LIVRE 111, CHAPITRE III
ils n'estoyent pas du nombre des esleus, quandils s'en sont ainsi despartis ^ Car il addresse sa parole contre ceux qui pensoyent bien pouvoir retourner à la Chrestienté, après qu'ils l'auroyent une fois renoncée. Les voulant retirer de ceste fantasie et pernicieuse opinion, il dit une chose qui est bien vraye : que ceux qui ont une fois renoncé Jésus-Christ de leur sceu et bonne volonté, ne peuvent jamais avoir part en luy. Or ceux-là le renoncent, non pas qui simplement par vie désordonnée transgressent sa Parole :
mais qui de propos délibéré la rejettent du tout. LesNovatiens et leurs sectateurs doncques s'abusent en ces mots de Cheoir et Tomber : car ils entendent que celuy tombe, lequel eslant enseigné par la Loy de Dieu qu'il ne faut point desrober, néantmoins ne s'en abstient pas. Mais je di qu'il faut yci entendre une comparaison de choses contraires : asçavoir quand il dit que ceux qui sont trébuschez après avoir esté illuminez, après avoir gousté la Parole de Dieu et sa grâce céleste, et les vertus de la vie future, et avoir esté illuminez du sainct Esprit* : qu'il faut entendre, s'ils ont esteint la lumière de l'Esprit par malice délibérée , et ont rejette la Parole de Dieu et la saveur de sa grâce, et se sont aliénez de son Esprit : en sorte qu'il n'y ait point yci un vice particulier noté, mais une révolte générale de Dieu, quand l'homme se destourne totalement de Dieu, et est apostat de toute la Chrestienté. Et de faict, pour exprimer plus clairement qu'il parloit d'une impiété malicieuse et délibérée , il adjouste nommément en un lieu ce mot, Volontairement*. Car quand il dit qu'il ne reste plus nul sacrifice à ceux qui de certaine volonté, après avoir cognu la vérité, pèchent : il ne nie pas que Christ ne soit un sacritice perpétuel pour effacer les iniquitez des fidèles (ce qu'il avoit traitté au paravant quasi en toute l'Epistre, en expliquant la preslrise de Christ) : mais il entend qu'il n'y en reste nul autre, quand on rejette cestuy-là. Or on le rejette, en conculquant de propos délibéré la vérité de l'Evangile.
1) 1 Jean II, 19.
i) Héb. X, 26.
2) Héb. VI, 4.
24 Touchant ce qu'aucuns objectent, que c'est une trop grande cruauté; et laquelle ne convient point à la clémence de Dieu, d'exclurre aucun pécheur de la rémission des péchez, quand il requerra miséricorde : la response est facile; car il ne dit pas que Dieu leur desniera pardon s'ils se convertissent à luy : mais il dit notamment, que jamais ne se retourneront à repentance, entant que Dieu par son juste jugement, à cause de leur ingratitude, les frappera d'un aveuglement éternel. Et ne contrevient point à cela , ce qu'il applique à ce propos l'exemple d'Esaû : lequel en vain a tasché par larmes et cris de recouvrer sa primogéniture qu'il avoit perdue*; non plus que ce que ditle Prophète, que quand ils crieront, le Seigneur ne les exaucera point^. Car par telles manières de parler l'Escriture ne dénote pas ou une vraye repentance, ou invocation de Dieu : mais plustost signifie la destresse de laquelle, quand les iniques sont pressez en leur extrême calamité, ils sont contraints de recognoistre ce qu'ils pensoyent au paravant estre mocquerie et fable : c'est que tout leur bien gist en l'aide de Dieu. Or ils ne la peuvent pas implorer ne demander de cœur : mais seulement gémissent qu'elle leur est ostée. Parquoy le Prophète par ce mot de Clameur, et l'Apostre par ce mot de Larmes, ne signifie autre chose que l'horrible torment dont les iniques sont agitez en désespoir et desconfort, voyans qu'ils n'ont nul remède de leur malheureté, sinon la bonté de Dieu, en laquelle ils ne se peuvent aucunement fier. Il est besoin de noter diligemment ceci : car autrement Dieu seroit contraire à soy, en publiant par son Prophète qu'il sera prest à faire merci et oublier tout, sitost que le pécheur se convertira à luy*. Mesmes (comme j'ay desjà dit) il est certain que le cœur de l'homme ne se pourra jamais convertir, qu'estant prévenu de la grâce d'en haut. Quant est de l'invocation de Dieu, sa promesse ne faudra jamais : mais aux passages que nous avons alléguez, tant la conversion que la prière se prenent pour un torment
1). Héb. Xn, 17.
