LIVRE 111, CHAPITRE IV
une feinlise de douleur au jugement de Dieu, pour vraye componction. Nous aussi bien avions dit en quelque lieu, que la rémission des péchez ne nous est jamais oïlroyée sans pénitence, d'autant que nul ne peut vrayement et en sincérité de cœur implorer la miséricorde de Dieu, sinon ceUiy qui est affligé et navré de la conscience de ses pécliez : mais nous adjoustions pareillement, que la pénitence n'est pas cause d'icelle rémission, et oslioiis ces tormens des âmes : c'est asçavoir, que la contrition doit estre deuement accomplie. D'avantage, nous enseignions le pécheur de ne point regarder sa componction ne ses larmes : mais de ficher tous les deux yeux en la miséricorde de Dieu. Seulement nous déclairions que ceux sont appelez de Christ, lesquels sont chargez et travaillez : veu qu'il a esté envoyé pour annoncer bonnes nouvelles aux povres, pour guairir ceux qui sont navrez en leurs cœurs, pour annoncer aux captifs leur délivrance, pour deslier les prisonniers, et consoler ceux qui pleurent ^ En quoy estoyent exclus tant les Pharisiens, qui estans saouls et contens de leur justice ne recognoissoyent point leur povreté, que les contempteurs de Dieu, qui ne se soucians de son ire ne cherchent aucun remède à leur mal.
Car toutes telles manières de gens ne travaillent point, et ne sont navrez en leur cœur, ne liez, ne captifs, et ne pleurent point. Or il y a grande différence, d'enseigner un pécheur de mériter la rémission de ses péchez par plene et entière contrition , de laquelle il ne se puisse jamais acquitter : ou de l'instruire d'avoir faim et soif de la miséricorde de Dieu, par la cognoissance de sa misère : de luy monstrer son travail, angoisse et captivité, pour luy faire chercher consolation , repos et délivrance : en somme , l'enseigner de donner gloire à Dieu en son humilité.
4 Touchant la confession, il y a tousjours eu grande controversie entre les Canonistes et les Théologiens scholasliques. Car les premiers ont dit qu'elle
1) Mallh. XI, 28 ; Is. LU, 1 ; Lue IV, 18.
esloit seulement ordonnée de droict po~ silif : c'est-à-dire par les constitutions ecclésiastiques. Les seconds ont maintenu qu'elle estoit ordonnée par commandement divin. En ce combat s'est monstrée une grande impudence des Théologiens : lesquels ont autant dépravé et corrompu de lieux de l'Escriture, qu'ils en citoyent à leur propos. Et encores, voyans qu'en ceste manière ils ne venoyent point à leur intention , ceux qui ont voulu estre les plus subtils entre eux, ont trouvé ceste évasion pour eschapper, c'est que la confession est descendue de droict divin , quant à sa substance : mais que depuis elle a prins sa forme du droict positif. En ceste manière ceux qui sont les plus ineptes entre les Légistes, ont accoustumé de référer la citation au droict divin : pourtant qu'il fut dit à Adam, Adam, où es-tu? Pareillement, l'exception : pourtant qu'Adam respondit comme se défendant, La femme que tu m'as donnée, etc. Néantmoins que la forme a estée donnée à tous les deux par le droict civil. Mais voyons par quels argumens ils prouvent que ceste confession, ou formée ou informe, soit commandée de Dieu. Nostre Seigneur, disent-ils, a envoyé les lépreux aux Prestres ^ Quoy? Les a-il envoyez à confesse? Oui est-ce qui ouyt jamais parler que les prestres lévitiques fussent ordonnez pour ouyr les confessions ? Pourtant, ils ont recours aux allégories : et disent qu'il estoit institué par la loy mosaïque , que les Prestres discernassent entre lèpre et lèpre ^ , que péché est lèpre spirituelle, de laquelle il appartient au Prestre de juger. Devant que respondre, je demande, si par ce passage ils sont constituez juges de la lèpre spirituelle, pourquoy tirent-ils à eux la cognoissance de la naturelle et charnelle?
n'est-ce pas bien se jouer des Escritures ? de les tourner en ceste façon ? La loy défère aux prestres lévitiques le jugement de la lèpre : prenons-le donc pour nous. Péché est lèpre spirituelle : soyons donc juges des péchez. ^Lnintenanf je respon, que la prestrise translatée, il est
1) Mallh. Vin,t; Luc V, U; XVII, 14.
