LIVRE IV, CHAPITRE XIX
rige-il son dire en adjoustant que ceste bénédiction a esté permise aux Evesques seuls, plustost par lionneur que par nécessité. Quant à moy, je prise bien une telle imposition des mains, qui se feroit simplement par forme de prières. Et seroye bien content qu'on en usast aujourd'huy, moyennant que ce fust purement et sans superstition.
5 Ceux qui sont venus depuis ont renversé et ensevely ceste ordonnance ancienne, et au lieu d'icelle ont mis en avant je ne sçay quelle confirmation forgée et controuvée d'eux, laquelle ils ont fait tenir pour Sacrement de Dieu. Et afin d'abuser le monde, ils ont feint que sa vertu estoit de conférer le sainct Esprit à augmentation de grâce, qui auroit esté donné au Baptesme à innocence : confermer au combat ceux qui au Baptesme auroyent esté régénérez à vie. Or ceste Confirmation est accomplie par onction, et telle forme de paroles : Je te marque par le signe de la saincfe croix, et conferme par onction de salut au nom du Père, et du Fils, et du sainct Esprit. Toutes ces choses sont belles et plaisantes : mais où est la Parole de Dieu, promettant yci la présence du sainct Esprit? Ils n'en pourroyent monstrer un point. Dont nous rendront-ils certains, que leur Cliresaie soit un vaisseau du sainct EspritPNousvoyonsde l'huile, une liqueur grasse et espesse, et rien plus. La Parole, dit sainct Augustin, soit adjoustée à l'élément, et il sera fait Sacrement. Qu'ils monstrent doncques ceste Parole, s'ils nous veulent faire contempler quelque autre chose en l'huile, que l'huile mesme. S'ils se recognoissoyent,
hommes : il obtenoit qu'il estoit vain et frivole : si, Du ciel : ils esloyent con- Iraints de recevoir la doctrine de Jehan. Parquoy de peur d'estre trop injurieux contre Jehan, ils n'osèrent confesser que son Ba|)lesme fust des hommes K Pareillement, si la Confirmation est des hommes, il est résolu qu'elle est vaine et frivole. S'ils veulent persuader qu'elle soit du ciel, qu'ils le prouvent.
6 lis se défendent par l'exemple des Apostres, lesquels ils estiment n'avoir rien fait contre raison. Ce qui est bien vray : et ne seroyent pas rcprins de nous, s'ils se pouvoyent monstrer estre imitateurs des Apostres. mais qu'ont fait les Apostres? Sainct Luc récite aux Actes, que les Apostres qui estoyent en Jérusalem, après avoir entendu que le pays de Samarie avoit receu la Parole de Dieu, ils envoyèrent Pierre et Jehan : et qu'iceux venus prièrent pour les Samaritains, afin que le sainct Esprit leur fust donné, qui n'estoit encores descendu sur aucuns d'eux, mais seulement estoyent baptisez au nom de Jésus : et qu'après avoir prié, ils mirent les mains sur eux, par lequel attouchement les Samaritains receurent le sainct Esprit^. Et a ledit sainct Luc par quelquesfois fait mention de ceste imposition des mains. J'oy ce que les Apostres ont fait, c'est que fidèlement ils ont exécuté leur office. Le Seigneur vouloit que les grâces visibles et admirables de son sainct Esprit, lesquelles il espandoit lors sur son peuple, fussent administrées des Apostres, et distribuées par ceste imposition des mains ? Or je ne songe point quelque haut mystère en ceste cérémonie : mais je pense qu'elle a esté prinse d'eux
comme il appartient, estre ministres des pour en icelle signifier qu'ils recomman- Sacremens, il ne seroit mestier de com- doyent à Dieu, et luy offroyent celuy sur
batre plus longuement. C'est la première reigle d'un ministre, de ne rien attenter sans mandement. Qu'ils produisent doncques quelque mandement qu'ils ayent de ce faire, et je ne feray plus long propos. Si mandement leur défaut, ils ne peuvent excuser que leur fait ne soit une audace trop outrageuse. Par mesme raison nostre Seigneur interroguoit les Pharisiens, si le Baptesme de Jehan estoit du ciel ou des hommes. S'ils eussent respondu, Des
lequel ils mettoyent leurs mains. Si ce ministère qui estoit lors ordonné aux Apostres, estoit aujourd'huy en l'Eglise : il faudroit pareillement garder l'imposition des mains. Mais puis que telle grâce n'est plus conférée, de quoy sert l'imposition des mains? Certes le sainct Esprit assiste encores au peuple de Dieu : sans la direction et conduite duquel, l'Eglise
1) Mallh. XXI, Î5.
