LIVRE m, CHAPITRE IV
les exerciter en humilUé ^ Et ne faut point que de ce que dit Isaïe, asçavoir que l'iniciuité a esté remise au peuple judaïque, d'autant qu'il avoit receu de la main du Seigneur plene correciion * : nous inférions que la rémission de nos péchez dépend des cliasiiniens que nous en recevons. l\Iais cela signilie autant que si Dieu eust dit, Je vous ay assez punis et affligez en telle sorte que voslre cœur est du tout oppressé de tristesse et angoisse. 11 estdoncques temps qu'en recevant le message de miséricorde , vos cœurs soyent remis en liesse, me lenans pour Père. Car de faict, là Dieu prend la personne d'un père, lequel ayant esté contraint de se monstrer aspre envers son enfant, a regret à sa sévérité, quelque juste qu'elle soit.
34 II est nécessaire que les fidèles se munissent de ceste pensée en l'amertume de leurs afflictions : Le temps est que le jugement commence à la maison du Seigneur, en laquelle son Nom a esté invoqué ^. Que feroyent les lils de Dieu, s'ils estimoyent que la tribulation qu'ils endurent, fust une vengence de Dieu sur eux ? Car celuy qui estant frappé de la main de Dieu, le répute envers soy comme un juge punissant, il ne le peut concevoir autre que courroucé et contraire à soy : et ne peut sinon détester la verge de Dieu, comme malédiction et damnation.
En somme, celuy qui pensera Dieu avoir telle volonté envers soy, qu'il le vueille encores punir, ne se pourra jamais persuader qu'il soit aimé de luy. Or nous ne pouvons prouliler en sa discipline : sinon qu'en pensant qu'il est inaigné à nos vices, nous l'estimions propice envers nous, et nous portant affeclion d'amour. Autrement il faudroit qu'il nous en adveinst autant comme dit le Prophète luy en esire advenu : Seigneur, ta fureur a passé sur moy : tes frayeurs m'ont accablé \ Item, comme il est dit au Pseaume de Moyse, Seigneur, nous sommes défaillis en ton ire, et avons esté confus en ton indignation ^. Tu as mis nos iniquitez
1) Lil). De peccot. merit. et remisa., cap. XXXHI et XXXIV. 2) Is. XL, 2.
3) 1 Pierre IV, 17 ; Jér. XXV, 29.
4) Ps. LXXXVUI, 17. 5) Ps.XC, 7.
devant tes yeux : et nos fautes cachées» en la clairté de ta face. Ainsi tous nos jours se sont esvanouis en ton ire : nos cœurs ont esté consumez et esperdus comme une parole, quand elle est sortie de la bouche. Au contraire David parlant des chastimens paternels, pour monstrer que les fidèles en sont pluslost aidez qu'oppressez, dit ainsi : Bien heureux est l'homme que tu auras corrigé, Seigneur, et que tu auras instruit en ta I>oy : afin que tu luy donnes repos au jour de calamité, quand la fosse se cave pour les pécheurs*. C'est une dure tenlation, quand Dieu espargnant les incrédules et dissimulant leurs forfaits, se monstre plus rude et aspre envers les siens, et pourtant il adjouste pour les soulft^er et récréer, l'advertissement et instruction en la Loy : asçavoir que Dieu procure leur salut, les ramenant au bon chemin, et que cependant les réprouvez se précipitent en s'esgarant, pour trébuscher en la fosse de perdition. Et n'y a point de différence, si la peine est éternelle ou temporelle. Car tant les guerres, famines, pestilences et maladies sont malédictions de Dieu, que le jugement mesme de la mort éternelle : quand nostre Seigneur les envoyé à ceste tin, pour en user comme d'instrumens de son ire et vengence sur les iniques.
35 Chacun voit, comme je pense, à quelle fin tend ceifte correction de Dieu sur David : c'est pour luy estre un enseignement comment homicide et adultère desplaisent griefvement à Dieu, contre lesquels il déclaire un tel courroux sur son serviteur fidèle et bien-aimé : et aussi pour luy estre un adverlissement de n'oser commettre au temps advenir un tel fait : non pas pour estre une punition, par laquelle il list quelque récompense à Dieu de sa faute. 11 en faut autant estimer de l'autre correciion, par laquelle Dieu affligea le peuple judaupie d'une terrible pestilence : par la désobéissance de David, laquelle il avoit commise en faisant faire la monstre du peuple. Car il pardonna la faute du délict à David :
mais pourtant qu'il appartenoit tant à
1) Ps. XCIY, 12,13.
