté la dernière, Ephèse n'a pas eu seulement un petit anglet : semblablement les autres Eglises, tant celles que sainct Paul avoit fondées, que celles où avoyent présidé les autres Apostres, sont demeurées en arrière, sans qu'on en ait tenu conte. Le siège de sainct Marc, qui n'estoit que simple disciple, a eu l'honneur par-dessus toutes. Qu'ils confessent que cest ordre a esté pervers, ou qu'ils m'accordent que ce n'est point chose perpétuelle, qu'un mesme degré d'honneur soit deu à chacune Eglise, qu'a eu le fondateur d'icelle.
1 4 Combien que tout ce qu'ils racontent, que sainct Pierre a esté Evesque à Rome, il n'est guères certain, comme il me semble. Certes ce qu'en dit Eusèbe, asçavoir qu'il y a esté vingt-cinq ans, se peut réfuter sans nulle difficulté. Car il appert par le premier et second chapitre de sainct Paul aux Galates, qu'il fut en Jérusalem depuis la mort de Jésus-Christ, environ vingt ans^ : et que de là il veint
1) Gai. II, 9. 2) Gai. 1,18; II,).
en Antioche, oùil demeura quelque temps: il est incertain combien. Grégoire en met sept, et Eusèbe vingt-cinq : Or depuis la mort de Jésus-Christ jusques à la lin de l'Empire deNéi-on, lequel feit tuer sainct Pierre, il n'y a eu que trente-sept ans. Car nostre Seigneur souffrit sous l'Empereur Tibère, l'année dix-huitième du règne d'iceluy. Si on oste vingt ans, ausquels sainct Paul lesmoigne que Pierre a habité en Jérusalem, il ne restera tout au plus que dix-sept ans, lesquels il faudra partir entre ces deux Eveschez. S'il fut long temps en Antioche Evesque, il ne peut avoir esté à Rome qu'un bien petit de temps. Mais cela se peut encores déclairer plus familièrement. Sainct Paul escrivit son Epistre aux Romains, estant en chemin pour aller en Jérusalem, où il fut prins et amené à Rome^ Il est doncques vray-semblable que ceste Epistre fut escrite quatre ans devant qu'il veinst à Rome. Or en icelle il ne fait nulle mention de Pierre, lequel il ne devoit omettre, s'il estoit Evesque du lieu mesme. En la fin récitant un grand nombre de fidèles qu'il salue, et assemblant comme en un rolle tous ceux de sa cognoissance^, il ne dit mot encores de sainct Pierre. Il n'est jà mestier d'user de grande subtilité, ne de longue dispute envers gens de bon entendement. Car la chose monstre, et tout l'argument de TEpistre crie, que sainct Pierre ne devoit pas estre oublié, s'il eust esté sur le lieu.
15 Depuis sainct Paul fut amené prisonnier à Rome. Saint Luc raconte qu'il fut receu des frères^ : de Pierre il n'en est point de nouvelle. Estant l;i il escrit à plusieurs Eglises. En d'aucunes Epistres il insère d'aucunes salutations au nom des fidèles qui estoyentavec luy : il ne dit pas un seul mot, par lequel on puisse conjecturer que sainct Pierre fust là. Je vous prie, à qui sera-il croyable qu'il s'en fust teu du tout, s'il y eust esté? Qui plus est, aux Philippiens, après avoir dit qu'il n'avoit personne qui procurast fidèlement l'œuvre du Seigneur comme Timothée, il se complaind que chacun cherche son proufit particulier*. Et en escrivant
1) Rom. XV, 25.
3) Act. XXVni, 15, 16.
2) Rom. XVI, 3, etc.
4) Piiil. II, 20.