LIVRE III, CHAPITRE IV
Esprit. Je nie doncques que la puissance des clefs compète à aucun, sinon à celuy qui a receu le sainct Esprit : et nie que quelqu'un puisse user des clefs , sinon que le gouvernement et conduite du sainct Esprit précède, et enseigne ce qui est de faire. Ils se vantent d'avoir le sainct Esprit, mais par leurs faits ils le nient. Si ce n'est d'adventure qu'ils songent le sainct Esprit eslre une chose vaine et de néant, comme ils veulent faire à croire : mais on ne leur adjouslera point de foy. Par ceste machine ils sont du tout subvprtis. Carde quelque huis qu'ils se vantent avoir la clef, nous avons tousjours à les interroguer : asçavoir, s'ils ont le sainct Esprit, qui est directeur et modérateur des clefs. S'ils respondent qu'ils l'ont : il leur faut derechef demander, Si le sainct Esprit peut faillir. Ce qu'ils n'oseront apertement confesser, combien que par leur doctrine couvertement ils le confessent. Il ftiudra doncques conclurre, que nuls prestres n'ont la puissance des clefs, lesquels témérairement et sans discrétion lient ceux que nostre Seigneuj* vouloit estre délivrez, et délivrent ceux qu'il vouloit eslre liez.
21 Quand ils se voyent convaincus par expérience évidente, qu'ils lient et deslient indifféremment les dignes et indignes : ils s'attribuent la puissance sans science. Et combien qu'ils n'osent nier que la science ne soit requise à bon usage, toutesfois ils enseignent que la puissance est aussi bien baillée aux mauvais dispensateurs. Mais puis que la puissance est telle : Ce que tu auras lié ou deslié en terre, sera lié et deslié es cieux : il faut que la promesse de Jésus- Christ mente, ou que ceux qui sont conslituezen cesie puissance lient et deslient comme ils doyvent. Et ne peuvent tergiverser, disans que la promesse de Christ est limitée selon les mérites de celuy qui est lié ou absous. Nous certes aussi bien de nostre part confessons que nul ne peut eslre lié ou absous, sinon celuy qui en est digtie. Mais les messagers de l'Evangile et l'Eglise ont la Parole pour mesurer ceste dignité. C'est par ceste Parole que les messagers évangéliques peuvent promettre à tous la rémission
des péchez en Christ par foy, et peuvent dénoncer damnation à tous, et sur tous ceux qui n'auront embrassé Christ. En icelle Parole l'Eglise prononce que tous scortateurs, adultères, larrons, homicides, avaricieux, iniques, n'ont nulle part au royaume de Dieu*, et les estreind de trèsforls liens. En icelle mesme Parole elle deslié ceux lesquels retournans à pénitence elle console. Mais quelle sera ceste puissance, de ne sçavoir ce qui est à lier ou deslier, veu qu'on ne peut lier ou deslier, si on ne le sçail? Pourquoy doncques disent-ils qu'ils donnent absoluiioutpar authorilé à eux ollroyée, puis que l'absolution est incertaine? De quoy sert ceste puissance imaginaire, de laquelle l'usage est nul ? Or j'ay desjà obtenu ou qu'il est du tout nul, ou qu'il est tant incertain, qu'il doit estre réputé pour nul. Car puis qu'ils confessent que la plus grande partie des prestres n'use pas droictement des clefs : d'autre part, que la puissance des clefs, sans l'usage légitime, est sans efficace : qui me fera foy que celuy duquel je suis absous, soit bon dispensateur des clefs? Et s'il est mauvais, qu'a-il autre chose sinon ceste frivole absolution. Je ne sçay ce qui est à lier ou deslier en toy, veu que je n'ay nul usage des clefs : mais -si tu le mérites, je t'absous ? Et autant en pourroit, je ne dy pas un laïc, pourtant que cela les irrileroit trop fort : mais un Turc ou un diable. Car cela vaut autant comme qui diroit, Je n'ay point la Parole de Dieu, qui est la certaine reigle de lier ou deslier : mais l'authorité m'est donnée de l'absoudre, si tu le mérites ainsi. Nous voyons doncques où ils ont voulu tendre, quand ils ont déterminé que les clefs estoyent l'authorité de discerner, et puissance d'exécuter : et que la science intervient comme un conseiller, pour le bon usage : c'est asçavoir, que licencieusement et à bride avallée ils ont voulu régner sans Dieu et sans sa Parole.
