LIVRE III, CHAPITRE VII
clins (le nalure : et puis les oupidiiez mondaines, qui s'estendent plusloing. Or sous ce mol d'Iinjiiéié, non-seulement il sii;nilie les supeistitions, mais aussi comprend tout ce qui est contraire à la vraye crainte de Dieu. Les cupidilez mondaines valent autant comme les affections de la chair. Par ainsi il nous commande de despouiller nostre naturel quant aux deux parties de la Loy, et rcjetter loing tout ce que nostre raison et volonté nous mettent en avant. Au reste, il réduit toutes nos actions à trois membres ou parties : sobriété, justice et piété. La première, qui est Sobriété, signifie sans doute tant chasteté et atlrempance, qu'un usage pur et modéré de tous les biens de Dieu, et patience en povreté. Le mot de Justice comprend la droicture en laquelle il nous faut converser avec nos prochains pour rendre à chacun ce qui luy appartient. La Piété qu il met en troisième lieu, nous purge de toute pollution du monde, pour nous conjoindre à Dieu en saincteté. Quand ces trois vertus sont conjoinctes ensemble d'un lien inséparable, elles font une perfection entière. Mais pource qu'il n'y a rien plus difficile que de quitter nostre raison, douter nos cupiditez; voire y renoncer du tout, afin de nous adonner à Dieu et à nos frères et méditer en ceste boue terrestre une vie angélique : sainct Paul, pour despes- Irer nos âmes de tous liens, nous rappelle à l'espérance de l'immortalité bienheureuse, disant que nous ne combatons point en vain , d'aulant que Jésus-Christ estant une fois apparu rédempteur, monstrera ù sa dernière venue le fruit du salut qu'il nous a acquis. Et en ceste manière il nous retire de tous allcchemens, qui ont accoustumé de nous esblouir, tellement que nous n'aspirons pas comme il seroit requis à la gloire céleste : et cependant nous adverlit d'estre pèlerins au monde, à ce que l'héritage des cieux ne nous périsse.
4 Or en ces paroles nous voyons que le renoncement de nous-mesmes en partie regarde les hommes, en partie Dieu, voire" principalement. Car quand l'Escriture nous commande de nous porter tellement envers les hommes, que nous les
préférions à nous en honneur, et que nous taschions fidèlement d'advancer leur proulii S elle baille des commandemens, desquels nostre cœur n'est point capable, s'il n'est premièrement vuide de son sentiment naturel. Car r.ous sommes tous si aveuglez et transportez en l'amour de nous-mesmes, qu'il n'y a celuy qui ne pense avoir bonne cause de s'esiever par-dessus tous autres, et de mespriser tout le monde au pris de soy. Si Dieu nous a donné quelcjuc grâce qui soit à estimer, incontinent sous l'ombre décela nostre cœur s'eslève : et non-seulement nous nous entions, mais quasi crevons d'orgueil. Les vices dont nous sommes pleins, nous les cachons songneusement envers les autres : et nous faisons à croire qu'ils sont petis et légers, ou mesmes aucunesfois les prisons pour vertus. Quant est des grâces, nous les estimons tant en nous, jusquesà les avoir en admiration. Si elles apparoissent en d'autres, voire mesmes plus grandes : à ce que nous ne soyons contraints de leur céder, nous les obscurcissons, ou desprisons le plus qu'il nous est possible. Au contraire, quelques vices qu'il y ait en nos prochains nous ne nous contenions point de les observer â la rigueur : mais les amplifions odieusement. De là vient ceste insolence, qu'un chacun de nous, comme estant exempté de la condition commune, appète prééminence par dessus tous les autres : et sans en excepter un, les mesprise tous comme ses inférieurs. Les povres cèdent bien aux riches, les vileins aux nobles, les serviteurs à leurs maîtres, les iguorans aux sçavans : mais il n'y a nul qui n'ait en son cœur quelque fantasie, qu'il est digue d'estre excellent par- dessus tous les autres.
Ainsi chacun en son endroict, en se flattant nourrit un royaume en son cœur.
