‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 62 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE IX

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eus, à grand'peine hiissoiis-iious de l'avoir en (elle adiiiiiailon, que nous en sommes quasi tous eslourdis, comme si elleconienoit en soy toute félicité? Or s'il estmestierque le Seigneur nous instruise ainsi, noslre office est d'escouter ses renionstrances, par lesquelles il resveille nostre nonchalance, à ce que contemnant le monde, nous aspirions de tout nostre cœur à la méditation de la vie future.

3 Toutesfois les fidèles doyvent s'accoustumer à un tel contemnement de la vie présente, lequel n'engendre point une hayned'icelle,ni ingratitude envers Dieu.

Car comi^ien que ceste vie soit jilene de misères inilnies, toutesfois à bon droict elle est nombrée entre les bénédictions de Dieu, lesquelles ne sont point à mespriser. Pourtant si nous ne recognoissons nulle grâce de Dieu en icelle, nous sommes coulpables d'une grande ingratitude. Singulièrement elle doit estre aux fidèles tesmoignage de la bénévolence du Seigneur, veu qu'elle est destinée du tout à advancer leur salut. Car le Seigneur, devant que nous révéler plenement l'héritage de la gloire immortelle, se veut déclairer Père à nous en choses moindres : asçavoir en ses bénétices que nous recevons journellement de sa main.

Puis doncques que ceste vie nous sert à entendre la bonté de Dieu, n'en tiendronsnous conte comme si elle n'avoit nul bien en soy? Parquoy il faut que nous ayons ce sentiment et affection, de la réputer estre don de la bénignité divine, lequel n'est point à refuser. Car quand les tesmoignages de l'Escriture défaudroyent, lesquels néanlmoins ne défaillent pas, encores la nature mesme nous exhorte que nous devons rendre action de grâces ùDieu, d'autantqu'il nousacréézet misen ce monde, d'autantqu'il nous y conserve et nous administre toutes choses nécessaires pour y consister. D'avantage, ceste raison est encores plus grande, si nous réputons qu'il nous y prépare à la gloire de son royaume. Car il a une fois ordonné que ceux qui doyvent estre couronnez au ciel, bataillent premièrement en terre : afin de ne point triompher jusques après avoir surmonté les difficultez de la guerre, et avoir obtenu victoire.

Or l'autre raison a aussi son poids : c'est que nous commençons yci à gouster la douceur de sa bénignité en ses bénéfices, à ce que noslre espoir et désir soit incité à en appéter la pieno révélation. Après que nous aurons cela arresté, asçavoir que c'est un don de la clémence divine que la vie terrienne, pour leipiel, comme nous luy sommes obligez, aussi qu'il nous en faut estre recognoissans : lors il sera temps de descendre à considérer la malheureuse condition d'icelle, afin de nous desvelopper de ceste trop grande cupidité : à la(iuelle (comme nous avons monstre) nous sommes enclins naturellement.

4 Or tout ce que nous esterons à l'amour désordonnée d'icelle, il faudra le transférer au désir de la vie céleste. Je confesse bien que ceux qui ont jugé que nostre souverain bien seroit de ne naistre jamais : le second, de mourir bien tost, ont eu bonne opinion selon leur sens humain. Car veu qu'ils esloyent Payens destituez de la lumière de Dieu, et de vraye religion, que pouvoyent-ils veoir en la vie terrienne, sinon toute povrelé et horreur? Ce n'estoit pas aussi sans raison que le peuple des Scythes pleuroit à la nativité de ses enfans : et quand quelqu'un de leurs parens mouroit, qu'ils s'en resjouissoyent et faisoyent teste solennelle : mais ils ne proulitoyent de rien en cela. Car pource que la vraye doctrine de foy leur défailloir, ils ne voyoyent point comment ce qui n'est ne bienheureux ne désirable de soy-mesme, tourne en salut aux fidèles. Par(iuoy la fin de leur jugement estoit désespoir. Que les serviteurs de Dieu doncques suyvent tousjours ce but, en estimant ceste vie mortelle : c'est que voyans qu'il n'y a que luisère en icelle, ils soyent plus à délivre et plus dispos à méditer la vie future et éternelle. Quand ils seront venus à les comparer ensemble, lors non- seulement ils pourront passer légèrement la première, mais aussi la contemner, et ne l'avoir en nulle estime au pris de la seconde. Car si le ciel est nostre pais, qu'est-ce autre chose de la terre qu'un passage en terre estrange? et selon qu'elle nous est maudite pour le péché, un exil mesme et bannissement ? Si le départe-

