‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 46 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE V

nom à Clirisi : au reste, le faire un petit sainct vulgaire, qui ne se puisse à grand'peine cognoistre en la multitude des autres. Mais il convenoit qu'il fusl luy seul presclié, démonstré, nommé, regardé, quand il est question d'obtenir la rémission des péchez, purgation et satisfaction. Considérons toutesfois leurs argumens :

Afin, disent-ils, que le sang des Martyrs n'ait pas esté inutilement espandu, qu'il soit communiqué au bien commun de l'Eglise. Comment? N'a-cepas esté assez grande utilité d'avoir glorilié Dieu par leur mort ? d'avoir signé sa vérité par leur sang? d'avoir testifiépar le contemnement de ceste vie présente qu'ils en cherchoyent une meilleure? d'avoir par leur constance confermé la foy de l'Eglise, et estonné l'obstination des ennemis ?

Mais certes c'est ce que je vay dire : Ils ne recognoissent nul proufit, si Christ seul est Propiciateur, s'il est luy seul mort pour nos péchez, s'il a esté seul offert pour nostre rédemption. Si sainct Pierre et sainct Paul, disent-ils, fussent morts en leurs licts, ils n'eussent pas laissé d'obtenir la couronne de victoire. Puis doncques qu'ils ont bataillé jusques au sang, il ne conviendroit point à la justice de Dieu de laisser cela sans utilité, comme stérile. Voire, comme si Dieu ne sçavûit pas le moyen d'augmenter la gloire en ses serviteurs, selon la mesure de ses dons. Et le proufit qui revient en commun à l'Eglise est assez grand, quand par le triomphe des saincts elle est enflanibée à un mesme zèle, pour s'esvertuer comme eux.

4 Or combien malicieusement corrompent-ils le lieu de sainct Paul, où il a dit qu'il suppléoit en son corps ce qui défailloit des passions de Christ*? Car il ne rapporte point ce défaut ne supplément à la vertu de la rédemption, purgation, ou satisfaction, mais aux afflictions desquelles il convient que les membres de Christ, c'est asçavoir les fidèles, soyent exercez tant qu'ils seront en ceste chair. Il dit doncques cela rester aux passions de Christ : qu'en ayant une fois souffert en soy-mesme, il soufire tous les jours

1) Col. I, 24.

en ses membres. Car Christ nous fait tant d'honneur, qu'il estime et appelle nos afllictions sienes. Et ce que sainct Paul adjouste, qu'il souffroit pour l'Eglise : il n'entend pas pour la rédemption, réconciliation ou satisfaction de l'Eglise : mais pour l'édification ou accroissement d'icelle : comme il dit en un autre passage qu'il soustient tout pour les esleus, afin qu'ils parvienent au salut qui est en Christ K Et comme il est escrit aux Corinthiens, que pour leur consolation et salut il enduroit volontiers les tribulations qu'il portoit '^. Et de faict, il adjouste incontinent après un mot par lequel il s'explique bien, disant qu'il est ordonné ministre de l'Eglise, non point pour faire la rédemption, mais pour prescher l'Evangile selon la dispensation qui luy estoit commise. Si quelqu'un demande un autre expositeur, qu'il oye sainct Augustin : Les passions de Christ sont en luy seul, comme au chef : en luy et en son Eglise, comme en tout le corps. Pourtant Paul comme l'un des membres, disoit, Je supplée en mon corps ce qui défaut aux passions de Christ. Et pourtant toy qui souffres de ceux qui ne sont point membres de Christ : si tu es membre, tu souffres ce qui défailloit aux passions de Christ ^ Touchant de la fin et de l'efficace de la mort des Apostres, il en traitte en un autre passage , parlant ainsi, Christ m'est la porte pour entrer à vous, d'autant que vous estes brebis de Christ acquises par son sang : recognoissez vostre pris, lequel ne vous est point donné de moy, mais presché par moy.

Puis il adjouste. Selon que nostre Seigneur Jésus a donné son âme pour nous, ainsi devons- nous exposer nos âmes pour nos frères : asçavoir, pour l'édification de la paix, et confirmation de la foy *. Mais n'estimons pas que sainct Paul ait pensé quelque chose défaillir aux passions de Christ, entant qu'il appartient à tout accomplissement de justice, salut et vie : ou qu'il y ait voulu adjouster quelque chose, veu que tant clairement et magnifiquement il tesmoigrie que la plénitude de grâce par Christ

i) 2 Tiin.ll. 10.

3) In l'salm. XVI,

î) -2 Coi-. I, 6.

4) Tracl. in J an., XLVII.

a esté espandue en telle largesse, qu'elle a amplement surmonté toute abondan(;e de péché '. Par icelle seule tous lessaincts ont esté sauvez, non par le mérite de leur vie, ou leur mort, comme sainct Pierre en rend évident tesmoignage ^ : tellement que celuy fait injure à Dieu et à son Christ, qui constitue la dignité de quelque sainct autre part qu'en la miséricorde de Dieu. Mais pourquoy m'arresté-je ici tant longuement comme en une chose douteuse , puis que seulement descouvrir tels monstres, c'est les vaincre?

5 Finalement, encores que nous dissimulions telles abominations, qui est-ce qui a enseigné le Pape d'enclorre la grâce de Jésus-Christ en plomb et parchemin, laquelle le Seigneur a voulu estre distribuée par la parole de l'Evangile?