Car s'attribuant les choses dont il se plaist, il censure les esprits et les mœurs des autres. Que si on vient à contention, lors l^e venin sort et se monstre. 11 en y a bien plusieurs qui ont quelque apparence de mansuétude et modestie, ce pendant qu'ils ne voyent rien qui ne viene à
1) r.om. XII, 10; Phil. II, 3.
gré : mais combien y en a-il peu qui gardent douceur et modestie, quand on les picque et irrite? Et de faict, cela ne se peut autrement faire, sinon que ceste peste mortelle de s'aimer et exalter soymesme, soit arracl^>ée du profond du cœur, comme aussi l'Escriture l'en arraclie. Car si nous escoulons sa doctrine, il nous faut souvenir que toutes les grâces que Dieu nous a faites, ne sont pas nos biens propres, mais dons gratuits de sa largesse. Pourtant si quelqu'un s'enorgueillit, il démonstre en cela son ingratitude. Qui est-ce qui te magnifie? dit sainct Paul. Et si tu as receu toutes choses, pourquoy t'en glorifics-lu, comme si elles ne t'estoyent pas données^? D'autre part, recognoissans assiduellement nos vices, nous avons à nous réduire à humilité.
Ainsi, il ne restera rien en nous qui nous puisse enfler : mais plustost y aura grande matière de nous dém.eitre et abatre.
D'avantage, il nous est commandé que tous les dons de Dieu (jue nous voyons en nos prochains, nous soyent en tel honneur et révérence qu'à cause d'eux nous honorions les personnes ausquelles ils résident. Car ce seroit trop grande audace et impudence, de vouloir despouiller un homme de l'honneur que Dieu luy a fait. Il nous est derechef commandé de ne regarder point les vices, mais les couvrir : non pas pour les entretenir par flatterie, mais à ce que nous n'insultions point à celuy qui a commis quelque faute, veu que nous luy devons porter amour et honneur. De là il adviendra qu'à quiconque que ce soit que nous ayons aS'aire, non-seulement nous nous porterons modestement et modérément, mais aussi en douceur et amitié : comme au contraire jamais on ne parviendra par autre voye en vraye mansuétude, qu'en ayant le cœur disposé à s'abaisser, et honorer les autres.
5 Quant est de faire nostre devoir à chercher l'utilité de nostre prochain, combien y a-il de difficulté? Si nous ne laissons derrière la considération de nous-mesmes, et nous despouillons de toute aiîection charnelle, nous ne ferons
1} 1 Cor. IV, 7.
rien en cest endroict. Car qui est-ce qui accomplira les offices que sainct Paul requiert en charité, sinon qu'il ait renoncé à soy, afin de s'adonner du tout à ses prochains? Charité, dit-il, est patiente, débonnaire : elle n'est point fascheuse, n'insolente : elle n'a nul orgueil, nulle envie : elle ne cherche point son propre^, etc. S'il n'y avoit que ce seul mot-là, que nous ne devons point chercher nostre propre utilité, encores ne faudroit-il pas faire peu de force à nostre nature, laquelle nous tire tellement en l'amour de nous-mesmes, qu'elle ne nous souffre point aisémei.t d'estre nonchalans en ce qui nous est bon, pour veiller sur le proulit des autres : ou plustost quitter nostre droict,pour le céder à nos prochains. Or l'Escriture pour nous mener à ceste raison, nous remonstre que tout ce que nous avons receu de grâce du Seigneur, nous a esté commis à ceste condition, que nous le conférions au bien commun de l'Eglise. Et pourtant que l'usage légitime d'icelle est une amiable et libérale communication envers nos prochains, pour suyvre une telle communication, on ne pouvoit trouver une meilleure reigle ne plus certaine, que quand il est dit, tout ce que nous avons de bon, nous avoir esté baillé en garde de Dieu : et ce à telle condition qu'il soit dispensé au proufit des autres, ïoutesfois l'Escriture passe encores outre, en accomparant les grâces qu'a un chacun de nous, à la propriété qu'a chacun membre en un corps humain. Nul membre n'a sa faculté pour soy, et ne l'applique point à son usage particulier, mais en use au proulit des autres : et n'en reçoit nulle utilité, sinon celle qui procède du proulit qui est communément espandu par tout le corps. En ceste manière l'homme fidèle doit exposer tout son pouvoir à ses frères, ne prouvoyant point en particulier à soy, sinon qu'en ayant tousjours son intention dressée à l'utilité commune de l'Eglise-. Pourtant que nous tenions ceste reigle, en bien faisant et exerçant humanité : c'est que de tout ce que le Seigneur nous a donné
1} 1 Cor. xm, '..
2) 1 Coi. XI!, 12