LIVRE III, CÏIAPITRE XIV
mains ' ? Mais il faut que ces Pliarisiens se souvienciit de ce qui en est dit en un autre lieu : Pouniuoy délivrez-vous vostre argent, et n'en achetez point de pain ? pourquoy prenez-vous peine en choses qui ne vous peuvent rassasier^? 3Iessieurs nos maisires peuvent bien sans grande difficulté disputer de ces matières , estans en leurs escholes assis mollement sur des coussins : mais quand le souverain Juge apparoistra du ciel en son Tlirone judicial, tout ce qu'ils auront déterminé ne proulltera guères :
ains s'esvanouira comme fumée. Or c'estoit ce qu'il l'aloit yci chercher : quelle tiance nous pourrons apporter , pour nous défendre en cest liorrible jugement , et non pas ce qu'on en peut babiller ou mentir en quehiue anglet d'une Sorbonne.
16 II nous faut chasser yci deux pestes de nos cœurs : c'est de n'avoir nulle fiance en nos œuvres, et ne leur attribuer aucune louange. L'Escrilure çà et là nous en oste la fiance, disant que toutes nos justices ne sont qu'ordure et puanlise devant Dieu, sinon qu'elles tirent bonne odeur de la justice de Jésus- Christ : qu'elles ne peuvent sinon provoquer la vengence de Dieu, si elles ne sont supportées par le pardon de sa miséricorde. Ainsi elle ne nous laisse rien de reste , sinon que nous implorions la clémence de nostre Juge, pour obtenir merci, avec ceste (confession de David, que nul ne sera justifié devant sa face, s'il appelle à conte ses serviteurs ^ Et quand Job dit, Malheur sur moy si j'ay forfait : et si j'ay justement fait, encores ne lèveray-je point la testée Combien qu'il regarde à la justice souveraine de Dieu, à laquelle les Anges mesmes ne peuvent satisfaire : si est-ce qu'il monstre quand on vient devant le throne judicial de Dieu, qu'il ne reste rien à toutes créatures humaines sinon de faire silence. Car il n'entend point qu'il aime mieux de son bon gré céder à Dieu, que de combatre avec péril contre sa rigueur : mais il signitie qu'il ne recognoist justice en soy, laquelle ne décheust in-
l)Is. I, 12.
3) Ps.CXLUI, 2.
■2) U. LV, % 4) Job X,13.
continent devant Dieu. Quand la tiance est déchassée, il faut aussi (jue toute gloire soit anéantie. Car (pii est-ce qui assignera la louange de justice à ses œuvres , quand en les considérant il tremblera devant Dieu? Panjuoy il nous faut venir où Isaïe nous appelle: c'est que toute la semence d'Israël se loue et se glorifie en Dieu*: pource que ce qu'il dit ailleurs est trèsvray, c'est que nous sommes plantez à sa ghjire ^. Nostre cœur doncques sera lors droictement purgé, quand il ne s'appuyera nullement en aucune tiance d'œuvres, et n'en prendra point matière de s'eslever et enorgueillir. C'est cest erreur qui induit les hommes ù ceste tiance frivole et mensongère , qu'ils eslablissent tousjours la cause de leur salut en leurs œuvres.
17 Mais si nous regardons les quatre genres de causes que les Philosophes mettent, nous n'en trouverons pas un seul qui conviene aux œuvres, quand il est question de nostre salut. L'Escriture par tout enseigne que la cause efficiente de nostre salut est la miséricorde de nostre Père céleste, et la dileclion gratuite qu'il a eue envers nous. Pour la cause matérielle elle nous propose Christ avec son obéissance, par laquelle il nous a acquis justice. De la cause qu'on appelle instrumentale, quelle dirons-nous qu'elle est, sinon la foy? Sainct Jehan a comprins toutes ces trois ensemble en une sentence, quand il dit que Dieu a tant aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique : afin que quiconque croira en luy, ne périsse point, mais ait la vie éternelle'. Quant à la cause finale, l'Apostre dit que c'a esté pour déinonstrer la justice de Dieu, et glorifier sa bonté '^: conjoignant mesmes clairement les trois autres causes que nous avons récitées.
Car voyei qu'il dit, Tous ont péché, et sont desiuiez de la gloire de Dieu: mais ils sont justifiez gratuitement par la grâce d'iceluy. Il démonstre là le commencement et comme la source : c'est que Dieu a eu pitié de nous par sa bonté. Il s'ensuyt, Par la rédemption laquelle est en
I) Is.XLV,2b.
