LIVRE I, CHAPITRE XIII
cachette pour couvrir leurs erreurs. Arrius confessoit Jésus-Christ estre Dieu et Fils de Dieu, pource qu'il ne pouvoit résister à tiint de tesmoignages de l'Escriture : et comme s'esiant acquitté, faisoit semblant de consentir avec les autres:
mais ce pendant il ne laissoit pas de dire que Christ avoit esté créé, et qu'il avoit eu commencement comme les autres créatures. Les anciens Pères, pour retirer ceste cautele malicieuse hors de ses ténèbres, ont passé outre, et ont déclaré Christ estre Fils éternel de Dieu, et d'une mesme substance avec son Père: lors est venue en avant l'impiété des Arriens, en ce qu'ils n'ont peu porter ceste doctrine, mais l'ont eue en exécration. Que si du commencement ils eussent confessé sans feintise Jésus-Christ estre Dieu, ils n'eussent point nié son essence divine. Qui sera celuy qui osera accuser les bons Pères, comme convoiteux de noises et dissensions : d'autant que pour un pelit mot ils se sont tellement eschauffez en combat, jusques à troubler la tranquillité de l'Eglise ? Mais ce petit mot monstroit la différence entre les vrais Chrestienset les hérétiques. Sabellius vint puis après en avant, lequel disoit ces vocables de Père, Fils et sainct Esprit, estre de nulle importance, et n'avoir nulle propriété ou signification, sinon celle qu'ont les autres tiltres de Dieu. Si on venoit à disputer, il reeognoissoit le Père estre Dieu, le Fils pareillement et le S. Esprit: mais puis après il trouvoit une eschappatoire, qu'il n'avoit autre chose confessé que s'il eust appelle Dieu, Bon, Sage, Puissant, etc.
Et ainsi retournoit à une autre chanson, que le Père estoit le Fils, et le Fils le S. Esprit, sans aucune distinction. Ceux qui avoyent en ce temps-là l'honneur de Dieu recommandé, pour abatre la malice de cest homme contredisoyent, remonstrans qu'il faut cognoislre (rois propriétez en un seul Dieu. Et pour se garnir de simple vérité et ouverte contre sescavillationset son astuce oblique, affermoyent qu'il y a trois personnes résidentes en un Dieu : ou bien, qui vaut autant, Qu'en une seule essence divine, il y a Trinité de personnes.
5 Si donc ces noms n'ont pas esté in-
ventez témérairement, il nous faut garder d'estre rédarguez de témérité si nous les rejetions. Je voudroye qu'ils fussent ensevelis, moyennant que ceste foy fust en tout le monde : le Père, le Fils, et le S. Esprit estre un seul Dieu, et toutesfois que le Fils n'est point le Père, ne l'Esprit n'est point le Fils, mais qu'il y a distinction de propriété. Au reste, je ne suis pas si rude et extrême, de vouloir susciter de grands combats pour les simples mots : car j'apperçoy que les anciens Pères, combien qu'ils s'estudientde parler fort révéremment en cest endroit, ne convienent point ensemble par tout : et mesmes qu'aucuns d'eux ne parlent point tousjours en mesme manière. Car quelles sont les locutions et formes de parler des conciles, que sainct Hilaire excuse? Quelle hardiesse de parler prend aucunesfois sainct Augustin? Quelle différence y a-il entre les Grecs et les Latins? Mais un exemple seul suffira, pour monstrerceste variété. Les Latins pourinterpréter le mot Grec, Homousios, ont dit que le Fils estoit consubstanciel au Père : signifians qu'il estoit d'cne mesme substance : et ainsi ils ont pris Substance pour Essence. Pourtant sainct Hiérome, escrivant à PEvesque de Rome Damasus, dit que c'est un sacrilège de mettre trois substances en Dieu. Or on trouvera plus de cent fois en sainct Hilaire ceste sentence, qu'il y a trois substances en Dieu. Touchant du mot Hypostase, quelle difficulté en fait sainctHiérome? Car ilsouspeçonne qu'il y a du venin caché quand on dit qu'il y a en Dieu trois Hypostases. Que si quelqu'un en use en bon sens et droit, si dit-il que c'est une forme de parler impropre : si loutesfois il parle sans feintise : et non plus tost pour la haine qu'il portoit aux Evesques d'Orient il tasche de propos délibéré de les charger de calomnie. Tant y a que ce n'est pas fait honnestement à luy d'affermer que le mot (VUsie en Grec n'est autre chose qu'Hypostase, ce qu'on peut rédarguer par l'usage commun. Sainct Augustin est bien plus modeste et humain l, lequel en confessant que ce nom d'Hypostase en
1) De Trinit., lib. V, cap. VIII cl IX.
