LIVRE III, CHAPITRE XIV
font autre chose sinon réputcr par les fruits de la vocation, que Dieu les a adoptez pour ses enlaiis. Ce donciiues que dit Salomon, qu'en la craiiile du Seigneur il y a ferme asseuranee ' : (jue les sainets i)Our esire exaueez de Dieu usent aucunesfois de cesie remoniranee, qu'ils ont cheminé devant sa face en intégrité et simplicité^ : tout cela n'a point de lieu à faire fondement pour édilier la conscience : mais lors seulement peut valoir, quand on le prend comme enseigne de la vocation de Dieu.Carlacrainte de Dieu n'est nulle part telle, qu'elle puisse donner ferme asseurance : et tous les sainets entendent bien (ju'ils n'ont pas plene intégrité, ains qui est meslée avec beaucoup d'imperfections et re]i(iues de leur chair : mais pource que des fruits de leur régénération ils prenent argument et signe que le sainct Esprit habile en eux, ils n'ont pas petite matière à se confermer d'attendre l'aide de Dieu en toutes nécessitez : veu qu'ils l'expérimentent Père en si grand'chose. Or ils ne peuvent faire cela, que premièrement ils n'ayent appréhendé la bonté de Dieu, s'asseurans d'icelle par les promesses de l'Evangile tant seulement. Car s'ils commencent une fois de la répuier, selon les œuvres, il n'y aura rien plus incertain ne plus infirme ; veu que si les œuvres sont estimées en elles-mesmes, elles ne menaceront pas moins l'homme de l'ire de Dieu par leur imperfection, qu'elles luy tesmoigneront sa bénévolence par leur pureté tellement quellement accommencée. En somme, ils preschent tellement les bénétices de Dieu, qu'ils ne se divertissent nullement de sa faveur gratuite : en laquelle sainct Paul lesmoigne que nous avons toute perfection haut et bas, de long et de large et de profond 2.
Comme s'il disoit, quelque part que se tournent nos sens, et quand ils monteroyent le plus haut du monde, ou s'estendroyent au long et au large, qu'ils ne doyvent outrepasser ceste borne : c'est decognoistre la dilection de Jésus-Christ envers nous, et se tenir serrez à la bien méditer, pource qu'elle comprend en soy
1) Prov. XIV, 26.
3) Ephés. ni, 18.
2 Rois XX, 3.
toutes mesures. Pour laquelle raison il dii (lu'elle surmonte en prééminence tout sçavoir: adjousiant que (luand nous comprenons comment Dieu nous a aimez en .lésus-Christ, nous sommes remplis en toute pléniiude divine*. Comme ailleurs, en se glorilianl que les lidèles sont victorieux en tous combats, il adjouste la raison et moyen, assavoir, Pour celuy qui les a aimez ^.
"20 Nous voyons maintenant que les sainets ne conçoyvent point une hance de leurs œuvres, qui attribue quelque chose au mérite d'icçlles (veu qu'ils ne les considèrent point que comme dons de Dieu, dont ils recognoissent sa bonté : et signes de leur vocation, dont ils réputenl leur esleclion) ny aussi qui dérogue rien à la justice gratuite que nous obtenons en Christ, veu qu'elle en dépend, et ne peut subsister qu't n icelle. Ce que sainct Augustin démonstre fort bien en peu de paroles, parlant ainsi : Je ne di pas au Seigneur qu'il ne desprise point l'œuvre de mes mains : il est bien vray ([ue je cherche le Seigneur de mes mains, et ne suis point déceu : mais je ne prise pas les œuvres de mes mains. Car je crains, si Dieu les regardoit, qu'il n'y trouvast plus de péchez que de mérites. Seulement je di, et prie et désire cela, qu'il ne desprise point l'œuvre de ses mains. Seigneur doncques, voy ton œuvre en moy, non pas le mien ; car si tu y vois le mien, tu le condamnes, si tu y vois le tien, tu le couronnes. Et de faict, toutes les bonnes œuvres que j'ay, sont de toy^. Nous voyons qu'il met deux raisons pourquoy il n'ose |)oint alléguer ses œuvres à Dieu, asçavoir que s'il a rien de bon, ce n'est pas du sien : secondement, que tout le bien qui est en luy est surmonté par la multitude de ses péchez. De là vient que la conscience, en considérant ses œuvres, conçoit plus de frayeur et estonnement que d'asseurance. Pourtant ce sainct personnage ne veut point que Dieu regarde autrement ses bienfaits, sinon pour cognoistre en iceux la grâce de sa vocation, alin de parfaire l'œuvre qu'il a commencée.
