‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 45 sur 346 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Des supplémens que les Papistes adjoustent aux satisfactions : asçavoir des Indulgences et du Purgatoire.

\ C'est de reste source de satisfaction, que les indulgences sont venues. Car ils babillent que quand la faculté de satisfaire nous défaut, c'est un moyen d'y suppléer : et se desbordent en telle rage, qu'ils enseignent que le Pape en faisant voiler ses bulles çà et là, dispense les mérites de Jésus-Christ et des Martyrs.

Or combien qu'ils soyent plustost dignes d'estre mis entre les mains des médecins, que d'estre convaincus par argumens, mesmes qu'il n'est jà grand besoin de s'amuser à la réfutation de tels erreurs, lesquels ayans esté dés long temps esbranlez, commencent d'eux-mesmes à décheoir et défaillir, toutesfois pource qu'encores une briefve réfutation sera utile pour le regard d'aucuns simples et ignorans, je ne veux pas du tout m'en abstenir. Et de faict, ce que les indulgences se sont si longuement maintenues et conservées, mesmes en si grande licence et énormité, nous donne à cognoistre en quelles ténèbres et erreurs les hommes ont esté ensevelis par quelques années.

Ils se voyoyent apertement raocquer et tromper par le Pape et ses porteurs de Rogatons : ils voyoyent marchandise estre faite du salut de leurs âmes : que l'achet de Paradis estoit taxé à certains deniers : que rien ne se donnoit gratuitement : que sous ceste couleur on tiroit de leurs bourses les oblations qui estoyent après vilenement despendues en paillardises, macquerelages et gourmandises : que les plus grans recommandeurs d'indulgences en estoyent pour leur endroict les plus grans contempteurs :

que ce monstre de plus en plus croissoit

tous les jours, et furieusement s'eslevoit sans fm : qu'on apportoit de jour en jour plomb nouveau pour tirer nouvel argent : néantmoins ils recevoyent les indulgences en grand honneur, ils les adoroyent et achetoyent. Et ceux qui voyoyent plus clair que les autres, pensoyent encores que c'estoyent fraudes salutaires, desquelles ils pouvoyent estre trompez avec quelque fruit. En la fin, quand le monde s'est maintenant permis d'estre un peu plus sage, les indulgences se refroidissent et se gèlent, jusques à ce qu'elles s'esvanouissent du tout.

2 Mais pourtant que plusieurs qui cognoissent les traffiques, tromperies, larrecins, rapacitez lesquelles ont exercé jusques yci les facteurs et traffiqueurs des indulgences, ne voyent point la source de l'impiété qui y est, il est expédient de monstrer yci non-seulement quelles sont les indulgences, comme ils en usent :

mais du tout que c'est, à les prendre en leur propre et meilleure nature, sans quelque qualité ou vice accidentai. Ils appellent le thrésor de l'Eglise les mérites de Christ, des Apostres et des Martyrs. De ce thrésor ils disent que le Pape a la garde essencielle, comme en la racine, entant qu'il en est le dispensateur pour en eslargir par soy-mesme ce qui luy plaist, et déléguer aux autres la jurisdiclion d'en départir. Et de là vienentles indulgences qu'il donne, maintenant plénières, maintenant pour certains ans. Item, celles que donnent les Cardinaux pour cent jours, et les Evesques pour quarante. Or tout cela pour en dire au vray ce qui en est, n'est sinon une poilu-

