‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 272 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE X!V · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE X!V

la communication de Christ, il recevra autant de proulit d'icoux.

16 Si ct'la est obscur à cause de la briefveté, je le déclaireray plus au long, Je di (jue Jésus-Christ est la matière ou la substance de tous les Sacremens, d'autant que tous ont en kiy fermeté, et ne promeltent rien hors Iny. Et d'autant moins est supportable l'erreur du maisire des Sentences, h quel nommément les tient pour cause de justice et salut', ("omme ainsi soit qu'ils ne tendent sinon à exclurre toutes causes que se forge l'entendt ment humain, pour nous retenir en Jésus-Christ, D'autant doncques que nous sommes aidez par iceux, soit pour nourrir, (onfermcr et augmenter en nous la cognoissance de Jésus-Christ, soit pour le nous faire posséder plus pleneraent, et jouir de ses biens, autant ontils d'efficace envers nous, et non plus. Cela se fait quand nous recevons en vraye foy ce qui nous y est offert. Quelqu'un demandera , Comment doncques les meschuns peuvent-ils faire par leur ingratitude, que l'ordonnance de Dieu soit vaine, et qu'elle perde sa verlu ? Je responqueje n'enten pas ce que j'ay dit, comme si la force et la vérité du Sacrement dépendoit de la condition ou nature de celuy qui les reçoit : car ce que Dieu a institué une fois demeure ferme, et retient toujours sa propriété, comment que ce soit que les hommes varient. Mais d'autant que c'est autre chose d'offrir que de recevoir, il n'y a nul inconvénient qu'un Sacrement de nostre Seigneur ne soit vrayement ce qu'il est dit et récité estre, et qu'il ne retiene sa verlu, et toutesfois qu'un homme meschant n'en sente nulle utilité. Mais sainct Augustin soud trèsbien ceste question en peu de paroles : Si tu le reçois, dit-il, charnellement, il ne laisse point d'estre spirituel, mais ce n'est pas à toy *. Or comme ce sainct Docteur a monstre au passage que nous avons allégué, que le Sacrement n'est rien quand il est séparé de sa vérité : aussi il admoneste autre part, qu'en conjoignant l'un avec l'autre, il nous faut bien adviser de ne nous point

1) Sentent., lib. IV, disl. I.

î) Bomil. in Joann., XXVI.

amuser par trop au signe externe • Conmie, dit-il, c'est un vice d'inlirmilé servile, de suyvre la lettre, et prendre les signes au lieu des choses : aussi c'est un erreur, de prendre les signes en sorte (ju'il n'en reviene nulle utilité'. Il met deux vices desquels il nous faut garder : l'un est, quand nous prenons les signes comme s'ils avoyent esté donnez en vain, et qu'en anéantissant la vertu par nostre fausse interprétation, nous faisons périr le fruit qui nous en devoit veinr : l'autre est, quand n'eslevans point nos enlendemens plus haut qu'au si^ne visible, nous leur donnons la gloire des grûces lesquelles nous sont conférées de Jésus-Christ seulement : voire par son Esprit, lequel, nous fait parlicipans de luy : voire avec l'aide des signes externes : lesquels, s'ils nous convient à Jésus- Christ, quand on les tire ailleurs, toute leur utilité est mise bas.

M Pourtant retenons, ceste conclusion, que les Sacremens n'ont autre office que la Parole de Dieu : c'est de nous offrir et présenter Jésus-Christ : et en luy les thrésors de sa grâce céleste. Et ne servent ou proutitent de rien sinon à ceux desquels ils sont prins et receus par foy : tout ainsi que du vin, ou de l'huile, ou quelque autre liqueur s'espanchera à terre quand on la jettera sur un vaisseau, sinon que la bouche soit ouverte : et le vaisseau estant mouillé dehors, demeurera sec et vuide dedans.

En outre, il nous faut donner de garde que nous ne tombions en un autre erreur prochain, en lisant ce que les Anciens, pour amplilier la dignité des Sacremens, en ont honorablement parlé:

tellement que nous pensions quelque vertu secretle y estre annexée et attachée jusques-là, qu'en iceux les grâces du sainct Esprit soyent distribuées et administrées, comme le vin est donné en une couppe ou tasse : où seulement tout leur office est de nous tesmoigner et con fermer la bénévolence et faveur de Dieu envers nous, et ne proutitent à rien plus outre si le sainct Esprit ne vient, qui ouvre nos entendemens et nos cœurs, et

I) De doctrina c/irijtiana, lib. UI, cap. IX.

nous rende capables de ce lesmoignage.

