‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 53 sur 346 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La somme de la vie ckrestlenne : où il est iraitté de renoncer à nous-mêmes.

1 Venons maintenant au second point.

Combien que la Loy de Dieu est une trèsbonne méthode, et une disposition bien ordonnée pour constituer nostre vie, néantmoins il a semblé expédient à ce bon i\Iaislre céleste, de former les siens à une doctrine plus exquise, à la reigle qu'il leur avoit baillée en sa Loy. Le commencement doncques de ceste manière qu'il tient, est telle : asçavoir que l'office des fidèles est d'offrir leurs corps à Dieu en hostie vivante, saincte et agréable : et qu'en cela gist le service légitime que nous avons à luy rendre. De là s'ensuyt ceste exhortation, que les fidèles ne s'accomodent point à la figure de ce siècle : mais soyent transformez d'une rénovation d'entendement, pour chercher et cognoistre la volonté de Dieu^ Cela est desjà un grand point, de dire que nous sommes consacrez et dédiez à Dieu, pour ne plus rien penser d'oresenavant, parler, méditer ne faire, sinon à sa gloire. Car il n'est licite d'appliquer chose sacrée à usage profane. Or si nous ne sommes point nostres, mais appartenons au Seigneur, de là on peut veoir que c'est que nous avons à faire de peur d'errer, et oii nous avons à addresser toutes les parties de nostre vie. Nous ne sommes point nostres, pourtant que nostre raison et volonté ne dominent point en nos conseils, et en ce que nous avons à faire. Nous ne sommes point nostres :

ne nousestablissons doncques point ceste fin, de chercher ce qui nous est expédient selon la chair. Nous ne sommes point nostres : oublions-nous doncques nous-mesmes tant qu'il sera possible, et

1) nom. XII, ),2,

tout ce qui est à l'entour de nous. Derechef, Nous sommes au Seigneur : vivons et mourons à luy. Nous sommes au Seigneur : que sa volonté doncques et sagesse préside en toutes nos actions.

Nous sommes au Seigneur : que toutes les parties de nostre vie soyent référées à luy, comme à leur fin unique. 0 combien a proufilé l'homme, lequel se cognoissant n'estre pas sien, a osté la seigneurie et régime de soy-mesme à sa propre raison, pour le résignera Dieu.

Car comme c'est la pire peste qu'ayent les hommes pour se perdre et ruiner, que de complaire àeux-mesmes : aussi le port uni(iue de salut est, de n'estre point sage en soy-mesme, ne vouloir rien de soy, mais suyvre seulement le Seigneur. Pourtant que ce soit là nostre premier degré, de nous retirer de nous-mesmes, afin d'appliquer toute la force de nostre entendement au service de Dieu. J'appelle Service, non pas seulement celuy qui gist en l'obéissance de sa Parole, mais par lequel l'entendement de l'homme estant vuide de son propre sens, se convertit entièrement et se submet à l'Esprit de Dieu. Ceste transformation, laquelle sainct Paul appelle Rénovation d'entendement\ a esté ignorée de tous les philosophes, combien qu'elle soit la première entrée à vie. Car ils enseignent que la seule raison doit régir et modérer l'homme, et pensent qu'on la doit seule escouter et suyvre : et ainsi iuy défèrent le gouvernement de la vie. Au contraire , la philosophie chrestienne veut qu'elle cède, et qu'elle se relire pour donner lieu au sainct Esprit, et estre dontée à la conduite d'iceluy, à

)) Ephés.IV, 23.

INSTlTUriON CHRESTIENNÉ.

ce que l'homme ne vive plus de soy, mais ait en soy, et souffre Christ vivant et régnant.

