LIVRE IV, CHAPITRE X
droyent loucher d'un doigt *. J'ay dcsjà renionstré ailleurs quelle et combien cruelle torture contient ce qu'ils commandent à chacun, de confesser tous ses péchez à l'aureille d'un l'restre. Il n'y apparoist pas en toutes leurs autres loix une violence si énorme. Mais celles (pii semblent les plus supportables ne laissent point d'opprimer tyranniciuement les consciences. Je me déporte de dire qu'elles abastardissent le service de Dieu, et ravissent à Dieu mesme le droict qui luy appartient d'cstre seul Législateur.
Voyci donccpies l'argument que nous avons maintenant à traitter, S'il est licite à l'Eglise d'astreindre les consciences aux loix qu'elle voudra faire. En ceste dispute nous ne touchons point ù l'ordre qui sert à la police : mais seulement il est question que Dieu soit purement et deuement servi selon qu'il a commandé, et que la liberté spirituelle nous demeure sauve. L'usage commun de parler est tel, que tous édils procédez des hommes touchant le service de Dieu, soyent nommez traditions humaines. C'est contre telles loix que nous avons à combatre, non pas contre les sainctes ordonnances et utiles, qui servent h garder modestie et honnesteté, ou nourrir la paix. La fin de combatre est de refréner l'empire tant excessif et barbare, que ceux qui veulent estre réputez Pasteurs ont usurpé sur les povres âmes, desquelles ils sont vileins isourreaux. Car ils veulent que les loix qu'ils font soyent spirituelles, et qu'elles appartienent à l'àme : affermans qu'elles sont nécessaires à la vie éternelle. En quoy est assailly et violé le royaume de Christ : et la liberté donnée de luy aux consciences des lidèles, opprimée et abatue. Je laisse maintenant à dire sur quelle impiété ils fondent l'observance de leurs loix, disans que par là nous acquérons rémission des péchez et justice : en mettant en icelles toute la somme de religion. Pour le présent je débatray seulement ce point, qu'on ne doit imposer nécessité aux consciences es choses desquelles elles sont affranchies par Jésus-Christ : et sans laquelle franchise (comme nous
1) Matlh. XXIII, 4; Luc XI, 46.
avons ci-devant enseigné) elles ne peuvent avoir repos envers Dieu. Il faut qu'elles recognoissent pour leur Roy un seul Christ, et pour libérateur : et qu'elles soyent gouvernées par la seule loy de liberté, cpii est la sacrée parole de l'Evangile, si elles veulent retenir la grâce qu'elles ont une fois obtenue en Jésus- Christ : et qu'elles ne soyent assujeties à servitude aucune, ne captivées sous quelques liens.
2 Ces législateurs font bien semblant que leurs constitutions sont loix de liberté, un joug gracieux et fardeau léger. Mais qui est-ce qui ne voit que ce sont purs mensonges? Touchant d'eux, ils n'ont garde de sentir la pesanteur de leurs loix : veu qu'ayans rejette toute crainte de Dieu, ils contemnent aussi hardiment leurs loix que celles de Dieu. Mais ceux qui sont touchez de quelque soin de leur salut, sont bien loing de s'estimer libres ce pendant qu'ils sont estreinis de leurs liens. Nous voyons combien songneusement a évité sainct Paul de charger les consciences, jusques à n'oser en une seule chose les lier ^ Et non sans cause. Certes il cognoissoitque c'estoitune playe mortelle faite aux consciences, si on leur imposoit nécessité des choses desquelles la liberté leur avoit esté laissée de Dieu. Au contraire, à grand'peine pourroit-on nombrer les constitutions que ceux-ci ont rigoureusement publiées sur peine de damnation éternelle, et lesquelles ils exigent en toute extrémité comme nécessaires à salut. Or il y en a beaucoup fort difficiles à garder: mais si on les amasse en un, l'observation en sera du tout impossible : telle en est la quantité. Comment doncques se pourra-il faire, que ceux qui sont chargez d'un si gros fais et pesant, ne soyent tormentez d'horribles angoisses et perplexité ? Je di doncques derechef que mon intention est de combatre yci contre telles loix qui se bastissent et se mettent sus, pour lier les ûmes devant Dieu, et les envelopper de scrupules :
comme si tout ce qu'elles contienent devoit estre observé de nécessité.
1) 1 Cor. Vil, 35.
