LIVRE IV, CHAPITRE XIX
ment, je proteste que je n'entre point en ceste dispute du mot, pour désir que j'aye de combatre .- mais pource que l'abus du mot emporte une mauvaise queue, je suis contraint de le réprouver, si je veux que la vérité de la chose soit cognue. Je sçay bien que les Chrestiens ne doyvent estre superstitieux aux mots, moyennant que le sens soit bon et sain. Je confesse doncques que pour un mot il ne faudroit point esmouvoir noise, encores qu'il fust mal usurpé, moyennant que la doctrine demeurast en son entier. Mais il y a autre raison en ce nom de Sacrement. Car ceux qui en mettent sept, leur attribuent à tous ceste définition, que ce sont signes visibles de la grâce de Dieu invisible : et les font vaisseaux du sainct Esprit, instrumens pour conférer justice, et causes de la rémission des péchez. Mesmes le Maistre des Sentences dit que les Sacremens du Vieil Testament ont esté improprement ainsi appelez, d'autant qu'ils ne conféroyent point ce qu'ils figuroyent. Je vous prie, cela est-il tolérable, que les signes que le Seigneur a consacrez de sa bouche, et ornez de si belles promesses, ne soyent point recognus pour Sacremens, et que ce pendant cest honneur soit transféré à des cérémonies, lesquelles ont esté inventées de la teste des hommes? Parquoy ou que les Papistes changent leur définition, ou qu'ils s'abstienent de mal usurper ce mot, lequel engendre puis après des fausses opinions et perverses. L'Extrême-onction, disent-ils, est Sacrement : et ainsi elle est figure et cause de la grâce invisible. S'il ne leur faut nullement accorder la conclusion qu'ils infèrent du mot, il convient de les prévenir au mot mesme, et résister de bonne heure à ce qui est cause de l'erreur. Derechef, quand ils veulent prouver que l'Extrême onction est Sacrement, ils adjoustent la raison, pource qu'elle consiste au signe extérieur et en la Parole de Dieu. Si nous ne trouvons ne commandement, ne promesse appartenante à cela, que pouvonsnous autre chose faire que contredire ? 2 Maintenant il appert que nous ne plaidons pas du mot, mais que nostre dispute est de la chose : il appert aussi
qu'elle n'est pas superflue, veu que la chose est de telle conséquence. Pourtant il nous faut retenir ce que nous avons paravant confermé par raison invincible, que la puissance d'instituer Sacremens, n'est qu'ù un seul Dieu. Car Sacrement doit par certaine promesse de Dieu asseurer et consoler les consciences des fidèles, lesquelles ne pourroyent jamais prendre de quelque homme telle asseurance. Sacrement nous doit estre un tesmoignage de la bonne volonté de Dieu envers nous : de laquelle nul des hommes ne des Anges ne peut de soy estre tesmoin : d'autant que nul n'a estéconseillier de Dieu ^ C'est luy-mesme seul qui nous testifie par sa Parole de ce qui est en luy. Sacrement est un seel duquel le Testament et promesse de Dieuest scellée. Or elle ne pourroit estre scellée par choses corporelles et éléraens de ce monde, s'ils n'estoyent à ce marquez et destinez par la vertu de Dieu. L'homme doncques ne peut instituer Sacrement, puis qu'il n'appartient à la vertu humaine de faire que si grans mystères de Dieu soyent cachez sous choses tant viles. Il faut que la Parole de Dieu précède, pour faire le Sacrement estre Sacrement, comme il a trèsbien esté dit par sainct Augustin '. D'avantage, si nous ne voulons tomber en beaucoup d'absurditez, il est raestier de distinguer entre les Sacremens et autres cérémonies. Les Apostres ont prié à genoux * : ferons-nous un Sacrement de cela? Les Anciens se tournoyent vers Orient, voulans prier : le regard du soleil levant leur sera-il Sacrement ? L'eslévation des mains est conjoincte en l'Escriture avec la prière * : en ferons-nous aussi bien un Sacrement. Par ce moyen toutes les contenances des Saints deviendroyent Sacremens.
3 S'ils nous veulent grever par l'authorité de l'Eglise ancienne, je di qu'ils prenent une fausse couverture : car on ne trouvera ce nombre de sept Sacremens en nul des Docteurs de l'Eglise, et ne sçauroit-on trouver quand il est venu en avant. Je confesse bien que les Doc-
1) Is. XL, 13; Rom. XI, 3».
S) Homil. in Joann., IXXX.