2 De là s'ensuit l'autre partie que nous avons mise, c'est que nous ne cherchions point les choses qui nous agréent, mais celles qui sont plaisantes à Dieu, et appartienent à exalter sa gloire. Ceci est aussi une grande vertu, que nous ayans quasi oublié nous-mesmes, pour le moins ne nous soucians de nous, mettions peine d'appliquer et adonner lidèlement nostre estude à suyvre Dieu et ses commandemens. Car quand l'Escriture nous défend d'avoir particulièrement esgard à nous, non-seulement elle efface de nostre cœur avarice , cupidité de régner, de parvenir à grans honneurs ou alliances : mais aussi elle veut extirper toute ambition , appétit de gloire humaine, et autres pestes cachées. Il faut certes que l'homme chrestien soit tellement disposé qu'il pense avoir affaire à Dieu en toute sa vie. S'il aceste cogitation, comme il pensera de luy rendre conte de toutes se?

œuvres, aussi il rangera toute son intention à luy, et la tiendra en luy fichée. Car quiconques regarde Dieu en toutes ses œuvres, destourne facilement son esprit de toute vaine cogitation. C'est le renoncement de nous-mesmes , lequel Christ requiert si songneusement de tous ses disciples \ pour leur premier apprentissage : duquel quand le cœur de l'homme est une fois occupé, premièrement orgueil , fierté et ostentation en est exterminée : puis aussi avarice, intempérance, superfluité et toutes délices, avec les autres vices qui s'engendrent de l'amour de nous-mesmes. Au contraire, par tout où il ne règne point, ou l'homme se desborde en toute vilenie sans honte ne vergogne, ou bien, s'il y a quelque apparence de vertu, elle est corrompue par une meschante cupidité de gloire. Car qu'on me monstre un homme lequel exerce bénignité gratuitement envers les hommes, sinon qu'il ait renoncé à soymesme, selon ce commandement du Seigneur. Car ceux qui n'ont point eu ceste affection, ont pour le moins cherché

1) Mattli.XVI, n.

louange en suyvant vertu. Mesmes les Philosophes (qui ont le plus combatu pour monstrer que la vertu est à désirer à cause d'elle-mesme) ont esté si fort enflez d'orgueil et fierté, qu'on peut apperoevoir qu'ils n'ont pour autre raison appelé la vertu, sinon pour avoir matière de s'enorgueillir. Or tant s'en faut que les ambitieux qui cherchent la gloire mondaine, ou telle manière de gens qui crèvent d'une outrecuidance intérieure puissent plaire à Dieu, qu'il prononce que les premiers ont receu leur loyer en ce monde : les seconds sont plus loing du royaume de Dieu que les Publicains et paillardes. Toutesfois nous n'avons pas encores clairement exposé de combien d'empeschemens l'homme est retiré de s'adonner à bien faire, sinon qu'il se soit renoncé soy-mesme. Cela a esté véritablement dit anciennement, qu'il y a un monde de vices caché en l'âme de l'homme. Et n'y trouverons autre remède, sinon qu'en renonçant à nous, et sans avoir esgard à ce qui nous plaist, nous dirigions et adonnions nostre entendement à chercher les choses que Dieu requiert de nous : et seulement les chercher à cause qu'elles luy sont agréables.

3 Sainct Paul en un autre lieu deschiffre plus distinctement toutes les parties de bien reigler nostre vie, encores que ce soit en brief. La grâce de Dieu, dit-il, est apparue en salut à tous hommes, nous enseignant de rejeter toute impiété et cupiditez mondaines : et ainsi, vivre sobrement, justement et sainctement en ce siècle, en attendant l'espérance bienheureuse , et la manifestation de la gloire du grand Dieu, et de nostre Sauveur Jésus-Christ, lequel s'est donné pour nous racheter de toute iniquité, et nous purifier à soy en peuple héréditaire adonné à bonnes œuvres ^ Car après avoir proposé la grâce de Dieu pour nous donner courage, voulant aussi nous faire le chemin pour marcher au service de Dieu , il oste deux obstacles (jui nous pourroyent fort empescher : asçavoir l'impiété, à laquelle nous sommes trop en-

1) TileII,ll.

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