LIVRE IV, CHAPITKE XIV
à son Prince ou Capitaine, quand il est enrollé et receu en bande. Car comme par ce jurement les nouveaux gendarmes obligent leur foy à leur Prince ou Capitaine, et se promettent à luy, s'advouans estre de sa gendarmerie : ainsi nous aussi par nos signes confessons Jésus-Clirist estre nostre Capitaine, et teslilions que nous guerroyons sous son enseigne. Ils adjouslent des similitudes pour rendre leur dire plus clair et plus évident. Comme en la guerre on recognoist les François et les Anglois les uns des autres, parce que les François portent la croix blanche, et les Anglois la croix rouge : comme aussi les Romains estoyent discernez des Grecs par diversité d'accoustremens : et d'avantage, comme les estats de Rome estoyent distinguez l'un de l'autre par leurs propres signes, c'est asçavoir les Sénateurs des Chevaliers par les habits de pourpre et les souliers rons, et d'autre part, les Chevaliers du populaire par un anneau : ainsi nous avons nos signes par lesquels nous sommes distinguez et discernez des infidèles et estrangers de nostre religion. Mais il appert par ce qui a esté dit, que les Anciens qui ont donné le nom de Sacrement à nos signes, n'ont point regardé en quelle signification les escrivains latins avoyent usé de ceste diction : ains pour leur commodité luy ont attribué ceste nouvelle, par laquelle simplement ils ont voulu désigner les signes sacrez. Et si nous le voulons subtiliser plus haut, il est à penser qu'ils ont transféré ce nom à ceste signification, par mesme raison et similitude qu'ils ont fait le nom de Foy à celle signitication en laquelle maintenant nous en usons. Car combien que Foy proprement signifie la vérité qu'on a à tenir sa promesse, toutesfois ils l'ont prinse pour signifier la certitude ou certaine persuasion qu'on a de celle vérité. En ceste manière, combien que Sacrement soit le jurement par lequel le gendarme se promet et s'oblige à son.Capitaine, ils l'ont prins pour signifier le signe dont le Capitaine use pour recevoir ses gendarmes en sa bande et solde. Car le Seigneur par ses Sacremens nous promet qu'il sera nostre Dieu, et que nous luy serons son
peuple. Mais nous délaissons telles subtilitez, puisque par bien clairs argumens je pense avoir monstre que les Anciens n'ont eu autre esgard en appelant nos signes, Sacremens, que de signifier que ce sont signes de choses sainctes et spirituelles. Nous recevons bien les similitudes qu'ils proposent, estans tirées des marques ou livrées des gendarmes : mais nous n'endurons point que ce qui est le moindre es Sacremens, soit par eux constitué en premier lieu, et mesmes qu'ils n'y recognoissent autre chose. Or ceste considération doit estre principale aux Sacremens, qu'ils sont pour servir à nostre foy envers Dieu : la seconde, qu'ils sont pour tesmoigner nostre confession envers les hommes. Et selon ceste dernière raison sont bonnes et hien convenantes lesdites similitudes, moyennant que le premier nous demeure. Car autrement les Sacremens n'auroyent guères de vigueur, s'ils ne servoyent à soustenir nostre foy, et qu'ils ne fussent accessoires de la doctrine.
U D'autre part, il nous faut estre advertis que comme ceux-ci destruisent l'efficace des Sacremens, et en abolissent l'usage : aussi il y en a au contraire qui attribuent aux Sacremens quelques je ne sçay quelles vertus secrettes, qu'on ne lit point jamais leur avoir esté données de Dieu. Par lequel erreur sont déceus et trompez les simples et ignorans, d'autant qu'ils s'accoustument de chercher les dons et grâces de Dieu où elles ne se peuvent nullement trouver, et sont peu à peu destournez et retirez de luy, pour suyvre pures vanitez au lieu de la vérité d'iceluy. Car les escholes des Sophistes d'un commun consentement ont déterminé que les Sacremens de la nouvelle Loy, c'est-à-dire ceux desquels l'Eglise chrestienne use maintenant, justifient et confèrent grâce, si nous n'y mettons object ou empeschement de péché mortel.
