‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 30 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE IV

de poursuyvre le tout, de peur que ce présent livret, lequel je tasche de restreindre, ne croisse en trop grande longueur. Et d'autre part, ils ont aussi enveloppé cesle matière (laquelle autrement n'estoit pas trop difficile) par si longues disputations, que l'issue ne seroit point aisée, si nous voulions entrer fort avant en leurs labyrinthes. Premièrement, en donnant la définition de Pénitence, ils monstrent évidemment qu'ils n'ont jamais entendu que c'esloit. Car ils tirent des livres des Anciens quelques sentences, lesquelles n'expriment nullement la force et la nature de pénitence. Comme sont celles qui s'ensuyvent : Que faire pénitence, c'est pleurer les péchez ccmmis au paravant, et ne point commettre ceux qu'il fale pleurer après *. Item, que c'est gémir pour les maux passez, et ne plus commettre ceux qu'il fale gémir ^. Ilem, que c'est une vengence triste, punissant en soy ce qu'elle voudroit n'avoir point commis ^. Item, que c'est une douleur du cœur et amertume de l'âme pour les maux que quelqu'un a commis, ou ausquels il a consenti '^. Car quand nous accorderons que ces choses auront esté bien dites des Anciens (ce qui ne seroit pas difficile à un contentieux de nier), toutesfois elles n'ont pas esté dites en ce sens, qu'ils voulussent par icelles déclairer que c'estoit que pénitence : mais pour exhorter seulement les pénitens, de ne recheoir aux mesmes fautes desquelles ils avoyent esté délivrez. Et s'il faloit faire définition de tout ce qu'on trouve que les Anciens en ont dit, ils en pouvoyent encores amener d'autres, qui n'ont point moins d'apparence : comme est celle de Chrysostome, Que pénitence est une médecine esteignant le péché, un don descendu du ciel, une vertu admirable, une grâce surmontant la force des loix. D'avantage, l'exposition que ces bons glosateurs adjoustent puis après, est beaucoup pire que ces définitions. Car ils s'amu-

1 Prim. est Greg., et rcferl. Stnt., lib. IV, disl. SIV, cap. I.

2) Sec. Ambr. referliir illic et in Décret., distinct. III, De pœiiil. c;ip. Pœnit. priore.

3) Tert, Aiig. referlur ea dist., cap. Pœnit. poster.

4) Quart. Ambr. refertur dist. I, De Pœnil., cap. Vera pœn.

sent tellement aux façons de faire extérieures et corporelles, qu'on ne sçauroit autre chose cueillir de leurs gros bobulaires de livres, sinon que Pénitence est une discipline et austérité, servant en partie à donter la chair, en partie à punir les péchez. Touchant la rénovation intérieure de l'âme et du renouvellement de vie, il n'en est nulles nouvelles en leur quartier. Ils gergonnent assez de contrition et attrition. Et de faict, ils tormentent les âmes de beaucoup de scrupules, et les enveloppent de beaucoup d'angoisses et molestes : mais quand il semble qu'ils ayent bien navré les cœurs jusques au profond, ils guairisscnt toutes les amertumes par quelques asperges de cérémonies. Après avoir si subtilement défini que c'est que pénitence, ils la divisent en trois parties : en contrition de cœur, confession de bouche, et satisfaction d'œuvre *. Laquelle division n'est non plus propre que leur définition : (combien qu'ils n'estudient aulre chose en toute leur vie que la Dialectique) qui est l'art de définir et partir. Mais si quelqu'un vient à arguer par la définition (lequel argument est receu entre les Dialecticiens), qu'on peut pleurer les péchez commis au paravant et ne les plus commettre, combien qu'il n'y ait nulle confession de bouche, comment défendrontils leur partition? Car si celL*y qui ne se confesse point de bouche, ne laisse pas d'estre vray pénitent, la pénitence peut consister sans celle confession. S'ils respondent, que ceste partition se doit rapporter à pénitence , entant qu'elle est sacrement : ou bien qu'elle se doit entendre de toute la perfection de pénitence, laquelle ils ne comprenent point par leurs définitions, ils n'ont de quoy m'accuser, mais en doyvent imputer la faute à ce qu'ils ne définissent plus clairement et purement. Moy certes, selon ma capacité, quand il est question de quelque chose, je me tien à la définition qui doit estre le fondement de toute la disputation. Mais accordons-leur ceste licence magistrale, et venons à esplucher les parties par ordre. Quant à ce que j'omets

0 Lib. IV, Sent. XVI, cap. I, De painH. Dist. I, Cip. Perf. pœnit.

[NSTITUTION CHRESTIENNE.

par mespris beaucoup de choses comme frivoles, lesquelles loutesfois ils maintienent en leur orgueil pour grans mystères, je ne le fay point par ignorance ny oubli, et ne me seroit pas fort pénible de leur escrire et faire assavoir les subtilitez ausquelles ils se confient : mais je feroye conscience d'ennuyer les lecteurs de tels menus fatras sans aucun fruit.

