LIVRE m, CHAPITRE III
s'esmerveillant de ce qu'il avoit donné aux Payens pénitence à salut ^. El sainct Paul adveriissant Timotliée d'estre patient et débonnaire envers les incrédules, adjouste, pour veoir si Dieu leur donnera repentance, pour cognoistre la vérité, et se retirer des liens du diable esquels ils sont détenus^. Vray est que Dieu en des passages intinis de l'Escriture prononce et afferme qu'il veut la conversion de tous, et addresse communément à tous la doctrine de s'amender : mais l'efficace dépend de l'Esprit de régénération. Car il est plus facile de nous créer hommes, que d'estre renouvelez en nature plus excellente par nostre propre industrie ou vertu. Parquoy non sans cause nous sommes appelez la facture de Dieu, estans créez à bonnes œuvres, lesquelles il a apprestées pour nous y faire cheminer^.
Et ce non-seulement au regard d'un jour, mais de tout le cours de nosire vocation. Tous ceux que Dieu veut retirer de damnation, il les vivifie et renouvefe par son Esprit, pour les réformer à soy. Non pas que pénitence proprement soit cause de salut, mais pource que nous avons desjà monstre qu'elle est inséparable d'avec la foy et la miséricorde de Dieu : veu que, tesmoin Isaïe, le Rédempteur est venu en Jacob pour ceux qui se' retirent de leurs iniquitez*. Quoy qu'il en soit, ce point nous doit estre résolu, que la crainte de Dieu ne dominera jamais en nos cœurs, que le sainct Esprit n'y ait besongné, pour nous amener à salut. Parquoy les fidèles se complaignans par la bouche dTsaie, et se lamenlans d'estre délaissez de Dieu, mettent ceci comme signe de réprobation , qu'il endurcit leurs cœurs ^. Et l'Apostre voulant exclurre d'espérance de salut les apostats qui ont du tout renoncé Dieu, ameine la raison] : qu'il est impossible qu'ils soyent renouvelez à pénitence,*^, pource que Dieu en renouvelant ceux qu'il ne veut point laisser en perdition, leur donne signe de sa faveur paternelle, et fait comme luire les rayons de sa clairté sur eux, atin de les attirer. Et à l'oppo-
1) Acl. XI, 18.
3) Ephéi. II, 10.
5; Is. LXIII, 17.
2) 2 Tira. II, 25, 26.
4) Is. LIX, 20.
6) Héb. VI, 6.
site, endurcissant les réprouvez, desquels l'impiété est irrémissible, il foudroyé sur eux pour les faire périr. C'est la vengence de lacjuelle l'Apostre menace les apostats, qui sciemment et voloniairement se révoltent de la vérité de l'Evangile : et en ee faisant se mocquent de Dieu, rejettent sa grâce avec ignominie, profanent et foulent aux pieds le sang de Jésus-Christ, mesmes le crucilient derechef, entant qu'en eux est^ Car l'Aj^ostre en ce passage-là ne veut point Jetter en désespoir tous ceux qui ont péché à leur escient : mais veut simplement monstrer que c'est un crime irrémissible que de renoncer du tout à la doctrine de l'Evangile : tellement qu'on ne doit trouver estrange, si Dieu le punit en extrémité de rigueur, jusques à n'en donner jamais pardon, quand il a esté si vilenement mesprisé. Car il dit qu'il est impossible que ceux qui ont esté une fois illuminez, et ont receu la grâce du ciel, ayans esté faits participansdu sainct Esprit, et ayans gousté la Parole de Dieu et les vertus de la vie future, s'ils retombent derechef, soyent réduits à pénitence, veu que cela est crucifier pour la seconde fois le Fils de Dieu, et l'avoir en mocquerie^. Item en un autre lieu. Si nous péchons volontairement, dit-il, après avoir receu la cognoissance de vérité , il ne nous reste plus de sacrifice , taâis une horrible attente du jugement^*. Ce sont les passages, par la mauvaise intelligence desquels, les Novatiens ont autresfois troublé l'Eglise, Et pource qu'ils sont durs de première apparence, aucuns bons personnages ont estimé que ceste Epistre estoit supposée, laquelle néantmoins de vray monstre par tout un esprit apostolique. Or pource que nous n'avons dispute sinon avec ceux qui la reçoyvent, il est aisé de monstrer combien ces sentences ne font rien pour confermer leur erreur. Premièrement il est nécessaire que l'Apostre consente avec son Maistre, lequel certifie que tout péché et blasphème, sera remis, excepté le péché contre le sainct Esprit, qui n'est remis n'en ce monde n'en l'autre*. Il est certain que l'Apostre s'est contenté de
)) Héb. X, 29, 30. 2) Héb. VI, 4-6.