On ne pourroit assez déclairer combien est pernicieuse ceste opinion : et ce d'autant plus que par si longues années au grand détriment de l'Eglise elle a esté receue, et dure encores en une bien grande partie du monde. Certes elle est pleneraent diabolique. Car d'autant qu'elle
promet justice sans la foy, elle envoyé et déjetic les consciences, en confusion et damnation. D'avantage, faisant le Sacrement comme cause de justice, elle lie et enveloppe les entendemcns humains en ceste superstition , qu'ils se reposent plustost en une chose corporelle (ju'en Dieu : veu qu'ils sont naturellement trop glus enclins en la terre qu'il ne faudroit. Desquels deux vices il seroit à désirer que nous n'eussions pas si grande expérience : tant s'en faut qu'il y ait mestier de grande probation. Et qu'est-ce que Sacrement prins sans foy, sinon la ruine de l'Eglise? Car puis qu'il faut rien attendre sinon en vertu de la promesse, laquelle ne dénonce pas moins l'ire de Dieu aux incrédules, qu'elle présente sa grâce aux fidèles, celuy qui pense recevoir des Sacremens autre bien que celuy qu'H accepte par foy, comme il luy est présenté de la Parole, s'abuse grandement. Dont aussi se peut inférer le reste, que la fiance de salut ne dépend point de la participation des Sacremens, comme si !a justice y estoit colloquée, laquelle nous sçavons estre située en Jésus-Christ seul, et ne nous estre pas moins communiquée par la prédication de l'Evangile que par fa testilication des Sacremens, sans laquelle elle peut entièrement consister.
Tellement est véritable ce que dit sainct Augustin, que le signe visible souvent apparoist sans la sanctification invisible : et derechef, la sanctification sans le signe Tisible*. Car comme luy-mesme dit en un autre lieu, les hommes reçoyvent aucunesfois Jésus-Christ jusques à la seule réception des Sacremens, aucuncsfois jusques à la sanctification de vie^. Le premier de ces deux est commun aux bons et aux mauvais : le second est propre et particulier seulement aux fidèles. 4 5 A quoy se rapporte la distinction que met aussi le mesme Docteur entre Sacrement et la chose, moyennant qu'on l'entende bien. Car il ne signifie pas seulement que la figure et la vérité sont comprinses au Sacrement, mais qu'elles ne sont pas tellement liées ensemble, que l'un ne puisse estre sans l'autre. Et mes-
1) De. quaest. vêler. Testam,, lib. III.
î) Lib. De Baptismo, contra Donaiist., cap. XXIV.
mes quand elles sont conjoinctes, qu'il faut tellement discerner la chose du signe, qu'on ne transfère point à l'un ce qui est propre à l'autre. Touchant de la séparation, il en parle, quand il dit que les Sacremens n'ont leur effect sinon aux esleus^ Item en un autre passage parlant des Juifs: Combien, dit-il, que les Sacremens fussent communs à tous, la grâce toutesfois n'estoit pas commune, laquelle est la vertu des Sacremens.
Ainsi maintenant le Sacrement de régénération est commun à tous : mais la grâce par laquelle nous sommes faits membres de Christ pour estre régénérez, n'est pas commune à tous^. Item parlant de la Cène du Seigneur, Nous avons bien aujourd'buy rei-eu tous la viande visible: mais c'est autre chose du Sacrement, et autre chose de la vertu d'iceluy. Dont vient cela, que plusieurs vienent à l'autel, et prenent à leur condamnation ce qu'ils reçoyvent? Carie morceau de pain que donna nostre Seigneur à Judas, luy fut poison : non pas (ju'il fust mauvais, mais d'autant que l'homme qui le prenait estant mauvais, le prenoit mal. Un peu après, Le Sacrement de ceci, c'est-àdire de l'unité spirituelle que nous avons avec Christ, nous est présenté à la table du Seigneur aux uns à vie, aux autres à mort : mais la chose dont il est figure, est à vie à fous, et ne peut estre à mort. Or il avoit dit un peu auparavant, Celuy qui en aura mangé, ne mourra point :
mais j'enten celuy qui aura la vérité du Sacrement, et non pas le Sacrement visible : qui l'aura mangé au dedans, et non pas dehors : qui l'aura mangé du cœur, et non point masché des dents ^ N.ous voyons en tous ces passages, conmie il testifie que la vérité du Sacrement est tellement séparée de la figure par l'indignité de ceux qui le reçoyvent mal, qu'il n'y demeure que la figure vuide et inutile. Celuy doncques qui veut avoir le signe avec la chose, et non pas vuide de sa vérité, doit appréhender par foy la Parole qui est là enclose. Et ainsi, d'autant que l'homme proufitera par les Sacremens en
)) De baptismo parviûnrum. 2) fn PsoJm. LXXVIII. 3) In Joann., liomil. XXVI.