22 Si quelqu'un réplique, que les vrais Ministres et Pasteurs exenieront leur office en mesme perplexité, veu que l'absolution qui dépend de la foy sera tous-
1) 1 Cor. VI, 9, 10.
jours douteuse : et par ainsi que ce sera un allégement bien maigre ou du tout nul aux pécheurs, d'estre absous de celuy qui n'estant point juge suffisant de leur foy, n'est point asseuré de leur absolution : la response est toute preste à cela. Car les Papistes disent qu'un prestre ne peut pardonner les péchez, qu'il ne les ait cognus. Par ainsi la rémission dépend du jugement et examen d'un homme mortel : lequel s'il ne discerne prudemment qui est digne d'obtenir pardon ou non, ce qu'il fait est frivole et de nidle valeur. Brief, la puissance laquelle ils s'attribuent, est une jurisdiction conjoincte avec examen, auquel ils restreignent l'absolution. Or en cela il ne se trouve rien de ferme, mais n'y a que profond abysme : attendu que si la confession n'est entière, l'espérance d'obtenir grâce sera d'autant amoindrie et coupée : d'autre costé le prestre sera en suspens, ne sçachant si le pécheur s'acquitte lidèlement, ou non, à raconter ses fautes.
Qui plus est, il y a une telle rudesse et beslise aux prestres, que la plus part n'est non plus propre à exercer cest office, que seroit un cordonnier à labourer les champs : et les autres ont juste cause d'estre suspects à eux-mesmes. Brief, la confusion et perplexité que nous mettons en l'absolution papale, c'est qu'ils veulent qu'elle soit fondée en la personne du prestre, et non-seulement cela, mais en sa cognoissance, tellement qu'il ne juge sinon des choses qui luy sont rapportées, dont il s'est enquis, et desquelles il est bien informé. ]\iaintenant si on demande de ces bons Docteurs, si un pécheur est réconcilié à Dieu, quand une partie de ces péchez luy estremise : je ne voy pas qu'ils puissent respondre, sinon qu'ils seront contraints de confesser, ce pendant que les péchez oubliez ou omis par celuy qui se confesse demeurent à pardonner, que tout ce que le prestre prononce quant à l'absolution de ceux qu'il a ouys, est inutile. Quant est de celuy qui se confesse, il appert en quelle destresse et angoisse sa conscience est tenue liée, quand se reposant sur la discrétion du prestre, il ne peut rien avoir arreslé par la Parole de Dieu. La doctrine
que nous enseignons n'est nullement sujette à telles absurditez. L'absolution est conditionnelle, c'est que le pécheur se confie que Dieu luy est propice, moyennant qu'il cherche sans feintise la purgalion de ses péchez au sacrifice de Jésus-Christ, et qu'il s'appuye sur la grâce qui luy est offerte. En ce faisant le Pasteur qui publie selon son office ce qui luy a esté dicté par la Parole de Dieu, ne peut faillir : et le pécheur de son costé reçoit une absolution toute certaine et patente : veu que ceci luy est simplement proposé, d'embrasser la grâce de Jésus-Christ selon la reigle générale de ce bon Maistre laquelle a esté meschamment violée en la Papauté : c'est qu'il soit fait à chacun selon sa foy *.
23 J'ay promis d'exposer ailleurs combien ils meslent lourdement ce qui est distingué en l'Escrilure, quant à la puissance des clefs : et le lieu y sera plus opportun quand nous traitterons du régime de l'Eglise. Toutesfois que les lecteurs soyent advertis, que ce qui est dit partie de la prédication de l'Evangile, partie de l'excommunication, est mal et sottement destourné à la confession secrète. Et par ainsi que quitnd ils allèguent que l'authorité de deslier a esté donnée aux Apostres, afin que les prestres pardonnent les péchez desquels ils seront informez : en cela ils prenent un faux principe et frivole. Car l'absolution, qui sert à la foy, n'est autre chose qu'un tesmoignage prins des promesses gratuites de l'Evangile, pour annoncer aux pécheurs que Dieu leur a fait merci.
L'absolution servant à la discipline de l'Eglise, ne concerne point les péchez secrets : mais appartient à donner exemple, afin que le scandale publique soit réparé. Quant à ce qu'ils amassent de costé et d'autre certains passages, pour monstrer qu'il ne suffit pas de confesser ses péchez à Dieu seul, ou aux gens laïcs : toute la peine qu'ils y prenent est si mal employée, qu'elle leur doit faire grand'honte.Carsiquelquesfoisles Docteurs anciens exhortent les pécheurs de confesser leurs fautes à leurs Pasteurs , afin d'en
<) Matlh. IX, 29.