En quoy aussi clairement apparoissent diverses grâces de Dieu, et distinctes.

Car les Sacremens, comme nous avons touclié ci-dessus, nous servent de la part de Dieu d'une mesme chose, que les messagers de bonnes nouvelles de par les hommes : c'est asçavoir non pas pour nous conférer le bien, mais seulement nous annoncer et démonstrer les choses qui nous sont données par la libéralité de Dieu : ou bien nous sont arres pour les ratifier. Le sainct Esprit, qui n'est pas à tous indifféremment apporté par les Sacremens, mais lequel Dieu donne péculièrement aux siens est celuy qui apporte les grâces de Dieu avec soy, qui donne lieu en nous aux Sacremens, et les y fait fructifier. Or combien que nous ne niions pas que le Seigneur assiste à son institution par une vertu trèsprésente de son Esprit, à ce que l'administraiion des Sacremens qu'il a ordonnée, ne soit vaine et infructueuse :

toutesfois nous enseignons que la grâce intérieure de l'Esprit, comme elle est distincte du ministère extérieur, aussi doit estre considérée séparément d'iceluy. Dieu doncques accomplit ce qu'il promet es figures, et les signes ne sont pas sans leur effect, pour monstrer entant que besoin est que l'aulheur d'iceux est véritable et fidèle : seulement il est question de sçavoir si Dieu besongne par sa vertu propre et intrinsèque, comme on dit, ou s'il résigne son office aux signes externes. Or j'ay ceci pour résolu, que quelques instruniens qu'il applique à son usage, ce n'est point pour déroguer en façon qui soit à sa vertu souveraine. Quand telle doctrine est baillée des Sacremens, leur dignité est suffisamment esclarcie, et l'usage démonstré, et l'utilité recommandée. Cependant il y a une bonne modération gardée en tout et par tout, de ne leur point déférer plus qu'il ne faut, et ne leur rien oster de ce qui leur convient. Cependant, ceste fausse imagination est abatue, d'enfermer dedans les Sacremens la vertu de nous justifier, et les grâces du sainct Esprit, comme s'ils en estoyent des vaisseaux, et ce qui a esté omis par les autres, est

clairement exprimé : asçavoir qu'ils sont i instrumens par lesquels Dieu besongne selon qu'il luy plaist. 11 nous convient aussi noter, que c'est Dieu qui accomplit au dedans ce que le ministre figure et testifie par l'acte extérieur : afin que nous ne tirions point à un homme mortel ce que Dieu se réserve. Et de cela sainct Augustin nous advertit prudemment :

Comment, dit-il, Dieu et Moyse sanctifient-ils tous deux? Or Moyse ne sanctifie point au lieu de Dieu, mais seulement en signes visibles selon son ministère : mais Dieu sanctifie de grâce invisible par son Esprit. En quoy aussi gist toute la vertu des Sacremens visibles. Car de quoy proufiteroyent-ils , si ce n'estoit ceste sanctification invisible ^ ?

18 Le nom de Sacrement, comme nous en avons parié jusques yci, comprend généralement tous les signes que Dieu a jamais assignez et donnez aux hommes, afin de les acertener et asseurer de la vérité de ses promesses. El aucunesfois il les a voulu estre en choses naturelles, aucunesfois il les a voulu présenter en miracles. De la première forme les exemples sont, comme quand il donna l'arbre de vie à Adam et Eve, pour arre d'immortalité, afin qu'ils se teinssent asseurez de l'avoir, tant qu'ils mangeroyent du fruit de cest arbre ^. Et quand il proposa l'arc du ciel à Noé pour signe et enseigne à luy et à sa postérité, qu'il ne perdroit jamais plus la terre par déluge ^ Adam et Noé ont eu ces choses pour Sacremens : non pas que l'arbre leur donnast immortalité, laquelle il ne se pouvoit donner à luy-mesme : ne que l'arc qui n'est seulement qu'une réverbération des rais du Soleil encontre les nuées, eust la vertu de retenir et arrester les eaux : mais par ce qu'ils avoyent la marque engravée en eux par la Parole de Dieu, pour esîre enseignes et seaux de ses promesses. Et certes au paravant l'arbre estoit arbre, et l'arc estoit arc, mais après qu'ils ont esté marquez par la Parole de Dieu, il leur a esté baillé nouvelle forme pour commencer d'estre ce que devant ils n'estoyent pas. Et afin que quelqu'un

1) Quaest.veter. Tettam., lib. III, cap. LXrXIV.

2) Geii. H, 9. 3) Gcii. IX, )3.

Page 1