LIVRE HT, CHAPITRE XV
pour aUribiier quelque dignité aux œuvres. Or la doctrine de rEscritiirc est, que nos œuvres sont entachées de plusieurs macules, desquelles Dieu seroit à bon droict offensé pour se courroucer contre nous : tant s'en faut qu'elles nous puissent acquérir sa grâce et faveur, ou le provoquer îi nous bien faire : néantmoins pource que par sa grande clémence il ne les examine pas à la rigueur, qu'il les accepte comme trèspures : et à ceste cause qu'il les rémunère d'infinis bénéfices tant de la vie présente que future, combien qu'elles n'ayent point méritéccla. Car je ne puis recevoir la distinction que baillent aucuns personnages : c'est que les bonnes œuvres sont méritoires des grAces que Dieu nous confère en ceste vie, mais que le salut éternel est loyer de la seule foy : veu que le Seigneur nous promet le loyer de nos labeurs, et la couronne de nostre bataille estre au ciel. D'autre part , d'attribuer au mérite des œuvres que nous recevons journellement nouvelles grâces de Dieu, tellement que cela soit oslé à la grâce, c'est contre la doctrine de l'Escriture. Car combien que Christ dise qu'il sera donné de nouveau à celuy qui a, et que le bon serviteur qui s'est porté fidèlement en petites choses, sera constitué sur plus grandes * : néantmoins il démonstre pareillement que les accroissemens des fidèles sont dons de sa bénignité gratuite. Tous ayans soif, dit-il, venez à l'eau : et vous qui n'avez point d'argent, venez et prenez sans argent et sans récompense du vin et du lait^. Parquoy tout ce qui est donné aux fidèles pour l'advancement de leur salut est pure bénéficence de Dieu, comme la béatitude éternelle. Toutesfois tant en ses grâces qu'il nous fait maintenant, comme en la gloire future qu'il nous donnera, il dit qu'il a quelque considération de nos œuvres : d'autant que pour nous testifier sa dilection infinie, il luy plaist non-seulement de nous honorer ainsi, mais aussi les bénéfices que nous avons receus de sa main.
5 Si ces choses eussent esté traittées et exposées le temps passé en tel ordre
))MaUh. XXV, 21,29.
Is. IV, I.
qu'il appartenoit, jamais tant de troubles et dissensions ne se fussent esmeues.
Sainct Paul dit qu'il nous faut pour bien édifier l'Eglise, retenir le fondement qu'il avoit mis entre les Corinthiens, et qu'il n'y en a point d'autre: c'est Jésus-Christ'. Quel fondement avons-nous en Christ ?
Est-ce qu'il a esté le commencement de nostre salut, afin que l'accomplissement s'ensuyvist de nous? et qu'il nous a seulement ouvert le chemin, afin que nous le suyvissions après de nostre industrie?
Ce n'est pas cela : mais (comme il avoit dit au paravant) quand nous le recognoissons nous estre donné à justice. Nul doncques n'est bien fondé en Christ, sinon qu'il ait entièrement sa justice en luy : veu que l'Apostre ne dit point qu'il a esté envoyé pour nous aider à obtenir justice : mais afin de nous estre justice^ : asçavoir , entant que de toute éternité devant la création du monde nous avons esté esleus en luy : non point selon aucun mérite, mais selon le bon plaisir de Dieu ^ : entant que par sa mort nous avons esté rachetez de condamnation de mort, et délivrez de perdition'* : que nous avons esté adoptez en luy du Père céleste pour estre ses enfans et héritiers : que nous avons esté réconciliez à Dieu par son sang : qu'estans en sa sauvegarde, nous sommes hors des dangers de jamais périr^ : qu'estans incorporez en luy, nous sommes desjà aucunement participans de la vie éternelle : estans entrez par espérance au royaume de Dieu. Encores n'est-ce pas la fin : mais aussi entant qu'estans receus en sa participation, jà soit que nous soyons encores fols en nous-mesmes, toutesfois il nous est sagesse devant Dieu : combien que nous soyons pécheurs , il nous est justice : combien que nous soyons immondes, il nous est pureté, combien que nous soyons débiles et destituez de forces et d'armures pour résister au diable, que la puissance qui luy a esté donnée au ciel et en terre pour briser le diable et rompre les portes d'enfer, est nostre^ : combien que nous portions encores un corps mortel,
1) 1 Cor. ni, 11. 2) 1 Cor.I, 30.
3) Ephés. I, 4. 4) Col. I, 14,20.
5) Jean X, 28. 6) Matth. XXYIII, 18; Rom. XVI, 20.
que liiy nous est vie* : brief, que tous ses biens sont nostres, et en luy nous avons tout, en nous rien. Il faut doncques que nous soyons éditiez sur ce fondement, si nous voulons eslre temples consacrez à Dieu*.