S) Eîéch. XVllI, ÎO, 21.
S) Zach.VII, 13.
confus et aveugle, duquel les réprouvez sont agitez en voyant qu'ils ont besoin de chercher Dieu pour trouver remède à leurs maux : et néantmoins en reculent tant qu'ils peuvent.
25 Ce pendant on pourroit demander, veu que l'Apostre dit qu'on ne peut appaiser Dieu en faisant semblant et feignant de se repentir, comment doncques le Roy Achab a obtenu pardon, et a destourné la punition laquelle luy avoit esté annoncée * : attendu qu'il a esté seulement estonné pour un petit de temps, et ne s'est point amendé qu'il n'ait poursuyvi le mauvais train de sa vie. Il s'est bien vestu d'un sac, il a jette la poudre sur sa teste, il s'est couché par terre, et comme l'Escriture luy rend tesmoignage, il s'est humilié devant Dieu, mais ce n'a rien esté de rompre ses vestemens,' quand ie cœur demeuroit endurci et enflé de malice. Si est-ce que Dieu l'a exaucé, pour luy faire miséricorde; mais je respon que Dieu pardonne tellement aux hypocrites pour un temps, que son ire demeure tousjours sur eux : et que cela ne se fait pas tant en leur faveur, que pour donner exemple à tous. Car quel proufit a eu Achab de ce que la peine luy a esté modérée, sinon qu'il n'a point veu advenir durant sa vie, ce qu'il craignoit? Ainsi la malédiction de Dieu n'a pas laissé d'avoir siège et domicile perpétuel en sa maison, combien qu'elle fust cachée : et luy n'a point laissé de périr à jamais. Autant en voit-on en Esaii. Car combien qu'il soit rebouté, si est-ce qu'il obtient bénédiction temporelle par ses larmes ^. Mais pource que l'héritage spirituel estoit réservé à l'un des frères seulement, puis qu'Esaû estoit retranché et Jacob esleu, telle réjection luy a fermé la porte à la grâce de Dieu. Et ce pendant selon qu'il estoit homme brutal, ce soulagement luy
a esté laissé, qu'il se soulast de la graisse de la terre et de la rousée du ciel. El c'est ce que j'ay n'aguères dit, que cela se fait pour donner exemple aux autres, afin qu'ils apprenent d'appliquer leurs affections et estudes à vraye repentance. Car il ne faut douter que Dieu ne soit facile et enclin à pardonner à tous ceux qui se convertiront à luy de cœur, veu qu'il estend sa clémence jusques à ceux qui en sont indignes, seulement quand ils monstrent quelque semblant de se desplaire en leur forfait. Nous sommes aussi enseignez à l'opposite, quelle vengence est apprestée à ceux lesquels se jouent des menaces de Dieu, et n'en tienent conte : s'endurcissans avec un front impudent et un cœur de fer, pour les anéantir. Voylà comment Dieu souventesfois a tendu la main aux enfans d'Israël pour les soulager en leur calamité, combien qu« leurs cris fussent pleins de feintise, et que leur cœur fust double et desloyal ^ Comme de faict il se plaind au Pseaume, qu'incontinent après ils retournoyent à leur premier train. Car par cela il les a voulu amener à une droicte repentance et cordiale, se monstrant si humain envers eux : ou bien les rendre inexcusables.
Toutesfois ce n'est pas à dire qu'en remettant pour un temps la peine, il se bride à perpétuité : mais plustost se dresse en la fin avec plus grande rigueur contre les hypocrites, et redouble les punitions : tellement qu'il peut apparoistre combien la feintise luy desplaist. Ce pendant notons ce que j'ay dit, qu'il monstre quelques exemples combien il est libéral à pardonner, afin que les fidèles soyent tant mieux accouragez à corriger leurs fautes : et que l'orgueil de ceux qui regimbent contre l'esperon , soit plus eriefvement condamné.