‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 76 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XI

luy qui besongne, le loyer n'est pas imputé selon la grâce, mais selon la debte*. Au contraire, à celuy qui ne besongne point, mais qui croit en celuy qui justifie l'inique, la foy est imputée ù justice. Pourroit-il parler plus clairement qu'en disant cela? C'est qu'il n'y a nulle juslice de foy, sinon quand il n'y a nulles œuvres ausquelles soit deu aucun loyer : et que lors linalement la foy est imputée à justice, quand la justice nous est donnée par grâce, nondeue.

21 Maintenant regardons si ce qui a esté dit en la définition par nous mise, est vray : c'est que la justice de foy n'est autre chose que réconciliation avec Dieu, laquelle consiste en la rémission des péchez. Il nous faut tousjours revenir à ceste maxime : c'est que l'ire de Dieu est préparée à tous ceux qui persistent d'estre pécheurs. Ce qu'Isaïe a bien déclairé parlant ainsi, La main de Dieu n'est point accourcie, qu'il ne nous puisse sauver : et son aureille n'est point estoupée, qu'il ne nous puisse ouyr. Mais nos iniquitez ont fait un divorce entre luy et nous : et nos péchez ont destourné sa face de nous à ce qu'il ne nous exauce point ^. Nous oyons que le péché est une division entre Dieu et l'homme, et destourne la face de Dieu du pécheur. Et de vray il ne se peut autrement faire : car c'est une chose qui ne convient nullement à sa justice, d'avoir alliance avec le péché. Pour laquelle cause sainct Paul dit que iMiomme est ennemy de Dieu, jusques à ce qu'il soit restitué en sa grâce par Christ ^. Celuy doncques que Dieu reçoit en amour, est dit estre justifié : pource qu'il ne peut recevoir personne pour estre conjoiuct avec soy, que de pécheur il ne le face juste. Nous adjoustons que cela est fait par la rémission des péchez. Car si on considère ceux qui sont réconciliez à Dieu selon leurs œuvres, on les trouvera pécheurs : et néantmoins il faut qu'ils soyent du tout purs et nets de péché. Il appert doncques que ceux que Dieu reçoit en grâce ne sont autrement faits justes, sinon qu'ils sont purifiez, entant que leurs macules sont efifacées par la rémission

que Dieu leur fait, tellement qu'une telle justice se peut en un mot appeler Rémission des péchez.

22 L'un et l'autre est trèsbien déclairé par ces paroles de sainct Paul que j'ay amenées ci-dessus, où il dit que Dieu estoit en Christ, se réconciliant le monde, n'imputant point aux hommes leurs fautes : et nous a commis la parole de réconciliation. Après il adjouste la somme de son ambassade : c'est que celuy qui estoit pur et net de péché, a esté fait péché pour nous^ : c'est-à-dire sacrifice sur lequel tous nos péchez ont esté transférez, afin que nous fussions justes en luy devant Dieu. Il nomme indifféremment Justice et Réconciliation en ce passage : tellement que nous entendons l'un estre contenu sous l'autre. La manière d'obtenir ceste justice est aussi expliquée, quand il dit qu'elle gist en ce que Dieu ne nous impute point nos péchez. Pourtant que nul ne demande plus comment c'est que Dieu nous justifie, quand sainct Paul dit expressément que c'est entant qu'il nous réconcilie à soy, ne nous imputant point nos péchez. Comme aussi en l'épistre aux Romains, il prouve que justice est imputée à l'homme sans les œuvres, par le tesmoignage de David : pource qu'il prononce l'homme bienheureux duquel les iniquitez sont remises, duquel les pé(;hez sont cachez, et auquel les fautes ne sont point imputées ^ Il n'y a point de doute que David n'ait signifié Justice par le nom de Béatitude. Puis qu'il afferme qu'elle consiste en rémission des péchez, il n'est jà mestier que nous la définissions autrement. Pourtant Zacharie père de Jehan- Baptiste constitue la cognoissance de salut en la rémission des péchez ^. Suyvant laquelle reigle sainct Paul conclud la prédication qu'il fit aux Antiochiens, de la somme de leur salut, en ceste manière : Par Jésus-Christ la rémission des péchez vous est annoncée : et de toutes les choses dont vous ne pouviez estre justifiez par la loy de Moyse, quiconque croit en luy est justifiée II conjoinct tellement la justice avec la rémission des péchez, qu'il monstre que c'est une mesme chose. C'est

1) Rom. IV, 4.