6 Mais le monde a bien esté autrement enseigné passé long temps. On a trouvé je ne sçay quelles œuvres morales, pour rendre les liommes agréiibîes à Dieu devant qu'ils soyent incorporez en Clirist : comme si l'Escriture mentoit, quand elle dit que tous ceux qui ne possèdent point le Fils, sont en la mort^ S'ils sont en la mort, comment pourroyent-ils engendrer matière de vie? Pareillement, comme si cela estoit dit pour néant que tout ce qui est fait hors foy, est péché* : et comme s'il pouvoit sortir bon fruit d'un mauvais arbre. Et qu'est-ce qu'ont laissé ces meschans Sophistes à Christ, en quoy il desploye sa vertu? Ils disent qu'il nous a mérité la première grâce, c'est à -dire occasion de mériter : mais que c'est maintenant à nous à faire de ne faillir point à ceste occasion qui nous est donnée.
Quelle impudence, et combien effrénée?
Qui eust attendu que ceux qui font profession d'estre Chrestiens, eussent ainsi despouilié Jésus-Christ de sa vertu, pour le fouler quasi aux pieds? L'Escriture luy rend par tout ce lesmoignage, que tous ceux qui croyent en luy sont justifiez : et ces canailles ens;'ignent qu'il ne nous provient autre bénétice de luy, sinon qu'il nous a fait ouverture pour nousjustilier. 0 s'ils pouvoyent gouster ce que veulent dire ces sentences! Que quiconques a le Fils de Dieu, a aussi la vie^ : que quiconques croit, est passé de mort en vie**, et est juslilié par sa grâce, alin d'estre fait héritier de la vie éternelle'' : qu'il a Christ habitant en soy, alin d'adhérer à Dieu par luy* : qu'il est participant de sa vie : est assis au ciel avec luy, est desjà transféré au royaume de Dieu^, et a obtenu salut : et autres semblables, qui sont infmies. Car elles ne signilient pas seulement, que la faculté d'acquérir jus-
1) 2 Cor. IV, 10.
3) i Jean V, 12.
5) 1 Jean V, 12.
7) Tile 111,7.
9) Ephés. 11, 6; Col. 1, 13.
2) Ephés. H, 21.
4) Rom. XIV, 23.
6) Jean V, 24.
8) 1 Jean 111 24.
tice ou salut nous adviene par Jésus- Christ, mais que l'une et l'autre nous est en luy donnée. Pourtant, in(-ontinentque nous sommes par foy incorporez en Christ, nous sommes faits enfans de Dieu, héritiers des cieux, pariicipans de justice, possesseurs de vie, et pour rédarguer leurs mensonges, nous n'avons pas seulement obtenu l'opportunité de mériter, mais tous les mérites de Christ : car ils nous sont communiiiuez.
7 Voylà comment les Sophistes des escholes sorboniques, mères de tous erreurs, nous ont destruit toute la justification de la foy, en laquelle estoit contenue la somme de toute piété. Ils confessent bien de paroles que l'homme est justifié de foy formée : mais ils exposent après, que c'est pource que les œuvres prenent de la foy la valeur et vertu de justifier : tellement qu'il semble advis qu'ils ne nomment la foy que par mocquerie, d'autant qu'ils ne s'en pouvoyent du tout taire, veu qu'elle est si souvent répétée en l'Escriture. Encores n'esians point contens de cela, ilsdesrobentà Dieu en la louange des bonnes œuvres, quelque portion pour la transférer à l'homme. Car pource qu'ils voyent que les bonnes œuvres ne peuvent guères à exalter l'homme, et mesmes qu'elles ne doyvent point proprement estre appelées iMérites, si on les estime fruits de la grâce de Dieu : ils les déduisent de la faculté du franc arbitre : asçavoir de l'huile d'une pierre. Bien est vray qu'ils ne nient pas que la principale cause ne soit de la grâce : mais ils ne veulent point (lue le franc arbitre soit exclus, dont procède, comme ils disent, tout mérite. El n'est pas la doctrine des Sophistes nouveaux seulement, mais leur grand maistre Pierre Lombard en dit autant : lequel au pris des autres est bien sobre et moins desbordé ^ C'a esté certes un merveilleux aveuglement, de lire en sainct Augustin, lequel il a si souvent en la bouche et ne voit point de quelle soliciiude ce sainct personnage se donne garde de tirer à l'homme une seule goutte de la louange des bonnes œuvres. iNous avons ci-dessus, en irailtant du
1) Sent., lib. II disl. XXVIII.