LIVRE m, CHAPITRE XII
sons autrement devant Dieu que nous ne pensons en nostre cœur, nous luy mentons impudemment. Or nous ne pouvons pas sentir de nous comme il appartient, que tout ce qui semble advis estre excellent en nous, ne soit entièrement mis sous le pied. Quand nous oyons doncques de la bouche du Prophète, que le salut est appareillé aux humbles* : d'autre part, ruine à la fierté des orgueilleux : premièrement pensons que nous n'avons nul accès à salut, sinon en nous démettant de tout orgueil, et en prenant vraye humilité : secondement, que cesie humilité n'est point une modestie, par laquelle nous quittions un seul poil de nostre droict pour nous abbaisser devant Dieu, (comme nous appelons entre les hommes ceux-là humbles, qui ne s'eslèvent pas en tierté, et ne desprisent point les autres, combien qu'ils se pensent valoir quelque chose :) mais que c'est une déjection de riostrecœur,sansfeintise,procédanted'un droict sentiment de nostre misère et povreté, dont nostre cœur soit ainsi abatu. Car l'humilité est ainsi descrite tousjours en la Parole de Dieu. Quand le Seigneur parle ainsi par Sophonie , J'osteray du milieu de toy tout. homme s'esgayant, et ne laisseray sinon les affligez et les povres, et iceux espéreront en Dieu^ : ne dénionstre-il pas clairement qui sont les humbles? asçavoir, qui sont affligez par la <;ognoissance de leur povrelé? Au contraire, il signifie les orgueilleux par ceux quis'esgayent : par ce que les hommes estans en prospérité ont accoustumé de s'esgayer. D'avantage, il ne laisse rien aux humbles qu'il veut sauver , sinon la seule espérance en Dieu. Pareillement en Isaïe, A qui regarderay-je, sinon au povre, brisé et affligé en son esprit, et qui tremble à mes paroles? Et derechef, le Seigneur haut et eslevé, habitant en son siège éternel, habitant en sa magnificence, est pareillement avec les humbles et affligez en leurs esprits, afin de vivifier l'esprit des humbles et le cœur des affligez'. Quand nous oyons tant de fois le nom d'Affliction, il nous faut entendre comme une playe dont le cœur soit tellement na-
vré, que tout l'homme en soit abatu en terre sans se pouvoir eslever. Il est besoin que nostre cœur soit navré d'une telle affliction , si nous voulons estre exaltez avec les humbles. Si cela ne se fait, nous serons humiliez par la main puissante de Dieu en nostre confusion et honte.
7 D'avantage, nostre bon Maistre non content de paroles , nous a dépeint en une similitude, comme en un tableau, la vraye image d'humilité. Car il nous propose le Publicain, lequel se tenant loing, et n'osant point lever les yeux en haut, avec grans gémissemens prie en ceste sorte, Seigneur, sois-moy propice, à moy, qui suis povre pécheur *. Ne pensons point que ce soyent signes d'une modestie feinte, qu'il n'ose regarder le ciel, approcher près, et qu'en frappant sa poictrine il se confesse pécheur : mais ce sont tesmoignages de l'affection du cœur. Il propose de l'autre costé le Pharisien, lequel rend grâces à Dieu de ce qu'il n'est point tel que les autres, larron, ou injuste, ou paillard : qu'il jusne deux fois la semaine, et donne les décimes de tous ses biens. Il confesse ouvertement qu'il tient sa justice de la grâce de Dieu : mais pource qu'il se confie estre juste par œuvres, il s'en retourne abominable à Dieu : au contraire, le Publicain est justifié par la cognoissance de son iniquité. Nous pouvons veoir de cela, combien est plaisante à Dieu nostre humilité, tellement qu'un cœur n'est point capable de recevoir la miséricorde de Dieu, qu'il ne soit vuide de toute opinion de sa propre dignité : de laquelle il ne peut estre occupé, que l'entrée ne soit fermée à la grâce de Dieu. Et afin qu'il n'y eust doute aucune de cela, le Seigneur Jésus a esté envoyé de son Père en terre avec ce mandement, d'apporter bonnes nouvelles aux povres, médeciner ceux qui sont affligez en leur cœur, prescher liberté aux captifs, ouverture aux enserrez, consoler les languissans, leur donner gloire au lieu de cendres, de l'huile au lieu de pleur, robbe de joye au lieu de tristesse ^ Suyvant ce mandement, il n'invite à recevoir sa bénéticence sinon ceux qui sont char-
1) Vf. XVIIT, 28.
3) li.LïVl, 2;LVII, 13
Soph. m, 11, 12.
1) Luc XVIII, 13.
2) Is. LXi, 1-3.
INSTITUTION CHRESTiENNE.
gez et travaillez. Comme il dit en l'autre passage, qu'il n'est point venu pour appeler les justes, mais les pécheurs ^
8 Parquoy si nous voulons donner lieu à la vocation de Christ , il faut que toute arrogance et présomption soitloing de nous. Par Arrogance j'enten l'orgueil qui s'engendre d'une folle persuasion de justice, quand l'homme pense avoir quelque chose, dont il mérite estre agréable à Dieu : par Présomption j'enten une nonchalance charnelle, qui peut estre sans aucune fiance des œuvres. Car il y a plusieurs pécheurs , lesquels d'autant qu'estans enyvrez de la douceur de leurs vices, ne pensent point au jugement de Dieu , sont tellement eslourdis en euxmesmes, qu'ils n'aspirent nullement à la miséricorde qui leur est présentée. Or il ne faut pas moins chasser une telle nonchalance, qu'abatre toute confiance de nous-niesmes , si nous voulons estre à délivre pour courir à Christ, afin qu'il nous remplisse de ses biens. Car jamais nous ne nous confierons bien en luy, sinon en nous desfiant du tout de nousmesmes : jamais nous ne lèverons bien nostre cœur en luy, qu'il ne soit premier abatu en nous : jamais nous ne recevrons droicte consolation de luy, sinon
que nous soyons désolez en nous. Nous sommes doncques lors disposez à recevoir et obtenir la grâce de Dieu, quand nous estans démis de toute fiance de nousmesmes, nous avons nostre seul appuy sur sa bonté : et comme dit sainct Augustin, ayans oublié nos mérites, recevons les grâces de Christ ^ Pource que s'il cherchoit en nous quelque mérite, jamais nous ne viendrions à ces dons. Et sainct Bernard s'accorde trèsbien avec luy, en accomparant les orgueilleux, qui attribuent tant peu que ce soit à leur mérite, à des serviteurs desloyaux : pource qu'ils se retienent la louange de la grâce, laquelle n'a fait que passer par eux ^. Comme si une paroy se vantoit d'avoir engendré la clairté, laquelle elle reçoit par une fenestre. Afin de ne nous arrester point yci trop, que nous ayons ceste reigle qui est briefve, mais est générale et trèscertaine : c'est que celuy qui s'est du tout anéanti et démis (je ne di pas de sa justice qui est nulle, mais de ceste ombre de justice qui nous déçoit) est deuement préparé à recevoir les fruits de la miséricorde de Dieu. Car d'autant qu'un chacun se repose plus en soy-mesme, d'autant met-il plus d'empeschement à la grâce de Dieu.