LIVRE 111, CHAPITRE XII
prie, qu'emporte ceste sentence? Car si les saincts ont ceste seule espérance, que deviendra la liance des œuvres? Car en disant que c'est leur espérance seule, il ne leur en laisse nulle autre. Semblablement sainct Bernard, Où est-ce, dit-il, que les intirmes trouveront vray repos et ferme seureté, qu'aux playes de noslre Sauveur? J'habite là d'autant plus seurement , qu'il est puissant à sauver. Le monde est après pour me troubler, mon corps me grève, le diable est aux embusches pour me surprendre : je ne tomberay, d'autant que je suis appuyé sur une ferme pierre. Si j'ay griefvement péché, ma conscience est troublée : mais elle ne sera point confuse, quand il me souviendra des playes du Seigneur. De cela il conclud après : Pourtant mon mérite est la miséricorde du Seigneur. Je ne suis point povre en mérite, pendant que le Seigneur est riche en miséricorde : d'autant que les miséri(;ordes du Seigneur sont grandes, je suis abondant en mérites. Chanteray-je mes justices? Seigneur, il me souviendra de ta justice seule, car icelle est la mienne : car tu m'as esté fait justice de par Dieu ton Père ^ Item en un autre passage : Voyci tout le mérite de l'homme, c'est de mettre tout son espoir en celuy qui sauve tout l'homme. Semblablement en un autre lieu, retenant la paix ou repos de conscience à soy, et laissant la gloire à Dieu, il dit, Que la gloire te demeure sans qu'on en diminue une seule goutte : c'est bien assez pour moy si j'ay paix. Je renonce du tout à gloire, de peur que si j'usurpe ce qui n'est pas mien, je perde aussi ce qui m'est donné 2. En un autre lieu encores plus ouvertement : Pourquoy l'Eglise se souciera-elle des mérites , puis qu'elle a matière de se glorifier plus ferme et plus certaine au bon plaisir de Dieu^ Il ne faut point doncques demander par quels mérites nous espérons d'avoir vie : sur tout quand nous oyons par la bouche du Prophète, Je ne le feray point à cause de vous, mais à cause de moy, dit le Seigneur*. Il suffit doncques à mériter, de sçavoir que les mérites
1) Svp. Canlicserm. LXI. 2) Serra. XIII, In Cantie. 3) Serm. LXVIII. V) Ezéeh. XXXVI, -24, 32.
ne suffisent point : mais comme c'est assez pour mérite, de ne présumer de nuls mérites : aussi d'en estre desnué , c'est assez pour condamnation. Or quant à ce qu'il prend le mot de Mérites pour bonnes œuvres, il faut pardonner cela à la coustume de son temps : et en condamnant ceux qui n'ont point de mérites, il veut estonner les hypocrites , lesquels en se donnant toute licence s'esgayent contre la grâce de Dieu : comme il se déclaire tantost après, disant que l'Eglise est bienheureuse ayant des mérites sans présomption, et pouvant hardiment présumer sans mérites : pource qu'elle a juste matière de présomption, mais non pas de ses mérites; elle a des mérites, mais non pas pour présumer. Il adjouste, que de ne rien présumer c'est mériter : ainsi, que l'Eglise peut d'autant plus hardiment présumer, qu'elle ne présume point:
pource qu'elle a ample matière de se glorifier aux grandes miséricordes de Dieu.
4 II est ainsi de vray. Car toutes les consciences qui sont bien exercitées en la crainte de Dieu , trouvent qu'il n'y a point d'autre retraite en laquelle elles se puissent seurement reposer, quand il est question de conter avec Dieu. Car si les estoilles, lesquelles semblent durant la nuict trèsclaires et reluisantes, perdent toute leur lumière quand elles vienent au soleil : que pensons-nous qu'il adviendra à la plus grande innocence qu'on puisse imaginer en l'homme, quand elle sera comparée avec la pureté de Dieu? Car lors sera un examen rigoureux à merveilles, lequel atteindra jusques aux plus secrettes cogitations du cœur : et comme dit sainct Paul, révélera tout ce qui est caché en ténèbres, et descouvrira ce qui est occulte au profond du cœur^ : contraignant la conscience, quoy qu'elle résiste ou recule, de produire eh avant ce que mesmes elle a maintenant oublié. Le diable d'autre part, comme accusateur poursuyvra, pressait de près l'homme, et sçaura bien luy alléguer tous ses forfaits ausquels il l'aura incité. Là toutes les pompes et apparences des bonnes œuvres extérieures, qu'on a maintenant
1) < Cor. IT, 5.
