‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 92 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XV

comme si la justification des œuvros estoit par cela dcmonslrée, quand il seroii prouvé qu'elles sont en quelque estime devant Dieu. Or il a esté clairement démonslré que la justice des œuvres consiste seulement en une parfaite et entière observation de la Loy : dont il s'ensuyt que nul n'est justifié par ses eeuvris, sinon celuy qui est venu à une telle perfection, qu'on ne le sçauroit rédarguer delà moindre faute du monde. C'est doncques une autre question et séparée, asçavoir si les œuvres, combien qu'elles ne suffisent point à justifier l'homme, luy peuvent acquérir faveur envers Dieu.

2 Premièrement, je suis contraint de protester cela de ce nom de 31érite : que quiconque l'a le premier attribué aux œuvres humaines, au regard du jugement de Dieu, n'a pas fait chose expédiente pour entretenir la sincérité de la foy. Quant ù moy, je me déporte volontiers de toutes contentions qui se font pour les mots : mais je désireroye que ceste sobriété eust tousjours esté gardée entre les Chrestiens, qu'ils n'eussent point sans meslier et sans propos usurpé vocables estranges de l'Escrilure, qui pouvoyent engendrer beaucoup de scandales et peu de fruit. Car quel mestier esioit-il, je vous prie, de mettre en avant ce nom de Mérite, puis tpie la dignité des bonnes œuvres pouvoit autrement estre expliquée sans offension ? Or combien il est venu de scandales de ce mot, nous le voyons avec le grand dommage de tout le monde. Certes comme il est plein d'orgueil, i! ne peut sinon obscurcir la grâce de Dieu, et abruver les hommes d'une vaine outrecuidan(-e. Je confesse que les anciens Docteurs de l'Eglise en ont communément usé. Et pleust à Dieu que par un petit mot ils n'eussent point donné occasion d'erreur à ceux qui sont venus depuis. Combien qu'en d'aucuns lieux ils ont lestilié comment ils ne vouloyent point préjudicier en ce faisant à la vérité. Sainct Augustin en quelque lieu dit. Que les mérites humains se taisent yci, lesquels sont péris en Adam : et que la grâce de Dieu règne, comme elle règne par Jésus-Christ*. Item, Les saincts n'at-

1] De praed. sanct.

tribuent rien â leurs mérites, mais le tout à la miséricorde de Dieu'. Item, Quand l'homme voit (jue tout ce qu'il a de bien il ne l'a pasdesoy, mais de son Dieu : il voit que tout ce qu\ est loué en luy n'est point de ses mérites, mais de la miséricorde de Dieu. Nous voyons comment en ayant osté à l'homme la vertu de bien faire, il abat aussi la dignité des mérites*. Item Chrysostome, Toutes nos œuvres qui suyvent la vocation gratuite de Dieu sont comme debies que nous luy rendons : mais ces bénéfices sont de grâce, bénéficence et pure largesse*. Toulesfois laissant le nom derrière, considérons plustostla chose. Sainct Bernard dit bien comme j'ay desjà allégué en quelque passage, que comme il suffit pour avoir mérites, de ne présumer point de ses mérites : aussi qu'il suffit pour estre condamné, de n'avoir nuls mérites. 31ais en adjoustant quant et quant l'interprétation il adoucit la dureté de ce mot, en disant, Mets doncques peine d'avoir des mérites : quand tu les auras, cognoy qu'ils te sont donnez : espères-en le fruit de la miséricorde de Dieu, et en ce faisant tu auras évité tout le danger de povreté, ingratitude et présomption. L'Eglise est bienheureuse , laquelle a des mérites sans présomption, et a présomption sans mérites. Et un peu au paravant il avoit monstre en quel sens il usoit de ce mot, disant, Pourquoy l'Eglise se soucieroitelle de mérites, puis qu'elle a un plus certain moyen de se glorifier au bon plaisir de Dieu'^? Dieu ne se peut renoncer, il fera ce qu'il a promis. Ainsi il ne faut demander par qiiels mérites nous espérons salut, veu que Dieu nous dit, Ce ne sera pas à cause de vous, mais pour l'amour de raoy^. 11 suffit doncques pour mériter salut, de sçavoir que les mérites ne suffisent point.

3 Que c'est que méritent nos œuvres l'Escriture le démonstre, disant qu'elles ne peuvent soustenir le regard de Dieu, entant qu'elles sont plenes d'ordure et immondicité. D'avantage, que c'est que mériteroit l'obéissance parfaite de la Loy,

1) In Psalm. CXXXIX. 2) In Psalm. LXXXVUI.

3) Homil. XXXIII, In Oenes.

