LIVRE IV, CHAPITRE VIL
assigne à tous leurs propres limites.
Certes il ne le fait point chef de tous, mais seulement il le constitue un des principaux. Jule, qui estoit alors Eves- (|ue de Rome, avoit envoyé au Concile deux vicaires pour y estre en son nom : iceux furent assis au quatrième lieu. Je vous prie, si on eust recognu Jide pour chef de l'Eglise, ceux qui représentoyent sa personne eussent-ils esié reculiez jus- (jues au quatrième lieu ? Atlianase eusi-il présidé au Concile universel, où l'ordre (le la Hiérarchie doit estre singulièreobservé ? Au Concile d'Ephèse, il semble que Célestin, qui alors estoit Ev'esque romain, usa d'une praltique oblique, afin de prouvoir a la digniléde son siège. Car comme ainsi soit qu'il y envoyast gens pour y assister en son lieu, il requit Cyrille Évesque d'Alexandrie, lequel autrement devoit présider, de tenir sa place. De quoy servoit un tel vicariat, sinon afin que son nom peust tellement quellement entrer au premier siège? Car ses Ambassadeurs estoyent en lieu inférieur : on leur demandoit leurs opinions comme aux autres : ils faisoyent subs( ription en leur ordre : cependant le Patriarche d'Alexandrie portoit double nom. Que diray-je du second Concile d'Ephèse? au (juel combien que Léon Evesque de Rome eust envoyé ses Ambassadeurs, toutesfois Dioscorus Patriarche d'Alexandrie y présidoit sans contradiction , comme de droict. Ils répliqueront que ce n'estoit point un Concile légitime, veu que Flavien Evesque de Constantinoble y fut condamné, et l'hérésie d'Eutyches approuvée ; mais je ne parle point de la fin. il est ainsi, que puis que le Concile estoit là assemblé, et que chacun Evesque estoit assis en son ordre, que les Ambassadeurs du Pape de Rome, y estoyent avec les autres, comme en un sainct Concile et bien ordonné. Or ils ne débatent point du premier lieu, mais le quittent à un autre : ce qu'ils n'eussent point fait, s'ils eussent pensé qu'il leur eust appartenu. Car jamais les Evesques de Rome n'ont eu honte d'esmouvoir grosses contentions pour leur dignité, et n'ont point fait de difficulté de troubler les Eglises, et les diviser pour ceste cause. Mais
pource que Léon voyoit bien que ce seroit trop audacieusement fait à luy, s'il eust prétendu de mettre ses Ambassadeurs au premier siège, il s'en déporta. 2 Le Concile de Chalcédoine veint après, auquel par le congé ou ordonnance de l'Empereur, les Ambassadeurs de l'Eglise romaine présidèrent. Mais Léon mesmes confesse bien que cela se faisoit par un i)rivilége extraordinaire. Car (]uand il le demande à Martian Empereur et à l'Impératrice, il ne prétend pas qu'il luy soit deu : mais il allègue pour couverture, que les Evesques d'Orient, qui avoyent présidé au Concile d'Ephèse, s'estoyent là mal portez, et y avoyent abusé de leur puissance. Ainsi, pourtant qu'il estoit mestier d'avoir un président homme grave, et n'estoit pas vray-semblable que ceux qui avoyent une fois procédé par tumulte, fussent idoines : Léon prie, qu'à cause que les autres sont incompétens, la charge soit transférée à luy. Certes ce qui se demande par un privilège spécial , n'est point de l'ordre commun et perpétuel.
Quand on allègue seulement ceste couleur, qu'il est mestier d'avoir un nouveau président, pource que les précédens s'y sont mal portez, il appert qu'il n'a point esté fait au paravant,et qu'il ne doit point estre tiré en conséquence :
mais qu'il est fait seulement pour le danger et nécessité présente. Pourtant l'Evesque de Rome a tenu le premier lieu au Concile de Chalcédoine : non pas que cela fust deu à son Eglise, mais d'autant que le Concile estoit despourveu de président bon et propre : d'autant que ceux ausquels l'honneur appartenoit s'en estoyent exclus par leur folie et mauvais portement. Et ce que je di a esté prouvé par effect du successeur de Léon ; car estant appelé long temps après au cinquième Concile de Constantinoble, il ne débatit point pour avoir le premier lieu, mais souffrit sans difficulté que Menas Patriarche du lieu présidast. Semblablement au Concile de Carthage, auquel estoit sainct Augustin : Aurélius archevesque du lieu fut président, et non pas les ambassadeurs du siège romain, combien qu'ils fussent là expressément venus pour
maintenir l'authorité de leur Evesque.