INSTITUTION CIIRESTIENNE.
seules en estime, ne proullteront de rien. Il sera question seulement de la seule syncérité du cœur. Pourtant toute hypocrisie, non-seulement celle dont ceux qui secognoissent secrettenient meschans, se contrefont devant les hommes, mais aussi celle dont un chacun se flatte devant Dieu (comme nous sommes enclins à nous décevoir par trop estimer de nous) sera confuse et trébuschera : combien qu'elle soit maintenant comme enyvrée d'orgueil et outrecuidance. Ceux qui n'eslèvent point leur sens et pensée à tel spectacle, se peuvent bien amieller pour une minute de temps, s'attribuans justice : mais telle justice, qui leur sera incontinent escousse au jugement de Dieu : ainsi qu'un homme, après avoir songé de grandes richesses, se trouve vuide quand il est esveillé. Au contraire, tous ceux qui chercheront comme devant Dieu la vraye reigle de justice, trouveront pour certain que toutes les œuvres des hommes, si on les estime selon leur dignité, ne sont qu'ordure et vilenie : et que ce qu'on juge communément estre justice, n'est que pure iniquité devant Dieu : que ce qu'on juge intégrité, n'est que pollution : ce qu'on juge gloire, n'est qu'ignominie.
5 Après avoir contemplé ceste perfection de Dieu, il nous faut lors descendre à nous regarder sans nous flatter, et sans nous décevoir en l'amour de nous-mesmes. Car ce n'est point de merveilles si nous sommes aveugles en cest endroict, ce pendant que nul de nous ne se garde de ceste folle et dangereuse affection que nous avons à nous aimer : laquelle l'Escriture monstre estre naturellement enracinée en nous. La voye d'un chacun, dit Salomon , est droicte devant ses yeux.
Item, tous hommes pensent leurs voyes estre bonnes ^ Mais quoy? Par cest erreur un chacun est-il absous? Plustost au contraire, comme il dit conséquemment, le Seigneur poise les cœurs : c'est-à-dire, ce pendant que l'homme se flatte en l'apparence extérieure de justice qu'il a, le Seigneur examine en sa balance toute l'iniquité et ordure cachée au cœur. Puis doncques qu'ainsi est qu'on ne proufite
1) Prov. XXI, î;IVI,2.
de rien en se flattant, ne nous trompons point nous-mesmes volontairement en nostre ruine. Or pour nous droictement esplucher, il faut tousjours rappeler nosire; conscience au throne judicial de Dieu. Car sa lumière est bien requise pour révéler et descouvrir les cachettes de nostre perversité, lesquelles sont autrement trop profondes et obscures. Si nous faisons cela, lors nous verrons que veut dire ceste sentence, qu'il s'en faut beaucoup que l'homme soit justifié devant Dieu, veu qu'il n'est que pourriture et vermine inutile et abominable, et qu'il boit l'iniquité comme l'eau'. Car qui est-ce qui sera pur et monde? ce qui est conceu de semence immonde? non pas un seuP. Nous expérimenterons aussi ce que disoit Job de soy. Si je me veux monstrer innocent, ma bouche propre me condamnera : si je me veux dire juste , elle me prouvera meschant^. Car la complainte que faisoit le Prophète de son temps, n'appartient point à un siècle seulement, mais communément à tous aages, c'est que tous ont erré comme brebis esgarées, un chacun a décliné en sa voye''. Car il comprend là tous ceux ausquels doit estre communiquée la grâce de rédemption. Or la rigueur de cest examen se doit pour~ suyvre jusques à ce qu'elle nous ait doutez d'un estonnement de nous-mesmes, pour nous disposer à recevoir la grâce de Jésus- Christ. Car celuy qui pense estre capable d'en jouir, sinon qu'il se soit démis de toute hautesse de cœur, se trompe grandement. Ceste sentence est notoire , que Dieu confond les orgueilleux, et donne grâce aux humbles^.
6 Mais quel est le moyen de nous humilier, sinon qu'estans du tout vuides et povres, nous donnions lieu à la miséricorde de Dieu? Car je n'appelle pas Humilité, si nous pensons avoir quelque chose de résidu. Et de faict, on a enseigné par ci-devant une hypocrisie pernicieuse, en conjoignant ces deux choses : qu'il nous faloit sentir humblement de nous devant Dieu, et avoir néantmoins nostre justice en quelque estime. Car si nous confes-
1) Job XV, 16.
3) Job IX, i
8) 1 Pierre V, 3 ; Jacq. IV, 6.
2) Job XIV, 4.
\) Is. LUI, 6.