LIVRE m, CHAPITRE IV
et injurient l'un l'autre, tournent tout à vice et reproche. Ceux qui s'entr'aiment dissimulent entre eux, tolèrent et pardonnent beaucoup de choses ; non pas que l'un approuve les vices de l'autre, mais pourtant qu'il les endure, et y remédie plustost par advertisseniens, qu'il ne les irrite par accusations. Et ne faut douter que ce lieu n'ait esté allégué en raesmes sens par sainct Pierre * : si nous ne luy voulons imputer qu'il ait corrompu et mal tiré l'Escriture. Quand Salomon dit que par miséricorde et bénéticences, les péchez nous sont remis ^, il n'entend point qu'ils soyent récompensez devant Dieu, à ce que luy estant satisfait et contenté, nous remotte les peines qu'il nous eust autrement envoyées : mais selon la manière commune de l'Escriture, il signifie que tous ceux le trouveront propice, qui délaissa ns leur vie mauvaise se convertiront à luy en saincteté et bonnes œuvres; comme s'il disoit que l'ire de Dieu cesse et est appaisée, quand nous cessons de mal faire. Ce pendant il n'enseigne point pour quelle cause Dieu nous pardonne : mais seulement descrit la manière de nous bien et deuement convertir; comme souvent les Prophètes dénoncent que c'est en vain que les hypocrites apportent à Dieu leurs fanfares et pompes de cérémonies au lieu de pénitence, veu qu'il ne prend plaisir qu'à intégrité, pitié, droicture, et choses semblables. Comme aussi l'auteur de l'Epistre aux Hébrieux recommandant humanité, et bénéficence, dit que Dieu se délecte de tels sacrifices 3. Et de faict, nostre Seigneur Jésus, quand après s'estre mocqué de ce que les Pharisiens appliquoyent tout leur soin à nettoyer leurs escuelles, il leur commande s'ils appètent pureté, de faire aumosnes * : par cela il ne les exhorte point à satisfaire, mais seulement les adverlit quelle pureté est approuvée de Dieu. De laquelle locution il a esté traitlé autre part.
37 Touchant du lieu de sainct Luc, ceux qui auront leu de sain jugement la parabole qui est là proposée de nostre Seigneur, ils ne nous en feront nul com-
1) i Pierre IV, 8.
3) Héb. Xni, (6.
2) Prov. XVI, 6.
4) Matlli. XXllI, 25 ; Luc XI, 39-!» I.
bat. Le Pharisien pensoit en soy-mesme, que la femme pécheresse n'estoit point cognue de nostre Seigneur, puis qu'il l'avoit si facilement admise à soy. Car il estimoit qu'il ne l'eust jamais receue, s'il l'eust cognue pécheresse, comme elle estoit. Et de cela il inféroit qu'il n'estoit pas Prophète, puis qu'il se pouvoit ainsi abuser. Nostre Seigneur pour monstrer qu'elle n'estoit plus pécheresse, depuis que ses péchez luy avoyent esté remis, luy proposa cesle similitude : Un usurier avoit deux debteurs, dont l'un luy devoit cinquante francs, l'autre cinq cens ; il remit la dette à tous deux : lequel luy devoit sçavoir plus de gré? Le Pharisien respond, Celuy certes auquel la plus grande debte a esté quittée. Nostre Seigneur réplique, De cela considère que beaucoup de péchez ont esté remis à ceste femme, veu qu'elle a beaucoup aimé *.
Par lesquelles paroles, comme on voit clairement, il ne fait pas la dilection d'icelle femme cause de la rémission de ses péchez, mais probalion seulement :
car elles sont prinses de la multitude du debteur, auquel avoyent esté quittez cinq cens francs. Or il ne dit pas qu'ils luy eussent esté quittez pource qu'il eust bien aimé : mais il dit qu'il doit bien aimer, pourtant qu'ils luy ont esté quittez. Et faut appliquer ces paroles à la similitude en ceste manière. Tu estimes ceste femme-ci pécheresse ; mais tu la devois recognoistre pour autre, puisque ses péchez luy ont esté pardonnez. Or la rémission de ses péchez te devoit estre manifestée par sa dilection, de laquelle elle rend grcâces pour le bien qui luy a esté fait. Et est un argument qu'on appelle des choses subséquentes, par lequel nous démonstrons quelque chose par les signes qui s'en ensuyvent. Finalement, nostre Seigneur testilie évidemment, par quel moyen ladite pécheresse obtint pardon de son péché : Ta foy, dit-il, l'a sauvée. Nous impétrons donc par foy rémission : et par charité nous rendons grâces et recognoissons la libéralité de nostre Seigneur.