l'exemple de tous les aages qu'à l'humiliation de David, qu'un tel fait ne demeurast pas impuni , nostre Seigneur le chastia asprement de sa verge. A ce mesme but tend la malédiction universelle que nostre Seigneur a dénoncée à tout le genre humain. Car quand après avoir obtenu grâce, nous portons encores les misères, lesquelles furent imposées à nostre père Adam pour sa transgression, par cela nostre Seigneur nous admoneste combien ce luy est une chose fort desplaisante, que la transgression de sa Loy : à ce qu'estans humiliez et abalus par la recognoissance de nostre povreté, nous aspirions d'un plus ardent désir à la vraye béatitude. Et si quelqu'un vouloit dire que toutes les calamitez que nous endurons en ceste vie mortelle, sont récompenses envers Dieu pour nos fautes : à bon droict on l'estimeroit despourveud'entendement.C'estcequ'a voulu dire sainct Chrysostosme \ comme il me semble, en escrivant comme il s'ensuit : Si la cause pourquoy Dieu nous chastie, est afin que nous ne persistions point en mal, ou que ne demeurions endurcis :
si tost qu'il nous a réduits à pénitence, la punition n'a plus de lieu. Pourtant selon qu'il cognoist estre convenable à la nature d'un chacun, il traitte les uns plus asprement et les autres en plus grande douceur. Parquoy voulant monstrer qu'il n'est point excessif en punissant, il reproche aux Juifs que selon leur dureté et obstination, estans batus ils ne cessent pas pour cela de mal faire ^. En ce mesme sens il se plaind qu'Epbraïm est comme un gasteau bruslé d'un costé, et tout crud de l'autre ^ : pource que les verges dont il avoit senti les coups ne luy estoyent point entrées jusques au cœur, alin qu'il fust bien recuit pour estre capable d'obtenir pardon. Certes Dieu en parlant ainsi, proleste qu'il sera appaisé si tost que chacun sera retourné à luy : et s'il use de rigueur en chasiiant les fautes, (jue cela luy est arraché par force, veu que les pécheurs pourroyent anticiper par une correction volontaire.
Toutesfois pource qu'il n'y aceluy de nous
1) Homll.IU, De Provid., ad S'argirium.
2) Jer. V, 3. 3) Osée VU, 8.
qui ne desvoye, el que nous avons tous besoin de chastiment , ce bon Père aimant nostre proufit, nous visite tous sans exception par ses verges. Or c'est merveille comment ils s'arrestent ainsi au seul exemple de David, et ne s'esmeuvent de tant d'exemples lesquels nous démonstrent la rémission des péchez gratuite.
On lit que le Publicain est descendu du Temple justifié : nulle peine ne s'ensuyt. Sainct Pierre a obtenu pardon de son péché ^ Nous lisons ses larmes , dit sainct Ambroise : de satisfaction nous n'en lisons point. Il fut dit au Paralytique, Lève-toy, tes péchez te sont remis', et ne luy fut imposée nulle peine. Toutes les absolutions desquelles il est fait mention en l'Escriture, nous sont descrites gratuites. De ceste multitude d'exemples se devoit plustost prendre la reigle, que de cestuy-là seul, qui contient je ne sçay quoy de spécial.
36 Daniel en son exhortation, par laquelle il conseilloit à Nabucliad-nezer de racheter ses péchez par justice, et ses iniquitez par pitié des povres ^ : n'a pas voulu entendre que justice et miséricorde fussent propiciation de Dieu et rédemption de peines : car il n'y a jamais eu autre rançon que le sang de Christ. Mais en parlant de racheter, il le rapporte aux hommes plustost qu'à Dieu:
comme s'il eust dit, 0 Roy, tu as exercé une domination injuste et oulrageuse: tu as opprimé les foibles, pillé les povres, mal et iniquement trailté ton peuple. Pour les injustes rapines, oppressions et violences que tu leur as faites, ren-leur maintenant miséricorde et justice. Pareillement Salomon, quand il dit que la multitude des péchez est couverte par charité '' : il n'entend pas envers Dieu, mais entre les hommes ; car la sentence entière est comme il s'ensuit : Haine esmeut contention, mais charité couvre toutes iniquitez. En quoy Salomon, selon sa manière accousiumée, par comparaison des contraires, compare les maux qui s'engendrent de haines avec les fruits de charité; et est le sens tel : Ceux qui s'entre-hayssent, se mordent, reprenent
1) Luc XVIII. U ; Luc SXII, 61.
3) Dan. IV, 27.
2) Matlli. IX, 2.
4) ProT.'X, 12.