3) Act. IX, 40 ; XX, 36. 4) 1 Tim. H, 8.
leurs de l'Eglise usent quelquesfois librement de ce mot, et à tous propos :
mais ils signifient indifféremment par iceluy, toutes cérémonies appartenantes à la Chresiienté. Mais quand ils parlent des signes qui nous doyvent estre tesmoignages de la grâce de Dieu, ils se contentent de ces deux, du Baptesme et de l'Eucharistie. Afin qu'il ne semble que ce soit une fausse allégation que je fay, je produiray quelques tesmoignages de sainct Augustin pour vérifier mon dire.
Il dit ainsi à .lanuarius : Je veux que tu saches que nostre Seigneur Jésus, comme luy-mesme le dit en l'Evangile, nous a submis à un joug gracieux, et à un fardeau léger. Et pourtant il a ordonné en l'Eglise chrestienne peu de Sacremens en nombre, faciles à observer, excellens en signification : comme est le Baptesme, consacré au nom de la Trinité, et la communication du corps et du sang du Seigneur, et s'il y a quelque autre chose commandée en l'Escriture ^ Item au livre de la Doctrine chrestienne : Depuis la résurrection de nostre Seigneur, nous avons peu de signes qui nous ont esté baillez de luy et de ses Apostres. Et ceux que nous avons, sont faciles à observer, dignes et excellens en signification :
comme le Baptesme, et la célébration du corps et du sang du Seigneur ^. Pourquoy ne fait-il yci mention de ce nombre septénaire, auquel les Papistes mettent un si gros mystère? Est-il vray-semblable qu'il l'eust laissé derrière, s'il eust esté desjà institué en l'Eglise, veu mesmes qu'il a esté homme fort curieux à observer les nombres, comme on sçait :
voire plus que de besoin? Or en nommant le Baptesme et la Cène, il se taist des autres. Ne signifie-il pas bien par cela, qile ces deux signes ont une prééminence singulière et dignité, et que tout le reste des cérémonies doit estre en degré inférieur? Pourtant je di que les Papistes, quant à leur nombre de sept Sacremens, non-seulement ont la Parole de Dieu contre eux, mais aussi l'Eglise ancienne, combien qu'ils facent semblant et se vantent de l'avoir accordante avec eux.
1) Epist. CXVIll; Matlh. II, 30. 2) Lib. III, cap. IX.
De la Confirmation.
4 Cest ordre estoit jadis en l'Eglise, que les enfans des Chrestiens, estans venus en aage de discrétion, qu'on appelle, estoyent présentez à l'Evesque, pour faire confession de leur Chrcstienté, telle que faisoyent à leur Baptesme les Payens qui s'estoyent convertis. Car quand un homme d'aage vouloit estre baptisé, on l'instrulsoit pour quelque espace de temps, jusques à ce qu'il peust faire une confession de sa foy devant l'Evesque et tout le peuple. Ainsi, ceux qui avoyentesté baptisez en leur enfance, pource qu'ils n'avoyent point fait telle confession en leur baptesme, estans devenus grans, se présentoyent derechef à l'Evesque, pour estre examinez selon la forme du Catéchisme qui estoit lors commune. Or afin que cest acte eust plus de dignilé et de révérence, on y usoit de la cérémonie de l'imposition des mains.
Ainsi le jeune enfant, ayant donné approbation de sa foy, estoit renvoyé avec bénédiction solennelle. De laquelle coustunie les anciens Docteurs font souvent mention. Comme Léon Evesque de Rome, quand il dit, Si quelqu'un s'est converty dhérésie, qu'on ne le baptise point derechef, mais que la vertu du sainct Esprit luy soit conférée par l'imposition des mains de l'Evesque, ce qui luy défailloit au paravant ^ Nos adversaires crieront yci que ceste cérémonie doit bien estre nommée Sacrement, puis que le sainct Esprit y est conféré. !\Iais Léon déclaire en un autre passage, que c'est qu'il entend par ces paroles, en disant que celuy qui a esté baptisé des hérétiques, ne soit point rebaptisé : mais qu'il soit confermé par l'imposition des mains, en priant Dieu qu'il luy donne son Esprit, d'autant qu'il a receu seulement la forme du baptesme, et non point la sanctification ^. Et Hiérosme aussi contre les Lucifériens, en fait mention. Or combien qu'il s'abuse en la nommant observation apostolique , toutesfois il est bien loin des folles resveries qu'ont maintenant les Papistes. Et encores cor-
1) Epist. XXXY.
S) Epist. LXXYII.