4) Sup. Cant., seim. LXVIII. 5) Eiccli. XXXVI, 42, 32.

si elle se pouvoit quelque part trouver, elle le déclaire en nous commandant de nous réputer serviteurs inutiles, quand nous aurions fait toutes choses qui nous sont ordonnées ^ : veu qu'ainsi niesmes nous n'aurions rien fait à Dieu de gratuit, mais nous serions seulement acquittez des services à luy deus , ausquels il ne doit nulle grâce. Toutesfois le Seigneur appelle les œuvres qu'il nous a données, Nostres : et non-seulement tesmoigne qu'elles luy sont agréables, mais qu'elles seront rémunérées de luy. Maintenant nostre office est de prendre courage : et estre incitez de telles promesses, à ce que nous ne nous lassions point en bien faisant : et aussi de n'estre pas ingrats à une telle bénignité. H n'y a nulle doute que tout ce qui mérite louange en nos œuvres ne soit grâce de Dieu, et qu'il n'y a pas une seule goutte de bien que nous devions proprement nous attribuer. Si nous recognoissons cela à la vérité, non-seulement toute fiance de mérite s'esvanouira , mais aussi toute fantasie. Je di doncques que nous ne partissons point la louange des bonnes œuvres entre Dieu et l'homme, comme font les Sophistes , mais la gardons entière à Dieu. Seulement nous réservons cela à l'homme, qu'il pollue et souille par son immondicité les œuvres, qui autrement estoyent bonnes comme venantes de Dieu. Car du plus parfait homme qui soit au monde il ne sort rien qui ne soit entaché de quelque macule. Que Dieu doncques appelle en jugement les meilleures œuvres qu'ayent les hommes, et en icelles il trouvera sa justice et la confusion des hommes. Les bonnes œuvres doncques plaisent à Dieu, et ne sont pas inutiles à ceux qui les font, mais plustost en reçoyvent pour loyer trèsamples bénéfices de Dieu : non pas qu'elles le méritent, mais pource que la bénignité du Seigneur de soy-mesme leur ordonne un tel pris. Or quelle ingratitude est-ce, si n'estans point contens d'une telle largesse de Dieu, laquelle rémunère les œuvres de loyer nondeu sans aucun mérite d'icelles, nous passons outre par une maudite ara-

1) Luc XVH, 10.

bition, prétendans que ce qui est de la pure bénéficence de Dieu soit rendu au mérite des œuvres? J'appelle yci en tesmoignage le sens commun d'un chacun.

Si celuy auquel l'usufruit d'un champ est donné, se veut usurper le tiltre de propriété, ne mérite-il pas par telle ingratitude de perdre mesmes la possession qu'il avoit ? Pareillement si un serf délivré de son maistre ne veut point cognoistre sa condition, mais s'attribue ingénuité, ne mérite-il pas d'estre rédigé en senitude? Car voyci la droicte façon légitime d'user des bénéfices qu'on nous a faits, de ne point entreprendre plus que ce qui nous est donné, et ne frauder point nostre bienfaiteur de sa louange : mais plustost nous porter tellement, que ce qu'il nous a transféré semble aucunement résider en luy. Si nous devons avoir ceste modestie envers les hommes, qu'un chacun regarde combien plus on en doit à Dieu. 4 Je sçay bien que les Sophistes abusent de quelques passages pour prouver qu'on trouve ce mot de Mérite en l'Escriture. Ils allèguent une sentence de l'Ecclésiastique, La miséricorde donnera lieu à un chacun selon le mérite de ses œuvres ^ Item de l'Epistre aux Hébrieux, Ne mettez point en oubli bénéficence et communication : car tels sacrifices méritent la grâce de Dieu^. Combien que je puisse répudier l'Ecclésiastique, entant que ce livre n'est point canonique, toutesfois je m'en déporte. Mais je leur nie qu'ils citent fidèlement ses paroles : car il y a ainsi de mot à mot au grec , Dieu donnera lieu à toute miséricorde : un chacun trouvera selon ses œuvres. Que ce soit là le sens naturel, et que le passage ait esté corrompu en la translation latine, il se peut veoir aisément tant par ce qui s'ensuyt, que par la sentence mesme, quand elle sera prinse seule. Touchant de l'Epistre aux Hébrieux, ils ne font que caviller, veu que le mot grec dont use l'Apostre ne signifie autre chose, sinon tels sacrifices estre plaisans à Dieu. Cela seul suffira bien pour abatre et réprimer toute insolence d'orgueil en nous, si nous ne passons point la mesure de l'Escriture

1) Ecclésiastique XVI, IS. 2) Héb. XUI, 16.

Page 1