ment de ce nionde est une entrée à vie, qu'est-ce autre chose de ce nionde qu'un sépulclire? et demeurer en icoluy, qu'estce autre ciiose que d'eslre plongez en la mort? Si c'est liberté que d'eslre délivré de ce corps, qu'est-ce autre chose du corps qu'une prison? Et si noslre souveraine félicilé est de jouir de la présence de Dieu, n'est-ce pas misère de n'en point jouir? Or jusques à ce que nous sortions de ce monde, nous serons comme eslongnez de Dieu^ Parquoy si la vie terrienne est accomparée à la vie céleste, il n'y a doute qu'elle peut estre mesprisée, et quasi estimée comme fiente. Bien est vray que nous ne la devons jamais hayr, sinon d'autant qu'elle nous détient en sujétion de péché : combien encores que proprement cela ne lui es( pas à imputer. Quoy qu'il en soit, si nous faut-il tellement en estre las ou faschez, qu'en désirant d'en veoir la fin, nous soyons cependant appareillez de demeurer en icelle, au bon plaisir de Dieu : afin que nostre ennuy soit loing de tout murmure et impatience. Car c'est comme une station en laquelle le Seigneur nous a colloquez, et en laquelle il nous faut demeurer jusques à tant qu'il nous en rappelle. SainctPaul déplore bien sa condition, de ce qu'il est détenu comme lié en la prison de son corps plus long temps qu'il ne voudroit : et souspire d'un désir ardent qu'il a d'eslre délivré'''. Touiesfois pour obtempérer au vouloir de Dieu, il proteste qu'il est prest à l'un et à l'autre : pource qu'il se cognoissoit debleur de Dieu à glorifier son nom, fust parviefust par mort^ Or c'est à faire au Seigneur de déterminer ce qui est expédient pour sa gloire. Parquoy s'il nous convient de vivre et mourir à luy, laissons à son bon plaisir tant nostre vie que noslre mort : tellement néantmoins que nous désirions tousjours nostre mort, et la méditions assiduellement, mesprisans ceste vie mortelle au pris de l'immortalité future, et désirans d'y renoncer toutesfois et quanles qu'il plaira au Seigneur, à cause qu'elle nous détient en servitude de péché.

5 Mais cela est une chose semblable à

1) 2 Cor. V, 6.

3) Phil. I, 2!.

2; Rom. vu, Ï4.

un monstre, que plusieurs qui se vantent d'eslre Chresliens, au lieu de désirer la mort l'ont en telle horreur, qu'incontinent qu'ils en oyent parler, ils tremblent comme si c'estoii le plus grand malheur qui leur peust advenir. Ce n'est point de merveille si le sens naturel est esmeu et eslonné, quand nous oyons parler que nostre corps doit estre séparé de l'àme : mais cela n'est nullement tolérable, qu'il n'y ait point tant de lumière en un cœur chreslien, qu'elle puisse surmonter et opprimer ceste crainte telle quelle, par une plus grande consolation. Car si nous considérons que ce tabernacle de nostre corps, lequel est infirme, vicieux, corruptible, caduque, et tendant à pourriture, et de faict est quasi démoli, afin d'estre après restauré en une gloire parfaite, ferme, incorruptible, et céleste : la foy ne nous contraindra-elle point d'appeler ardemment ce que nature fuit et a en liorreur? Si nous petisons que parla mort nous sommes rappelez d'un misérable exil, afin d'habiter en nostre pais, voire noslre pais céleste, n'aurons-nous pas à concevoir une singulière consolation de cela? Mais quehju'un objectera, que toutes choses désirent de persister en leur estre. Je le confesse : et pour ceste cause je maintien qu'il nous faut aspirer à l'immortalité future, là oîi nous aurons une considération arrestée, laquelle n'apparoist nulle part en terre.

Car sainct Paul enseigne trèsbien les fidèles de marcher alaigrement à la mort:

non pas comme s'ils vouloyent estre desveslus : mais pource qu'ils désirent estre encores mieux revestus ^ Est-ce raison que les besles brutes, et mesmes les créatures insensibles, jusques au bois et pierres, ayans comme quelque sentiment de leur vanité et corruption, soyent en attente du jour du jugement pour estre délivrées d'icelle ^ : nous au contraire, ayans premièrement quelque lumière de nature, d'avantage estans illuminez de l'Esprit de Dieu, quand il est question de nostre estre, n'eslevions point les yeux par-dessus ceste pourriture terrienne ? 3Iais ce n'est pas mon intention

1) 2 Cor. V, 2, 4.

2) Rom. YIII, 19.

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