3J Rnm. V, 10.

Is. LIX, 1, 2.

1) î Cor. V, 19, 3) Luc I, 77.

2) Rom. IV, 6.

4) Acl. XUI, Î8.

doncques à bon droict qu'il argue tousjours la justice que nous obtenons par la bonté de Dieu, estre gratuite. Et ne doit ceste forme de parler sembler nouvelle quand nous disons que les fidèles sont justes devant Dieu, non point par leurs œuvres, mais par acception gratuite : veu que l'Escriture en use tant souvent, et que les anciens Docteurs mesmes parlent quelque fois ainsi ; comme sainct Augustin, quand il dit que la justice des saincts durant ceste vie consiste plus en la rémission despéchezqu'en perfection de vertu ^ à quoy respondent ces belles sentences de sainct Bernard, que la justice de Dieu est de ne point pécher : la justice de l'homme est l'indulgence et pardon qu'il obtient de Dieu.

Item, que Christ nous est justice, nous faisant absoudre : et qu'il n'y a autres justes, sinon ceux qui sont receus à merci -.

23 De cela aussi il s'ensuyt bien que c'est par le seul moyen de la justice de Christ que nous sommes justifiez devant Dieu : ce qui vaut autant comme qui diroit, l'homme n'estre pas juste de soymesme : mais pource que la justice de Christ luy est communiquée par imputation ; ce qui est une chose digne d'estre diligemment observée. Car ainsi s'esvanouit ceste fantasie, de dire que l'homme soit justifié par foy, entant que par icelle il reçoit l'Esprit de Dieu, duquel il est rendu juste. Ceci est fort contraire à la doctrine ci-dessus mise : car il n'y a nulle doute queceluy qui doit chercher justice hors de soy-mesme, ne soit desnué de la siene propre. Or cela est clairement monstre de l'Apostre, quand il dit que celuy qui estoit innocent a soustenu nos forfaits, estant présenté en sacrifice pour nous afin que fussions en luy justes devant Dieu 2. Nous voyons qu'il met nos-

1) De civitate Dn, lib. XIX, c?p. XXVIl.

2) Serm. XXI,XXni, fn Cantio.

î) 5 Cor. y, 21.

tre justice en Christ, non pas en nous : que la justice ne nous appartient d'autre droict, sinon en ce que nous sommes participans de Christ : car en le possédant, nous possédons avec luy toutes ses richesses. Et ne répugne rien à cela ce qu'il dit en un autre lieu, que le péché a esté condamné de péché en la chair de Christ, afin que la justice de Dieu fust accomplie en nous^ Où il ne signifie autre accomplissement que celuy que nous obtenons par imputation. Car le Seigneur Jésus nous communique en telle sorte sa justice, que par une vertu inénarrable elle est transférée en nous, entant qu'il appartient au jugement de Dieu. Qu'il n'ait voulu autre chose dire, il appert de la sentence qu'il avoit mise un peu au paravant : c'est que comme par la désobéissance d'un nous sommes constituez pécheurs, aussi par l'obéissance d'un nous sommes justifiez^. Qu'est-ce autre chose, de colloquer nostre justice en l'obéissance de Christ, sinon affermer que nous sommes justes parce que l'obéissance de Christ nous est alloée, et receue en payement comme si elle estoit nostre ?

Pourtant il me semble que sainct Ambroise a trèsbien prins l'exemple d'icelle justice en la bénédiction de Jacob ^ : c'est que comme Jacob, n'ayant point mérité de soy-mesme la primogéniture, estant caché sous la personne de son frère : et vesiu de sarobbe, laquelle rendoit bonne odeur, s'est insinué à son père pour recevoir la bénédiction en la personne d'autruy : ainsi qu'il nous faut cacher sous la robbe de Christ nostre frère premier-nay, pour avoir tesmoignage de justice devant la face de nostre Père céleste. Et certes c'est la pure vérité. Car pour comparoistre devant Dieu en salut, il faut que nous sentions bon de sa bonne odeur, et que nos vices soyent ensevelis de sa perfection.

1) Rom. Vm, 3, 4. î) Rom. T, 1».

3) De Jacobo el vUa biala, lib. U.

Page 1