DEpliés. III, 19.
A) In f saint. CXXXVIl.
î) Rom. VIII, 3T
INSTITUTION CIIRESTIENNE.
21 D'avantage, ce que l'Escriture dit, que les bonnes œuvres sont cause pourquoy nostre Seigneur fait bien à ses serviteurs : il faut tellement entendre cela, que ce que nous avons dit ci-dessus demeure en son entier : c'est que l'origine et elTect de noslre salut gist en la dilection du Père céleste : la matière et substance, en l'obéissance de Christ : l'instrument, en l'illumination du sainct Esyrit, c'est-à-dire en la foy : que la tin est, à ce que la bonté de Dieu soit glorifiée. Cela n'empesche point que Dieu ne reçoyve les œuvres, comme causes inférieures. Mms dont vient cela? C'est pource que ceux qu'il a prédestinez par sa miséricorde à l'héritage de la vie éternelle, il les introduit selon sa dispensation ordinaire en la possession d'icelle par bonnes œuvres. Ainsi ce qui précède en l'ordre de sa dispensation, il le nomme cause de ce qui s'ensuyt après. Pour ceste mesme raison l'Escriture semble advis signifier aucunesfois, que la vie éternelle procède des bonnes œuvres : non pas (jue la louange leur en doyve eslre attribuée, mais pource que Dieu justifie ceux qu'il a esleus, pour les glorifier finalement * : la première grâce, qui est comme un degré à la seconde, est nommée cause d'icelle. Toutesfois quand il faut assigner la vraye cause, l'Escriture ne nous meine point aux œuvres, mais nous retient en la seule méditation de la miséricorde de Dieu. Car qu'est-ce
que veut dire ceste sentence de l'Apostre : que le loyer de péché c'est mort, la vie éternelle est grâce de Dieu '? Pourquoy n'oppose-il la justice à péché? comme la vie à la mort? Pour(iuoy ne met -il la justice pour cause de vie, comme il dit le péché estre cause de mort ? Car la comparaison eust esté ainsi entière, la(iuelle est aucunement imparfaite comme il la couche. Mais il a voulu exprimer en ceste comp iraison ce qui estoit vray, asçavoir (|ue la mort est deue à l'homme pour ses mérites : mais que la vie est située en la seule miséricorde de Dieu. Brief, en toutes ces façons de parler, où il est fait mention des bonnes œuvres, il n'est pas (lueslion de la cause pounjuoy Dieu fait bien aux siens, mais seulement de l'ordre (ju'il y tient: c'est qu'en adjoustant grâce sur grâce, il prend occasion des premières de les augmenter par les secondes, et poursuyt tellement sa libéralité, qu'il veut que nous pensions tousjours à son eslection gratuite, laquelle est la fontaine de tous ses bienfaits envers nous. Car combien (^u'il aime et prise les dons qu'il nous eslargit journellement selon qu'ils procèdent de ceste source-là, toutesfois pource que nostre oflTice est de nous tenir arrestez à l'acceptation gratuite, laquelle seule peut affermir nos âmes, il convient mettre en second degré les dons de son Esprit, desquels il nous enrichit, en sorte qu'ils ne déroguent point à la première cause.