tel sens est nouveau entre les Latins, toulesfois non-seulement il laisse aux Grecs leur façon de parler, mais aussi il supporte les Latins qui les ont ensuivis. Et mesme Socrates historien Ecclésiastique, au livre sixième de l'histoire qu'on appelle Tripartite, estime que ç'ont esté gens ignorans, qui en ont usé les premiers en cestesignilication.El de faict, sainct Hilaire reproche pour un grand crime aux hérétiques, que par leur témérité il est contraint de submettre au péril de la parole humaine les choses qui se doyvent contenir dedans le cœur1: ne dissimulant point que cela est entreprendre choses illicites, présumer choses non concédées, exprimer choses inénarrables. Un peu après il s'excuse qu'il est contraint de mettre en avant nouveaux vocables. Car après qu'il a mis les noms naturels, le Père, le Fils et le sainct Esprit, il adjouste que tout ce qu'on peut chercher d'avantage est par-dessus toute éloquence, par-dessus l'intelligence de nostre sens, et la conception de nostre entendement. Et en un autre passage2, il estime les Evesques de Gaule bien heureux, de ce qu'ils n'avoyent ne forgé ne receu, ne mesmes cognu autre confession que la première et la plus simple qui avoit esté baillée à toutes les Eglises, depuis le temps des Apostres. L'excuse que fait sainct Augustin est assez semblable, asçavoir que la nécessité a comme par force arraché ce mot pour la povreté et défaut du langage humain en chose si haute : non pas pour exprimer du tout ce qui est en Dieu, mais pour ne point taire comment le Père, le Fils et le sainct Esprit sont trois. Ceste modestie des saincts Pères nous doit esmouvoir à ce que nous ne soyons par trop rigoureux à condamner incontinent tous ceux qui ne se voudront arrester à nostre guise de parler, moyennant qu'ils ne le facent point ou par orgueil et insolence, ou par finesse et malice : mais plustost que de leur costé ils considèrent quelle nécessité nous contraint de parler ainsi, à ce qu'eux-mesmes s'accoustument petit à petit à ce qui est expédient. Aussi quand
1) D» Trinti., lib. II.
2) Des Conciles.
d'un costé il faut résister aux Arriens, de l'autre aux Sabelliens, ils sont marris qu'on coupe la broche à telles gens pour ne les point laisser tergiverser, qu'ils se donnent garde qu'on ne souspeçonne qu'ils leur favorisent et sont leurs disciples. Arrius a confessé que Christ estoit Dieu : mais il gergonnoit en cachette qu'il avoit esté fait, et avoit commencement : aussi confessant qu'il estoit un avec le Père, il souffloit en l'aureille de ses disciples, qu'il y estoit uni comme les autres fidèles combien que ce fust de privilège singulier. En nommant Christ consubslanciel, on oste la masque à ce trompeur qui se desguise : et toutesfois ce ne sera rien adjouster à l'Escriture. Sabellius nioit que les noms de Père, de Fils, et de sainct Esprit emportassent aucune distinction, et ne pouvoit souffrir qu'on dist que ce sont trois, qu'il ne calomniast qu'on faisoit trois dieux. Or en disant qu'il y a trinité de personnes en une essence, on ne dit rien qui ne soit comprins en l'Escriture, et réprime-on le babil de ce calomniateur. Or s'il y en a quelques-uns tant scrupuleux qui ne puissent recevoir ces noms : toutesfois nul d'eux en despit qu'il en ait ne pourra nier quand l'Escriture parle d'un Dieu, qu'il ne fale entendre unité de substance : quand elle dit que le Père, le Fils et le sainct Esprit sont trois, qu'elle ne dénote trois personnes en ceste Trinité. Quand cela sera confessé sans astuce, il ne nous doit chaloir des mots. Mais j'ay expérimenté de long temps et plusieurs fois, que ceux qui s'acharnent à débatre tant des mots, nourrissent quelque venin caché : tellement qu'il vaut mieux les piquer de propos délibéré, que parler obscurément en faveur d'eux.
6 Au reste, en laissant la dispute des mots, je commenceray à traitter de la chose. En premier lieu j'appelle Personne, une résidence, en l'essence de Dieu, laquelle estant rapportée aux autres, est distincte d'avec icelles d'une propriété incommunicable. Or ce mot de Résidence doit estre pris en autre sens que celuy d'Essence. Car si la Parole estoit simplement Dieu, et n'avoit point quelque chose propre, sainct Jean eust mal dit