3 Plusieurs se trouvent empc3<hcz en caste question, pource qu'ils ne distinguent pas assez subtilement entre le siège judicial de Dieu, qui est spirituel, et la justice terrestre des hommes. La difficulté leur est encores augmentée, de ce que sainct Paul commande d'obéir aux Magistrats, non-seulement pour crainte d'est re puny, mais aussi pour la conscience '. Dont il s'ensuyt que les consciences sont aussi bien sujettes aux loix civiles. Si ainsi est, ce que nous avons desjà dit au chapitre prochain, et ce qui nous reste à dire touchant le régime spirituel, seroit mis à néant. Pour soudre ce nœud, il nous est besoin de sçavoir en premier lieu, que c'est que Conscience.
Ce qui se peut en partie tirer du mot. Car Science est l'appréhension ou notice de ce que les hommes cognoissent, selon l'esprit qui leur est donné. Quand doncques ils ont un sentiment et remors du jugement de Dieu, comme un tesmoin qui leur est apposé pour ne point souffrir qu'ils cachent leurs péchez, mais les attirer et soliciter au jugement de Dieu, cela est nommé Conscience. Car c'est une cognoissance moyenne entre Dieu et l'homme, laquelle ne permet point àceluy qui voudroit supprimer ses fautes, de s'oublier : mais le poursuyt à luy faire sentir qu'il est coulpable. C'est ce qu'entend sainct Paul, en disant que la conscience atteste aussi avec les hommes quand leurs pensées les condamnent ou absoudent devant Dieu -. Une simple cognoissance et nue pourroit estre en un homme comme estouffée. Parquoy ce sentiment qui adjourne et attire l'homme au siège judicial de Dieu, est comme une garde qui luy est donnée pour l'esveiller et espier, et pour descouvrir tout ce qu'il seroit bien aise de cacher s'il pouvoit. Et voylà dont est venu le proverbe ancien, Que la conscience est comme n)ille tesinoins. Par une mesme raison sainct Pierre met la response de bonne conscience ^ pour un repos et tranquillité d'esprit, quand l'homme fidèle s'appuyant en la grâce de Christ, se présente hardiment devant la face de Dieu. El l'Apostre
1) Rom. XIII, 1,B.
3) 1 l'ierrc III, 21.
s; Rom. Il, 15.
en l'Epistre auxHébrleux, disant que les fidèles n'ont plus de conscience de péché ', signifie (ju'ils en sont délivrez et absous, pour n'avoir plus de remors qui les rédargue.
4 Parquoy comme les œuvres ont leur regard aux hommes, aussi la conscience a Dieu pour son but : tellement que bonne conscience n'est sinon une intégrité intérieure du cœur. Et c'est à ce propos que sainct Paul dit que l'accomplissement de la Loy est charité, de conscience pure et de foy non feinte 2. En un antre lieu il monstre en quoy elle diffère de simple sçavoir, disant qu'aucuns sont décheus de la foy, pource qu'ils s'estoyent destournez de bonne conscience. Car par ces mots il signifie que c'est une affection vive d'honorer Dieu, et undruiclzèle de vivre purement et sainctement. Quelquesfois le nom de Conscience s'approprie à ce qui concerne les hommes : comme quand sainct Paul dit aux Actes, qu'il a mis peine de cheminer tant envers Dieu qu'envers les hommes en bonne conscience * : mais cela s'entend d'autant que les fruits extérieurs qui en procèdent parvienent jusques aux hommes. Aiais à parler proprement, la conscience, comme j'ay dit, a son but et addresse à Dieu. Parquoy nous disons qu'une loy lie les consciences, quand elle oblige simplement et du tout l'homme, sans avoir regard aux prochains, mais comme s'il n'avait affaire qu'à Dieu. Exemple : Dieu nous commande non-seulement d'avoir le cœur pur de toute impudicité, mais aussi de nous garder de toutes paroles vilenes et dissolutions tendantes à incontinence. Quand il n'y auroit homme vivant sur la terre, je suis tenu en ma conscience de garder telle loy. Parquoy si je me desborde à quelque impudicité, je ne pèche pas seulement en ce (|ue je donne scandale à mes frères, mais je suis coulpable devant Dieu, comme ayant transgressé ce qu'il m'avoit détendu entre luy et moy. Il y a une autre considération quant aux choses indifférentes :
car il nous en faut abstenir entant que nous pourrions offenser nos frères, mais
1) Héb. X, 2. 2) 1 Tim. I, 5.
3) Ael. XXIV, 1 6.