Qui plus est, il s'est tenu un Concile universel en Italie, auquel ne se trouva point l'Evesque de Rome : c'est le Concile d'Aquilée, auquel sainct Ambroise présidoit pour le crédit qui! avoit envers l'Empereur. Il ne se fait là nulle mention de l'Evesque de Rome. Ainsi nous voyons que la dignité de sainct Ambroise fut cause alors que Milan fut préférée an siège romain.
3 Quant est du tiltre de primauté, et des autres filtres d'orgueil desquels le Pape se vante sans tin et sans mesure, il est facile de juger quand et par quel moyen ils sont venus en avant. Sainct Cyprien Evesque de Cartilage fait souvent mention de Corneille Evesque de Rome, il ne l'appelle point autrement que frère, compagnon, ou Evesque semblable à luy. Et escrivant à Estiené successeur de Corneille, non-seulement il le fait égual à soy et aux autres : mais ilie traitte fort asprement, l'appelant maintenant arrogant , maintenant ignorant ^ Après la mort de sainct Cyprien, on sçait ce que toute l'Eglise aphricaine en a décrété. Car il fut défendu au Concile de Cartilage, que nul ne fust nommé Prince des Prestres, ou premier Evesque : mais seulement Evesque du premier siège ^.
Que si quelqu'un espluche les histoires plus anciennes, il trouvera q^ie l'Evesque de Rome se contentoit bien adoncques du nom commun de Frère. Certes ce pendant que l'Eglise a duré en son vray et pur estât, ces noms d'orgueil, lesquels depuis a usurpé le siège romain pour se magnifier, ont esté du toutincognus; on ne sçavoit que c'estoit de souverain Prestre, ne d'un chef unique en terre ; et si l'Evesque de Rome eust esté si hardi que de s'eslever jusques-là, il y avoit gens de sorte qui eussent incontinent réprouvé sa folie et présomption. Sainct Hiérosme, d'autant qu'il estoii Preslre romain, n'a point esté chiche à priser la dignité de son Eglise, quand la vérité et condition des temps le souffroit : toutesfois nous voyons <;omme il la range au nombre des autres , S'il est question
1) Epist., lib. Il, epist. II, et Uh. IV, episl. VI.
2) Chap. XLVII.
d'authorité, dit-il, le monde est plus grand (ju'une ville. Qu'est-ce que tu m'allègues la coustume d'une ville seule? Qu'est-ce que tu assujetis l'ordre de l'Eglise à peu de gens, de quoy vient la présomption ? Partout où il y a Evesque, soit h Rome, soit à Eugubio, soit à Constantinoble ou à Regio, il est d'une mesme dignité et d'une mesme Prestrise. La puissance des richesses, et le mespris de la povreté ne fait un Evesque supérieur ou inférieure
4 Touchant du tiltre d'Evesque universel , la première contention en fut.
esmeue du temps de sainct Grégoire, par l'ambition de l'Archevesque de Constantinoble nommé Jehan. Car iceluy se vouloit faire Evesque universel , ce que nul n'avoit au paravant attenté. Or sainct Grégoire en débatant cesle question , n'allègue point que l'autre luy oste le tiltre qui luy appartient : mais au contraire, il proteste que c'est un tiltre profane, voire mesmes plein de sacrilège , et un préambule de la venue de l'Antéchrist.
Si celuy qui est nommé universel tombe, dit-il, toute l'Eglise trébusche. En un autre passage : C'est une chose fâcheuse de porter (jue nostre frère et compagnon, avec le mespris des autres soit nommé seul Evesque. Mais par ce sien orgueil que pouvons-nous conjecturer, sinon que le temps d'Antéchrist est jà prochain?
Car il ensuyt celuy qui en mesprisant la compagnie des Anges a voulu monter plus haut, pour estre seul en degré souverain^. Item, en un autre lieu escrivant ;'i Eulolius Evesque d'Alexandrie, et à Anastase Evesque d'Antioche, Nul de mes prédécesseurs, dit-il, n'a jamais voulu user de ce mot profane. Car s'il y a un Patriarche qui soit dit universel : le nom de Patriarche sera osté à tous les autres. Mais jà n'adviene que quelque Chresiien présume de s'eslever jusques-là , qu'il diminue l'honneur de ses frères, tant peu que ce soit. De consentir à ce nom exécrable, ce seroit destruire la Chrestienté, C'est autre chose que de conserver unité defoy, et autre chose que de réprimer la
1) Epist. ad Evagrium.
2) Lib. IV, epist. LXXVI, Mauricio, Jvg. Constantiae; Aug., epist. LXXVIII ejusdein lib.