S) Aet. Vni, 15, 1«.
ne peut consister. Car nous avons la promesse qui jamais ne nous faudra, par laquelle Christ appelle à soy ceux qui ont soit, afin qu'ils boyvent des eaux vives ^ Mais ces vertus merveilleuses, et opérations manifestes qui estoyent distribuées par l'imposition des mains, ont cessé, et n'ont deu estre que pour un temps. Car il faloit que la nouvelle prédication de l'Evangile, et le nouveau règne de Christ fust exalté et magnifié par tels miracles, qui jamais n'avoyent esté veus ne cognus. Lesquels quand le Seigneur a fait cesser, il n'a pas pourtant délaissé son Eglise : mais a déclairé que la magnificence de son règne, et la dignité de sa Parole estoit assez hautement manifestée. En quelle partie doncques ces basteleurs ensuyvent-ils les Apostres? Il convenoit faire par l'imposition des mains, que la vertu évidente du sainct Esprit incontinent se monstrast. Ils n'en font rien. A quel propos doncques allèguent-ils pour eux l'imposition des mains ? Laquelle certes nous confessons avoir esté en usage aux Apostres, mais du tout à autre fin. 7 Ceste allégation est autant frivole, comme qui diroit le soufflement duquel le Seigneur souffla sur ses disciples ^ estre un Sacrement par lequel soit donné le sainct Esprit. Mais quand le Seigneur l'a une fois fait, il n'a pas voulu qu'il fust aussi fait de nous. En ceste manière les Apostres usoyent de l'imposition des mains, pour le temps qu'il plaisoit au Seigneur eslargir à leurs prières les grâces du sainct Esprit ; non pas afin que ceux qui viendroyent après, contrefeissent sans quelque fruit ledit signe vuide et vain, comme font ces singes. D'avantage, quand ils monstreroyent qu'en l'imposition des mains ils ensuy vent les Apostres (en laquelle toutesfois ils n'ont rien semblable à eux, sinon une folle et perverse singerie) dont prenent-ils l'huile qu'ils appellent de salut? Oui les a enseignez de chercher salut en l'huile, et luy attribuer puissance de conforter spirituellement? Est-ce sainct Paul, qui nous retire si loing des élémens de ce monde? qui ne condamne rien plus que de s'ar-
1) Jean VU, 37.
2) Jean XX, 22.
rester à telles observations * ? Au contraire, je prononce hardiment, non pas de moy, mais de Dieu, que ceux qui appellent l'huile, Huile de salut, renoncent au salut qui est en Christ, rejettent Christ, et n'ont nulle part au royaume de Dieu. Car l'huile est pour le ventre, et le ventre pour l'huile : et le Seigneur destruira tous les deux. C'est-à-dire, que tous ces élémens infirmes qui périssent par usage, n'appartienent rien au royaume de Dieu, lequel est spirituel et sans fin. Quelqu'un me pourra yci dire, Ouoy doncques? veux-tu reiglerà ceste mesure l'eau de laquelle nous sommes baptisez?
et le pain et le vin, sous lesquels nous est présenté le corps et le sang du Seigneur en la Cène? Je respon qu'aux Sacremens il y a deux choses à considérer : la substance de la chose corporelle , qui nous y est proposée : et l'enseigne qui par la Parole de Dieu luy est engravée. en laquelle gist toute la force. D'autant doncques que le pain, le vin et l'eau qui sont les Sacremens représentez à nostre œil retienentleur substance naturelle, le dire de sainct Paul a lieu, La viande est pour le ventre, et le ventre pour la viande : le Seigneur destruira tous les deux ^ : car telles substances passent et s'esvanouissent avec la figure de ce mondée Mais d'autant que ces choses sont sanctifiées par la Parole de Dieu pour estre Sacremens, elles ne nous arrestent point en la chair mais nous enseignent spirituellement.
8 Toutesfois regardons encores de plus près combien de monstres nourrit ceste huile. Ces engraisseurs disent que le sainct Esprit est donné au Baptesme pour innocence, et en la Confirmation pour augmentation de grâces; qu'au Baptesme nous sommes régénérez à vie, et qu'en la Confirmation nous sommes armez pour batailler. Et tellement n'ont nulle honte, qu'ils nient le Baptesme estre bien parfait sans la Confirmation. 0 perversité! Ne sommes-nous point doncques ensevelis par le Baptesme avec Christ, pour estre faits consors de sa résurrection? Or sainct Paul interprète
1) Gai. IV, 9 ; Col. II. 20.
8) ICor. VII, 31.
î) 1 Cor. VI, U.