38 Je ne m'estonne pas fort des sen-
1) Luc VU, 36-47.
tences qu'on voit aux livres des Anciens touchant la satisfaction. Pour dire vray, je Yoy qu'aucuns d'eux, et quasi tous ceux desquels les œuvres sont parvenues à noslre cognoissance, ou ont failly en cest endroict, ou bien ont parlé trop durement. Mais je n'accorderay pas qu'encores ils ayent esté si rudes et ignorans, qu'ils ayent escrit ce qu'ils en ont dit, en tel sens que le prenent ces nouveaux satisfaclionnaires. Chrysostome en quelque passage parle en ceste manière, Quand on demande miséricorde, c'est afin de n'estre examiné de son péché : afin de n'estre point traitté selon la rigueur de justice : afin que toute punition cesse. Car où il y a miséricorde, il n'y a plus de géhenne, ny examen, ne rigueur, ne peine ^ Lesquelles paroles, en quelque sorte qu'on les vueille caviller, jamais ne se pourront accorder avec la doctrine des Scholastiques. D'avantage, au livre qui est intitulé, De Dogmatibus ecclesiasticis, qu'on attribue à sainct Augustin, il est dit au chapitre LIV, La satisfaction de pénitence est d'oster les causes de péché, et ne s'adonner point aux suggestions d'icelle. Dont il appert qu'en ce temps-là ceste opinion a esté rejet tée, de dire qu'il falust par satislaclion récompenser les fautes passées. Car toute satisfaction est là rapportée, à se donner garde pour l'advenir, et s'abstenir de mal faire. Je ne veux point alléguer ce que dit Chrysostome, que le Seigneur ne requiert autre chose de nous, sinon que nous confessions devant luy nos fautes avec larmes^ : veu que telles sentences sont souvent répétées par les Anciens, Sainct Augustin appelle bien en quelque lieu les œuvres de miséricorde envers les povres. Remèdes pour obtenir pardon envers Dieu. Mais afin que personne ne s'empesche ou s'enveloppe, il explique en un autre lieu plus amplement sa sentence : La chair de Christ, dit-il, est le vray et unique sacrifice pour les péchez : non-seulement pour ceux qui nous sont remis au Baptesme, mais qui nous advienent après par l'infirmité de la chair : pour lesquels l'Eglise prie journelle-
\) Hom. II, In Psalm. L.
a) Uoin. X, In Gènes.
ment, Remets-nous nos debtes. Et de faict elles sont remises par ce sacrifice unique *.
39 Or le plus souvent ils ont appelé Satisfaction, non pas une récompense qui fust rendue à Dieu, mais une protestation publique par laquelle ceux qui avoyent esté corrigez d'excommunication quand ils venoyent à rentrer à la communion de l'Eglise, rendoyent à la compagnie des fidèles un tesmoignage de leur pénitence : car on leur ordonnoit certains jusnes et autres choses, par lesquelles ils donnassent à cognoistre que véritablement et de cœur ils se repentoyent de leur vie passée : ou plustost par lesquelles ils effaçassent la mémoire de leur mauvaise vie. Par ainsi ils estoyent dits satisfaire, non pas à Dieu, mais à l'Eglise : comme sainct Augustin l'exprime de mot à mot en son livre qu'il a intitulé Enchiridion ad Laurenlium ^. De ceste coustume ancienne sont descendues les confessions et satisfactions qui sont aujourd'huy en usage : qui ont vrayement esté une lignée serpentine, laquelle a tellement suffoqué tout ce quiestoit bon en icelle forme ancienne, que mesmes l'ombre n'en est point demeurée. Je sçay bien que les Anciens parlent aucunesfois assez cruement : et connue j'ay naguères dit, je ne veux pas nier qu'ils n'ayent paradvenlure aucunement failly : mais leurs livres qui estoyent seulement entachez de petites taches, sont du tout souillez quand ils sont maniez par ces pourceaux. Et s'il est question de combatre par l'authorité des Anciens, quels Anciens nous mettent-ils en avant? La plus grande part des sentences desquelles Pierre Lombard leur capitaine a rempli son livre, a estéprinsedejenesçay quelles resveries de fols moynes, qui sont divulguées sous le nom de sainctAmbroise,Hiérosme, Augustin et Chrysostome. Comme en ceste présente matière il emprunte quasi tout ce qu'il dit d'un livre intitulé De pénitence, lequel estant cousu confusément par quelque ignorant, de bons et de mauvais aulheurs, est attribué à sainct Au-
1) Enchirid. ad Laurent.; Mallh. VI, 12.
2) Cap. LXY. Cilalur«-in Décret., cap. In aclionibus ; De pcenit., Aiii. I.