3) Jean 111, 16.
2) Is. LXI, 3.
4) KoiD.Ul,
Ibï
Christ. Yci nous avons la substance, en laquelle consiste nosire justice. Il s'ensuyt encores, Parlafoy au sangd'iceluy : en quoy il déuionstre la cause instrumentale, par laquelle la justice de Cl)rist nous est appliquée. Il adjouste conséquemment la fin, quand il dit que Dieu a fait cela pour démonslrer sa justice , à ce qu'il soit juste, et justifiant celuy qui a foy en Jésus-Christ. Et mesnies, pour signifier comme en passant, que ceste justice dont il parle consiste en la réconciliation entre Dieu et nous, il dit nommément que Christ nous a esté donné pour nous rendre le Père propice. Semblablement au chapitre I*^^ de l'Epistre aux Ephésiens, il enseigne que Dieu nous reçoit en sa grâce par sa pure miséricorde : que cela se fait par l'intercession de Christ, que nous recevons ceste grâce par foy : que le tout tend à ce but, que la gloire de sa bonté soit plenement cognue ^ Quand nous voyons toutes les parties de nostre salut estre hors de nous, qu'est-ce que nous prenons aucune confiance ou gloire de nos œuvres?
Quant est de la cause efficiente et finale, les plus grans adversaires de la gloire de Dieu ne nous en sçauroyent faire coniroversie, s'ils ne veulent renoncer toute l'Escriture. Quant ce vient à la cause matérielle et instrumentale, ils cavillent, comme si nos œuvres partissoyent à demi avec la foy et la justice de Christ. Mais l'Escriture contredit aussi bien à cela, en affermant simplement que Christ nous est en justice et en vie, et que nous possédons un tel bien par la seule foy.
4 8 Ce que les saincts se confernient et se consolent souvent, en réduisant en mémoire leur innocence et intégrité : et aucunesfois la mettent en avant, cela se fait en deux manières. C'est qu'en accomparant leur bonne cause avec la mauvaise cause des iniques, ils conçoyvent de cela espérance de victoire : non pas tant pour la valeur ou estime de leur justice, que pource que l'iniquité de leurs ennemis mérite cela. Secondement, quant en se recognoissant devant Dieu sans se
1) Ephés. I, 5, 6.
comparer avec les autres, ils reçoyvent quelque consolation et fiance de la pureté de leur conscience. De la première raison nous en verrons ci-après. Maintenant despeschons briefvement la seconde, comment c'est qu'elle peut convenir et accorder avec ce que nous avons desjà dit, asçavoir qu'il ne nous faut appuyer sur aucune fiance de nos œuvres au jugement de Dieu, et ne nous en faut nullement glorifier. Or la convenance est telle : c'est que les saincts, quand il est question de fonder et establir leur salut, sans avoir regard à leurs œuvres, fichent les deux yeux en la seule bonté de Dieu. Et non-seulement s'addressent à icelle devant toutes choses, comme au commencement de leur béatitude: mais l'ayant aussi bien pour accomplissement, y acquiescent du tout, et s'y reposent. Après que la conscience est ainsi fondée, dressée et confermée, elle se peut aussi fortifier par la considération des œuvres : asçavoir entant que ce sont tesmoignages que Dieu habite et règne en nous.
Puis doncques que ceste fiance des œuvres n'a point lieu jusques à ce qu'ayons remis toute la fiance de nostre cœur en la miséricorde de Dieu, cela ne fait rien pour monstrer que les œuvres justifient, ou d'elles -mesmes puissent asseurer l'homme. Pourtant quand nous excluons la fiance des œuvres, nous ne voulons autre chose dire sinon que l'âme chrestienne ne doit point regarder au mérite des œuvres , comme à un refuge de salut : mais du tout se. reposer en la promesse gratuite de justice. Cependant nous ne luy défendons pas qu'elle ne se soustiene et conferme par tous signes qu'elle a de la bénédiction de Dieu. Car si tous les dons que Dieu nous a faits, quand nous les réduisons en mémoire, sont comme rayons de la clairté de son visage, pour nous illuminer ù contempler la souveraine lumière de sa bonté : par plus forte raison les bonnes œuvres qu'il nous a données doyvent servir à cela, lesquelles démonstrent l'Esprit d'adoption nous avoir esté donné.
49 Quand doncques les saincts confernient leur foy par leur innocence, ou en prenent matière de se resjo'uir, ils ne