Certes il faut ou que la Parole de Dieu soit mensongère, ou que les indulgences ne soyent que tromperie. Car Christ nous est offert en l'Evangile avec toute l'affluence des biens célestes, avec tous ses mérites, toute sa justice, sapience et grâce, sans exception aucune. Sainct Paul en est tesmoin, quand il dit que la Parole de réconciliation a esté mise en la bouche des I\linislres, afin qu'ils portassent ceste ambassade au monde de par Christ : Nous vous prions de vous réconcilier à Dieu : car il a fait sacrifice pour le péché, celuy qui n'estoit point pécheur : afin qu'en luy nous eussions justice ^. Et de faict, les fidèles sçavent que vaut la communication de Christ, laquelle nous est offerte en l'Evangile pour en jouir, comme sainct Paul mesme le testifie ^ Au contraire, les indulgences tirent de l'armoire du Pape la grâce de Christ en certaine mesure, l'attachent à plomb, parchemin, et certain lieu, la divisant de la Parole de Dieu. Si quelqu'un désire d'en sçavoir l'origine, il semble que l'abus soit venu de la coustume qu'on avoit jadis : c'est, d'autant que les satisfactions qu'on imposoit aux pénitens estoyent si dures et si fascheuses, que tous ne les pouvans pas porter, ceux qui s'en sentoyent trop grevez demandoyent à l'Eglise quelque

1) Rom. V, 15.

S) 2 Cor. V, J8, îl.

2) Act. XV, n.

4) ) Cor. F, 9.

relasche : ce qu'on leur remettoit de la rigueur se nommoit Indulgence. Depuis qu'on a translaté les satisfactions à Dieu, et a -on fait à croire que c'estoyent comme récompenses : ou payemens pour acquitter les hommes en son jugement, un erreur a tiré l'autre. Car on a pensé que les indulgences fussent comme remèdes pour délivrer les pécheurs des peines dont ils sont redevables envers Dieu. Touchant des blasphèmes qu'ont forgé les Papistes sur ceste matière, ils n'ont nulle couleur ny apparence.

6 Maintenant pareillement, qu'ils ne nous rompent plus la teste de leur purgatoire, lequel est par ceste coignée coupé , abatu et renversé jusques à la racine. Car je n'approuve point l'opinion d'aucuns, qui pensent qu'on doyve dissimuler ce point, et se garder de faire mention du purgatoire: dont grandes noises, comme ils disent, s'esmeuvent, et peu d'édification en vient. Certes je seroye bien aussi d'advis qu'on laissast tels fatras derrière, s'ils ne tiroyent grande conséquence après eux : mais veu que le purgatoire est construit de plusieurs blasphèmes, et est de jour en jour appuyé encores des plusgrans, et suscite de grans scandales, il n'est pas mestier de dissimuler. Cela possible se pouvoit dissimuler pour un temps, qu'il a esté inventé sans la Parole de Dieu, voire avec folle et audacieuse témérité inventé : qu'il a esté receu par révélations je ne sçay quelles, forgées de l'astuce de Satan : que pour le confermer on a meschamment corrompu aucuns lieux de l'Escriture. Combien que nostre Seigneur ne répute point une faute légère, que l'humaine audace entre ainsi témérairement aux secrets de ses jugemens : et a rigoureusement défendu de demander la vérité aux morts \ en contemnant sa voix, et ne permet pas que sa Parole soit si irrévéremment Iraittée. Donnons néantmoins que toutes ces choses se puissent tolérer pour quelque temps, comme si elles estoyent de petite importance. Mais quand la purgation des péchez se cherche ailleurs qu'en Christ, quand la satisfaction est transfé-

1) Dcut. XVIII, 11.

réo autre part qu'A luy, il est dangereux de se taire : il faut donc crier à liante voix que purgatoire est une liction pernicieuse de Salan, laquelle fait un opprol)re trop grand à la miséricorde de Dieu, anéanlil la croix de Christ, dissipe et subverlit nostre foy. Car qu'est-ce que leur est purgatoire, sinon une peine que souffrent les âmes des trespassez en satisfaction de leurs péchez? Tellement que si on osie la fantasie de satisfaire , leur purgatoire s'en va bas. Or si de ce que nous avons par ci-devant disputé, il est fait plus que manifeste que le sang de Christ est une seule purgation, oblation et satisfaction pour les péchez des lidèles : que reste-il plus, sinon que le purgatoire soit un pur et horrible blasphème contre Jésus-Christ? Je passe yci beaucoup de mensonges et sacrilèges, desquels il est tous les jours soustenu et défendu, les scandales qu'il engendre en la religion, et autres maux innumérahles qui sont sortis de ceste source d'impiété.

7 Toutesfois il est besoin de leur arracher des mains les tesmoignages de l'Escrilure, que faussement ils ont couslume de prétendre. Quand le Seigneur, disentils, prononce que le péché contre le sainct Esprit ne sera remis ni en ce monde ni en l'autre * : il dénote qu'aucuns péchez seront remis en l'autre monde. Pour response , je demande s'il n'est pas évident que le Seigneur parle là de la coulpe de péché. Si ainsi est , cela ne sert de rien à leur purgatoire : car ils disent qu'on y reçoit la punition des péchez, dont la coulpe a esté remise en ceste vie mortelle. Néanlmoins afin de leur fermer du tout la bouche, je leur bailleray encores solution plus claire. Pource que le Seigneur vouloit oster toute espérance de pouvoir obtenir pardon d'un crime tant exécrable, il n'a pas esté content de dire qu'il ne seroit jamais remis : mais pour amplifier il a usé de ceste division , mettant d'une part le jugement que la conscience d'un chacun sent en la vie présente, et d'autre part le jugement dernier qui sera publié au jour de la résurrection. Comme s'il disoit , Gardez-vous de

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