lion (lu sang de Christ, et une fausseté du diable, pour destourner le peuple chreslien de la grâce de Dieu, et de la vie qui est Christ, et pour le desvoyer du chemin de salut. Car comment pouvoit estre le sang de Christ plus vilenement pollué et déshonoré, qu'en niant qu'il suffise à la rémission des péchez, réconciliation et satisfaction, sinon que le défaut d'iceluy soit suppléé d'autre part ? La Loy et tous les Prophètes, dit sainct Pierre, portent tesmoignage à Christ, qu'en luy doit estre receue la rémission des péchez ' ; les indulgences oltroyent la rémission des péchez par sainct Pierre, sainct Paul, et autres Martyrs. Le sang de Christ nous purge des péchez, dit sainct Jehan ^; les indulgences font du sang des Martyrs ablution des péchez. Christ, dit sainct Paul, qui n'avoitcognu nul péché, a esté fait péché pour nous : c'est-à-dire satisfaction de péché, afin qu'en luy nous fussions faits justice de Dieu^; les indulgences colloquent la satisfaction de péché au sang des Martyrs. Sainct Paul crioit, testifiant aux Corinthiens qu'un seul Christ estoit crucifié et mort pour eux''; les indulgences déterminent sainct Paul et les autres estre morts pour nous. Et en un autre passage il dit que Christ s'est acquis son Eglise par son sang^; les indulgences mettent un autre pris de l'acquisition au sang des Martyrs. Christ, dit l'Apostre, a éternellement parfait par une oblalion ceux qu'il a sanctifiez^; les indulgences contredisent, affermans que la sanctification de Christ, qui autrement ne suffisoit point, est parfaite au sang des Martyrs. Sainct Jehan dit que tous les saincts ont lavé leurs robbes au sang de l'Agneau''; les indulgences nous enseignent de laver nos robbes au sang des saincts.

3 Léon Evesque de Rome prononce contre tels blasphèmes une belle sentence et digne de mémoire, en son épistre aux évesques de Palestine : Combien, dit-il, que la mort de plusieurs saincts ait esté précieuse devant Dieu, toutesfois

1) Act. X, 43.

3) 2 Cor. V, 21.

5) Act. XX. 28.

7) Apoc. VII, 14.

2) 1 Jean I, 7.

4) 1 Cor. I, 13.

6) Héb. X, U.

il n'y a nul duquel la mort ait esté la réconciliation du monde. Les justes ont receu couronne pour eux, et non pas donné aux autres : et de leur souffrance nous avons exemples de patience, et non pas le don de justice : car chacun d'eux a souffert pour soy, et nul n'a payé la debte des autres, sinon le Seigneur Jésus, auquel nous sommes tous morts, crucifiez et ensevelis*. Il répète encores les mesmes paroles en un autre lieu. Voulons-nous rien plus clair pour convaincre d'erreur ceste meschante doctrine des indulgences ? Combien que nous avons aussi le tesmoignage de sainct Augustin, aussi exprès qu'on sçauroit demander.

Combien, dit-il, que nous mourions pour nos frères, toutesfois le sang de nul martyr n'est espandu en la rémission des péchez, comme Jésus-Christ l'a espandu pour nous. Car en cela il ne nous a point donné exemple qu'il nous fale ensuyvre : mais nous a donné une grâce, de laquelle il le nous faut remercier''. Item en un autre passage. Comme le Fils de Dieu a esté fait homme pour nous faire enfans de Dieu avec soy : ainsi luy seul a soustenu la peine pour nous, sans avoir commis aucun démérite, afin que par luy nous receussions sans aucun bon mérite la grâce qui ne nous estoit point deue *. Certainement combien que toute leur doctrine soit cousue et tissue d'horribles blasphèmes et sacrilèges, toutesfois ce blasphème est outrageux par-dessus tous les autres. Qu'ils recognoissent si ce ne sont pas yci leurs conclusions : Que les Martyrs par leur mort ont plus déservy de Dieu qu'il ne leur estoit besoin : et qu'ils ont eu telle abondance de mérite, qu'il en peut redonder une partie aux autres : et pourtant afin qu'un tel bien ne soit vain et perdu, que leur sang est mis avec celuy de Christ, et que de tous ensemble est fait et accumulé le thrésor de l'Eglise pour la rémission et satisfaction des péchez: et qu'il faut ainsi prendre ce que dit sainct Paul, Je supplée en mon corps ce qui défaut aux passions de Christ pour son corps, qui est l'Eglise ''. Qu'est-ce là autre chose, sinon laisser le

1) Epist. XCV. 2) Tract, m Joan., LXXXIV.

3) Lib. Ad Bonif., IV, cap. IV. 4) Col. I, 24.

Page 1