S) Deut. XVll, 8,9.
nécessaire qu'il y ait translation de loy ^ Or puis que toutes prestrises sont translatées à Jésus-Christ, accomplies et cessées en luy : il faut que toute la dignité et prérogative de prestrise soit aussi translatée à luy. S'ils prenent si grand plaisir à suyvre les allégories, qu'ils se proposent Christ pour seul prestre, et qu'ils assemblent à son siège toute jurisdiction : nous le souffrirons aisément.
D'avantage, l'allégorie est importune, qui mesle une loy purement civile entre les cérémonies. Pourquoy donc Christ envoye-il aux Prestres les lépreux? Afin que les Prestres n'eussent à calomnier qu'il violoit la loy , qui commandoit que celuy qui estoit guairi de lèpre fust représenté devant le Prestre, et purgé par certaine obiation, il commande aux lépreux lesquels il avoit guairis, de faire le contenu de la loy : Allez, dit-il, monstrez-vous aux prestres : et offrez le présent que Moyse a commandé en la loy, afin que ce leur soit en tesmoignage. Et vrayement ce miracle leur devoit estre en tesmoignage. Ils les avoyent déclairez estre lépreux : depuis ils prononcent qu'ils sont guairis. Ne sont-ils pas contraints, vueillent-ils ou non, d'estre tesmoins des miracles de Christ? Christ leur permet son miracle à esprouver, ils ne le peuvent nier : mais pourtant qu'encores ils tergiversent, ceste oeuvre leur est en tesmoignage. En ceste manière il est dit en un autre lieu, Cest Evangile sera presché en tout le monde en tesmoignage à toutes gens ^. Item , vous serez menez devant les Rois et les Princes en tesmoignage pour eux ^ : c'est-à-dire , afin qu'ils en soyent d'autant plus convaincus au jugement de Dieu. Que s'ils aiment mieux s'arrester à l'authorité de Chrysostome, iceluy enseigne que Christ a fait cela à cause des Juifs, afin de n'estre estimé prévaricateur de la loy*^. Combien que j'ay honte d'amener le tesmoignage de quelque homme en une chose si claire : veu que Jésus-Christ prononce qu'il laisse aux Prestres leur droict entier, tel qu'ils l'avoyent par la Loy, voire comme à ennemis mortels de son Evan-
1) Héb. VII, lî.
S) Matth. X, 18.
2) Malth. XXIV, 14.
k) Homil.XII, DeDIulien Canan.
gile, lesquels espioyent tousjours occasion de mesdire , s'il ne leur eust fermé la bouche. Parquoy si les prestres de la Papauté se veulent maintenir en telle possession, qu'ils se déclairent ouvertement estre compagnons de ceux qui ont besoin d'estre réprimez par force, pour ne point blasphémer. Car ce que Jésus- Christ laisse aux prestres de la loy n'appartient en rien à ses vrais ministres.
5 Ils tirent le second argument d'une mesme source, c'est asçavoir d'allégorie, comme si les allégories avoyent grand'force à prouver quelque doctrine. Mais je veux bien qu'elles soyent suffisantes, si je ne monstre que je les pourroye prétendre avec plus grande couleur qu'ils ne font. Ils disent donc que nostre Seigneur commanda à ses disciples, après que Lazare eust esté par luy ressuscité, qu'ils le desliassent et desveloppassent *. Premièrement, ils mentent en cela : car il n'est dit nulle part que nostre Seigneur ait commandé cela à ses disciples. Et est beaucoup plus vray-semblable qu'il le dit aux Juifs là assistans, afin que sans quelque suspicion de fraude le miracle fust fait plus évident: et que sa vertu apparustplus grande, d'autant que sans attouchement, par sa seule parole il suscitoit les morts. Certainement je l'entt^n ainsi : Que nostre Seigneur pour oster toute mauvaise suspicion au\ Juifs , voulut qu'eux-mesmes levassent la pierre, sentissent la mauvaise odeur, apperceussent les certains indices de mort, qu'ils veissent Lazare ressusciter par la seule vertu de sa voix, et qu'ils le touchassent les premiers. Et telle est la sentence de Chrysostome au sermon contre les Juifs, Payens et hérétiques.
Mais concédons que cela ait esté dit aux disciples: queconclurront-ils? diront-ils que la puissance de deslier ait esté là donnée aux Apostres? Combien pourrons-nous plus clairement traitter ce lieu par allégorie, si nous disons que nostre Seigneur par cela a voulu enseigner ses fidèles de deslier ceux qui avoyent esté par luy ressuscitez? c'est-à-dire, de ne réduire point en mémoire les péchez qu'il auroit oubliez, de ne condamner point
1) Jean XI, 44.