Tant y a que par les questions qu'ils esmeuvent et débatent, et ausquelles ils s'entortillent, il est aisé de juger qu'ils gazouillent de choses incognues. Comme quand ils demandent, si la repentance d'un péché plaist à Dieu, quand l'obstination demeure en tout le reste. Item, si les punitions que Dieu envoyé valent pour satisfaction. Item, si la pénitence peut estre réitérée pour les péchez mortels. Mesmes en ce dernier point ils déterminent vilenement et meschamment, que ce n'est que pour les péchez véniels que journellement nous avons à nous repentir. Ils se donnent beaucoup de peine aussi , et errent par trop lourdement au dire de sainct Hiérosme , que la pénitence est une seconde planche, sur laquelle celuy qui estoit pour périr en la mer, nage pour venir au port. En quoy ils monstrent que jamais ils ne se sont esveillez de la stupidité en laquelle ils ressemblent les bestes brutes, pour appercevoir de bien loing une seule faute d'entre mille qu'ils auront commises.

2 Les lecteurs doyvent yci estre advertis que nous ne sommes pas en un combat frivole, mais qu'il est question d'une chose par-dessus toutes les autres de grande importance : c'est asçavoir de la rémission des péchez. Car quand ils requièrent ces trois choses à Pénitence, componction de cœur , confession de bouche, et satisfaction d'œuvre : semblablement ils déterminent qu'elles sont nécessaires pour impéirer rémission des péchez. Or s'il nous est mestier de cognoistre quelque chose en toute nostre religion, il est requis principalement que nous entendions ceci : c'est par quel moyen, en quelle sorte, par quelle condition, et en quelle facilité ou diificulté est obtenue la rémission des péchez. Si cesle cognoissance n'est certaine et ar-

restée, la conscience ne peut avoir aucun repos, n'aucune paix avec Dieu, n'aucune fiance ou asseurance, mais continuellement elle tremble, elle est agitée, esmeue, tormentée, transportée : elle a en horreur et en haine le jugement de Dieu, et le fuit tant qu'elle peut. Et si la rémission des péchez dépend de ces conditions ausquelles ils la lient, il n'y a rien plus misérable ne plus désespéré que nous. La première partie qu'ils mettent pour obtenir pardon et grâce : est contrition : laquelle ils requièrent deuement faite, c'est-à-dire plenement et entièrement. Mais ce pendant ils ne constituent point quand quelqu'un pourra estre asseuré qu'il se soit bien acquitté de ceste contrition. Je confesse bien qu'il nous faut estre vigilans, et donner soin, et mesmes nous aiguiser à pleurer amèrement nos fautes, pour nous inciter tant mieux à nous y desplaire et les hayr. Car c'est la tristesse dont parle sainct Paul, laquelle nous ne devons pas rejetter, pource qu'elle engendre repentance à salut. Mais quand on exige une douleur si amère, qu'elle soit pareille el égale à la grandeur de la coulpe, et qu'on la mette en balance avec la foy d'obtenir pardon, voyci le destroit où les povres consciences sont merveilleusement vexées et affligées, quand elles voyent que ceste contrition deue leur est imposée : et n'entendent point la mesure de la debte, pour pouvoir estre certaines quand elles auront payé ce qu'elles devoyent. S'ils disent qu'il faut faire ce qui est en nous: nous tournerons tousjours en un mesrae circuit. Car quand sera-ce que quelqu'un s'osera promettre qu'il ait employé toutes ses forces à pleurer ses péchez? La fin doncques en est, que les consciences après s'estre long temps débatues en elles-mesmes, quand elles ne trouvent point port où elles puissent reposer, au moins pour adoucir leur mal, elles se contraignent à quelque douleur, et tirent par force quelques larmes pour accomplir ceste contrition.

3 S'ils me veulent accuser de calomnie, qu'ils en monstrent un seul qui par ceste doctrine de contrition n'ait esté jette en désespoir, ou bien n'ait opposé

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