3) Héb. X, 26. 4) Matlh. XII, SI ; Luc XII, 10.
ceste exception , si nous ne le voulons faire adversaire de la grâce de Christ. Dont il s'ensuyt que ce qu'il dit n'est pas d'un péché ou d'autre en particulier, où il n'y ait nulle merci : mais seulement d'un qui procède d'une fureur désespérée, et ne se peut excuser sous ombre d'infirmité, quand il appert que l'homme qui se desborde ainsi, est possédé du Diable.
22 Pour mieux expliquer ceci, il convient sçavoir quel est ce crime tant abominable , lequel n'aura nulle rémission.
Ce que sainct Augustin en quelque lieu définit, que c'est un endurcissement et obstination jusques à la mort, avec une desfiance d'obtenir grâce : ne convient pas avec ces paroles de Christ, Qu'il ne sera point remis en ce siècle. Car ou cela seroit dit en vain, ou il se peut commettre en ce monde. Or selon le dire de sainct Augustin , il ne se commet point sinon quand il y a persévérance jusques à la mort. Ce que les autres disent, qu'avoir envie sur les grâces de son prochain, est pécher contre le sainct Esprit : je ne sçay sur quoy il est fondé. Mais il nous faut amener la vraye définition, laquelle quand elle sera approuvée par bons tesmoignages, elle annichillera facilement les autres. Je dy doncques que cestuy-là pèche contre le sainct Esprit, lequel estant tellement touché de la lumière de la vérité de Dieu, qu'il ne peut prétendre ignorance, néantmoins résiste de malice délibérée, seulement pour y résister. Car le Seigneur Jésus, voulant expliquer ce qu'il avoit dit, adjouste conséquemment, que celuy qui aura dit parole contre luy, obtiendra pardon : mais celuy qui aura blasphémé contre l'Esprit, n'aura nulle grâce. Et sainct Matthieu , au lieu de nommer Blasphème contre l'Esprit, met Esprit de blasphème^ Comment se peut-il faire, que quelqu'un face opprobre au Fils de Dieu, que cela ne redonde sur son sainct Esprit? c'est quand un homme par ignorance contredit à la vérité de Dieu qu'il n'a point cognue, et par ignorance détracte de Christ : ayant ce pendant néantmoins telle affection, qu'il ne voudroit nullement esieindre la vérité de Dieu,
I) Mallh. XII, 31 ; Mare m, 29 ; Luc XU, tO.
quand elle luy seroit révélée : ou dire une seule mauvaise parole contre celuy qu'il estimeroit estre Christ. Telle manière de gens pèchent contre le Père et contre le Fils, comme aujourd'huy il y en a beaucoup qui hayssent et rejettent la doctrine de l'Evangile, laquelle s'ils pensoyent estre l'Evangile, ils l'auroyent en grand honneur, et Tadoreroyent de tout leur cœur : mais ceux qui sont convaincus en leurs consciences, que la doctrine qu'ils combatent est de Dieu , et toutesfois ne laissent point d'y résister et tascher de la destruire, iceux blasphèment contre l'Esprit, d'autant qu'ils bataillent à rencontre de la lumière qui leur esloit présentée par la vertu du sainct Esprit. 11 y en avoit de tels entre les Juifs : lesquels, combien qu'ils ne peussent résister à l'Esprit parlant par la bouche de sainct Estiene , néantmoins s'efforçoyent d'y résister *. Il n'y a point de doute qu'aucuns ne fussent meus par zèle inconsidéré de la Loy : mais il appert qu'il y en a eu d'autres, qui de certaine malice et impiété enrageoyent contre Dieu : c'est-à-dire contre la doctrine, laquelle ils ne pouvoyent ignorer estre procédée de Dieu. Tels estoyent les Pharisiens, lesquels Jésus - Christ rédargue : qui pour renverser la vertu du sainct Esprit, la diffamoyent comme si elle eust esté de Béelzébub^.
Voylà doncques que c'est Esprit de blasphème : asçavoir quand l'audace de l'homme de propos délibéré tasche à anéantir la gloire de Dieu. Ce que sainct Paul signifie, quand il dit qu'il a obtenu miséricorde, entant que par mesgarde et ignorance il avoit esté incrédule^. Si l'ignorance conjoincte avec incrédulité a fait qu'il obieinst pardon, il s'ensuyt qu'il n'y a nulle merci, quand l'incrédulité vient de science et malice délibérée.
23 Or que l'Aposlre ne parle point d'une faute particulière, mais d'une révolte universelle, par laquelle les réprouvez se retranchent de tout espoir de salut, il est facile à entendre, si on y prend garde. Que Dieu se rende inexorable envers eux, on ne s'en doit esbahir : veu que selon le tesmoignage de sainct Jehan,
1) Act. VI, 10.
3) 1 Tim. 1, 13.
2) Malth. IX, 34; XU, Ht.